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27 juillet 2015 1 27 /07 /juillet /2015 08:53

Éditions Economica, 2015

 

 

 

Après Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre (Éd. Armand Colin, 2012), qui retraçait le parcours emblématique du général japonais ultranationaliste Ishiwara Kenji durant l’entre-deux-guerres, Bruno Birolli s’attaque ici à la bataille la plus célèbre du conflit russo-japonais de 1904-1905. Le siège par l’Armée Impériale de la seconde plus importante base navale russe de la côte orientale, après Vladivostok, constitue le climax de ce conflit meurtrier. Meurtrier car le siège coûta aux Japonais rien moins que 60.000 morts (130.000 morts sur l'ensemble de la guerre) ! Ces pertes énormes malgré la victoire sont à mettre en parallèle du bilan russe, dont la garnison et la flotte de Port-Arthur furent tout simplement rayées de la carte. Bruno Birolli nous narre avec précision et clarté ces mois de siège sanglants (8 février 1904-5 janvier 1905), de manière synthétique mais jamais lacunaire, tout en revenant sur les tenants et aboutissants diplomatiques de cette guerre. Car la victoire japonaise de Port-Arthur est une déflagration internationale retranscrite par tous les grands médias occidentaux de l’époque, qui dilatera pour plusieurs décennies le nationalisme militariste nippon dans des accès de grandiloquence belliqueuse.

 

Le plus intéressant, selon moi, sont les conclusions que l’auteur tire de cette gigantesque bataille. Pour la première fois peut-être de toute l’histoire militaire, c’est l’artillerie qui devient l’acteur majeur des combats. L’infanterie, préfiguration du premier conflit mondial, se trouve désormais désarmée face aux barrages de feu dressés par les obus, shrapnels et mitrailleuses. La topographie elle même devient mouvante, en témoigne ces collines complètement transformées en d’informes et monumentaux monceaux de terre, gravas et cadavres mêlés. L’industrialisation et la mécanisation systématiques de la guerre, entrevues lors de la Guerre de Sécession, sont définitivement en marche. Ainsi l’auteur n’a-t-il pas peur d’affirmer dès la page 8 : « du point de vue de l’histoire militaire, le 20e siècle commence en 1904 devant Port-Arthur ». Seule l’aviation est encore alors absente des équations militaires.

 

Port-Arthur 1904-1905 est un livre dont je vous recommande sans hésiter la lecture.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 12:20

Allary Éditions, 2015

 

 

Cette bande dessinée, ou devrais-je plutôt dire ce roman graphique, est un récit autobiographique narrant la jeunesse de l’auteur. Ce deuxième tome explore les années 1984 et 1985, lorsque le petit Riad Sattouf revient avec ses parents s’installer en Syrie près de Homs, là d’où est originaire son père.

 

Plus qu’un besoin de revenir sur les étapes marquantes de son enfance, ce qu’il fait d’ailleurs avec beaucoup d’humour, L’Arabe du futur 2 permet à Riad Sattouf de peindre avec force détails la société syrienne des années 1980. Ce sont les questions sociétales qui l’intéressent le plus et, à travers ses yeux d’enfant, on découvre peu à peu la place difficile de la femme dans cette Syrie profondément patriarcale, l’endoctrinement mis en place à l’école auprès de la jeunesse en faveur du régime dictatorial de Bachar El-Assad, la concurrence du consumérisme occidental vis-à-vis des modes de vie traditionnels, la place centrale de l’Islam dans les relations sociales, le clientélisme des apparatchiks syriens, etc. Et qui de mieux que Riad Sattouf, né d’une mère française et d’un père syrien, pour nous retranscrire avec l’innocence – toute relative – de l’enfance la complexité de cette société ? Usant d’une gamme chromatique très restreinte, à savoir le rose, le noir, le rouge et le vert, ces trois dernières couleurs rappelant le drapeau syrien, chaque anecdote de vie est pour lui le moyen de confronter les points de vue (celui de son père, de sa mère, de ses cousins, de sa famille, de ses voisins, de ses camarades de classe, etc.) sur l’évolution des moeurs. Souvent avec drôlerie mais sans pour autant évacuer le plus tragique, lorsque par exemple une femme est assassinée par ses deux frères car coupable de relation hors mariage. Bien que dénoncés à la police, les deux meurtriers seront rapidement relâchés et bénéficieront du soutien d’une partie du village, qui rejette l’opprobre sur leur soeur lâchement assassinée.

 

À l’heure où la guerre civile fait rage en Syrie, la lecture de L’Arabe du futur 2 pose quelques jalons bienvenus quant à la compréhension de l’histoire socio-économique de ce pays.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 16:33

Les Moutons électriques, 2015

 

 

 

À l’instar de Janua Vera, Jean-Philippe Jaworski publie à nouveau un recueil de nouvelles nous plongeant dans l’univers du Vieux Royaume. Intitulé Le sentiment du Fer, celui-ci comporte cinq courts récits narrant les aventures de protagonistes inédits, à travers la République de Ciudalia, le Royaume de Leomance, le royaume de Kahad Burg ou bien encore le Port franc de Llewynedd. Cinq nouvelles, cinq héros aux fortunes diverses.

 

Force est d’avouer qu’en comparaison à son dernier chef-d’oeuvre, Chasse royale, Le sentiment du Fer s’avère quelque peu inégal. Si la première nouvelle éponyme, qui met en scène le maître assassin Cuervo au coeur d’une mission à hauts risques, régale, les histoires suivantes pâtissent toutes de menus défauts, heureusement non rédhibitoires. L’elfe et les égorgeurs, malgré une habile mise en abyme, s’avère plutôt anecdotique. Profanation, au parfum de magie noire, se termine de manière un peu –  trop ? – abrupte. Désolation, captivant hommage au film La Communauté de l’anneau de Peter Jackson, se conclut sur une chute décevante. Quant à La troisième hypostase, sa narration se trouve altérée par un manque de contextualisation des personnages. Cela étant dit, Le sentiment du Fer reste un ouvrage plaisant, qui ne remet aucunement en cause la qualité du style d’écriture toujours impeccable de son auteur et son talent pour surprendre.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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2 juillet 2015 4 02 /07 /juillet /2015 10:50

Éditions Flamarion, 1998

 

 

 

Traiter de l'Holocauste n'a rien de bien précurseur au premier abord. Nombreux sont les films, les livres, les émissions ou les hommages qui ont fouillé et retourné le thème jusqu'au moindre détail. Pourtant, dans Maus, si le sujet abordé par Art Spiegelman n'est pas avant-gardiste, la forme et le support le sont assurément. L'originalité tient dans le fait de conter un récit dont l'initiateur n'est pas maître, dépendant des souvenirs de son géniteur. Ainsi, il nous invite, le temps de ces 300 pages, à suivre la longue errance de Vladeck durant la Seconde Guerre mondiale. C'est dans cette Europe meurtrie qu'il devient un héros ordinaire, un survivant d'Auschwitz. Un homme comme les autres, ni plus courageux, ni plus lâche. Un homme qui traverse la guerre et en revient, mais qui finalement est sans doute resté piégé dans ces temps troubles tant son quotidien en porte les séquelles. Une histoire intime qui nous entraîne dans la grande histoire, celle d'un génocide et d'un drame universel ayant marqué la mémoire collective.

 

Cette biographie dessinée évoque le regard curieux d'un enfant sur le parcours de son père, de sa famille, et de sa mère dont le souvenir vient régulièrement hanter le récit. Des pérégrinations qui nous mèneront au sein des pogroms polonais, des camps d'Auschwitz et ceux de Dachau. Il nous décrit les rafles, les fuites, les planques, mais aussi les compromis ou les coopérations pour survivre jusqu'à la libération. Il utilise le passé familial pour dévier sur un second fil rouge, celui de l'écriture du livre. Une mise en abyme de l'auteur du récit hanté par ce passé dont il hérite mais qui ne pourra jamais lui appartenir. Il a subi l'impact de la tragédie dans sa relation parentale. Entre incompréhension et conflit, il suggère le gouffre séparant la génération ayant vécu la Shoah et celle lui succédant, les liens familiaux altérés, le poids d'un père absent, ne trahissant aucune émotion, semblant plus ébranlé par les petits tracas du quotidien que par les atrocités qu'il a vécues. C'est l'histoire d'un fils et d'un père dont ces dernières confidences deviennent les seuls moments d’intimité partagée.

 

Maus, un OVNI de la BD ! Intelligent et réfléchi, primé du prestigieux Prix Pulitzer en 1992. Un témoignage d'une authenticité crue, sans doléance ni subversion. Art Spiegelman se positionne en simple observateur, loin de toute amertume ou reproche, et s’évertue à ne pas enjoliver les événements. D'ailleurs, dans le compte rendu biographique du passage de son père au cours de cette période trouble, il s'applique à ne jamais le glorifier, le présentant comme un avare et un raciste à travers lequel il voit, par instant, la caricature mise en avant par les Nazis. Il ne cherche pas non plus à louanger les oppressés ou blâmer les oppresseurs, mettant en scène ses protagonistes dans toute leur ambiguïté et sous leurs côtés les plus sombres. En montrant le moins montrable de ses personnages, il les rend tout simplement humains. Il saisit de façon poignante l'individualisme que les besoins primordiaux finissent par révéler en chacun de nous. Via ces diverses facettes, l'auteur offre une formidable étude psychologique : un questionnement sur la nature humaine, le comportement adopté face à des situations extrêmes et l'instinct de survie. Il nous pousse à nous interroger sur nous-mêmes dans une fable où il illustre son propos au moyen d'une métaphore visuelle, transfigurant les Juifs en rongeurs, les Polonais en gorets et les Allemands en félins, en référence à la propagande allemande usant du zoomorphisme dans ses campagnes de désinformation et d'extermination. Un choix graphique qui s'avère judicieux jusque dans le dessin : un noir et blanc au trait stylisé dont la simplicité, la sobriété et l'humilité servent l'ambiance du récit, qui retranscrit la distanciation du narrateur avec la misère et l'horreur du sujet tout au long de l'ouvrage. Ce travail, empreint des doutes de l'artiste quant à l'authenticité et la justesse de l’œuvre qu'il réalise, change des visions et des approches classiques de l’événement, ainsi que des discours pompeux et patriotes !

 

Voilà quelques heures bien dépensées à lire cette intégrale et quelques autres à absorber MetaMaus. Deux pavés de la bande dessinée qui se dévorent et ouvrent l'appétit plutôt que de rassasier !

 

 

 

Par KanKr

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22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 09:15

Les moutons électriques, 2015

 

 

Je pèse mes mots : Chasse royale est l’un des meilleurs livres de cette année 2015. Un pur régal littéraire, que j’ai avalé d’une traite et qui ne devrait pas décevoir beaucoup de ses lecteurs. Chasse royale poursuit le récit de la vie de Bellovèse entamé par Jean-Philippe Jaworski dans Même pas mort, en lui conférant cette fois-ci une dimension tragique saisissante. Car Bellovèse, fils de Sacrovèse, n’est pas un homme comme les autres. Guerrier celte affilié à la fois aux Turons et aux Bituriges, il se trouve désormais au service du haut-roi Ambigat, celui-là même qui vainquit son père au combat. Écartelé entre les liens du sang, la crainte des dieux, le code de l’honneur et la fraternité des armes, Bellovèse devient héros, main armée de la vengeance. Car si Jean-Philippe Jaworski déploie sous nos yeux incrédules cette saga celtique puissante et épique, c’est pour mieux nous offrir l’effroyable tragédie des hommes dont se joue le Destin. À l’image des soldures ayant pour obligation de périr au côté de leur roi, le sang requiert le sang, même s’il faut pour cela sacrifier sa propre famille. Grâce à son style d’écriture riche et précis comme le glaive, l’auteur nous transporte dans une folle chevauchée au devant de la mort, toujours plus folle, toujours plus meurtrière. « La guerre, elle est comme le puits de la Déesse, ce conduit obscur par lequel circulent le passé et l’avenir. C’est un abîme au fond duquel miroitent des mystères trompeurs : nous dansons tous sur ses lèvres, nous jouons avec la peur du vide. Et, tôt ou tard, nous y basculons tous. » (p. 113-114) À ce titre, la seconde partie du livre ne laisse pas une seule seconde de respiration au lecteur.

 

Lancez-vous sans la moindre hésitation dans cette saga des Rois du monde ; impossible de rester insensible au souffle épique qui s’en dégage page après page. Le rythme ternaire de la citation liminaire ne s’y trompait pas : « Le sang gicle. Bataille sauvage. L’esprit est troublé. » Ce second tome est un conte magistral, la preuve écrite que la littérature est art.

 

 

Par Matthieu Roger

 

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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 11:00

Éditions Steidl, 2013

 

 

Intrigués par les ruines et l'abandon de patrimoines humains, Yves Marchand et Romain Meffre laissent cette fois traîner leurs appareils photo sur la côte sud-ouest du Japon, à quinze kilomètres de Nagasaki. Après Détroit, ils investissent Hashima, une île-cité qui s'est développée au début du XXe siècle autour d'un gisement de houille. Cet infime sosie de l'archipel japonais, surnommé Gunkanjima (île cuirassée) pour son aspect de puissant navire de guerre, se traverse aisément le temps d'une cigarette. Son habit de béton et les hautes murailles qui l'encerclent lui donnent, à tort, l'apparence d'un Alcatraz nippon. Bien que concentrée, architecturalement et démographiquement (5 259 habitants en 1929 pour une surface de 480 mètres sur 160), la vie y était plus agréable qu'ailleurs. On y trouvait tous les services et équipements importants (école, cinéma, gymnase, hôpital, dentiste, restaurant, magasins, etc.). Sa terre infertile, l'absence de végétation et son climat hostile n'ont pas empêché trois générations de Japonais de s'y succéder. Son poumon de charbon, découvert en pleine révolution industrielle, marquera sa prospérité, notamment pour subvenir à la forte demande engendrée par la guerre.

Mitsubitchi, conscient de son fort potentiel, acheta l'île et la développa pour en faire une institution de l’exploitation du diamant noir. La cité minière, résidence des employés, a grossi autour du puits dont des tunnels descendaient sous le niveau de la mer, là où se trouvaient les bancs de charbon. L'île atteignit ainsi la plus forte densité de population connue au monde, au point d'utiliser les déchets des forages pour étendre sa surface au sol.

 

Gunkanjima, aujourd’hui désertée de ses habitants et de toute activité économique, est devenue un vestige de l'ère industrielle, mais aussi un symbole des sociétés modernes fondées sur l'éphémère et l'obsolescence programmée. Désormais récif fantôme à l'architecture froide et austère, expression d'une idéologie et d'un dévouement à la production, depuis le début de l'année 1974 et l'avènement du pétrole et du nucléaire, elle a été livrée aux intempéries et aux vents marins. Ce sont ce délabrement, ces ruines esthétiques, ces empreintes laissées par l'histoire, à la fois sinistres et poétiques, que sont venus saisir les deux auteurs. À travers cet ouvrage, ils nous livrent une vision inquiétante de l'avenir de toute entreprise humaine, abandonnée à son propre silence, sa décomposition et sa futilité.

 

 

 

Par KanKr

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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 11:06

Les Éditions Mnémos, 2014

 

 

On pourrait presque parler d’un coup de maître pour ce premier roman. Fabien Cerutti nous livre là, même s’il s’était déjà frotté à l’écriture d’univers de jeux de rôles, un récit dense et haut en couleurs qui mérite indéniablement le détour. Ce professeur agrégé d’histoire livre avec Le Bâtard de Kosigan une réadaptation réjouissante du Moyen Âge du XIVe siècle, sur fond de Guerre de Cent ans mâtinée de fantasy. L’histoire s’articule autour de la figure de Pierre Cordwain de Kosigan, chevalier mercenaire et assassin, qui n’est pas sans rappeler le Benvenuto de Gagner la Guerre. Ce personnage nous est rendu tout de suite attachant, car son humour caustique n’a d’égal que sa vaillance au combat. Chef d’un troupe de mercenaires d’élite, il ne va pas hésiter à s’immiscer au coeur d’une intrigue politique mettant aux prises les maisons royales de France, d’Angleterre, le duché de Bourgogne et le comté de Champagne. Guidé par ses seuls intérêts, celui que l’on surnomme le Bâtard de Kosigan devra défier ses ennemis dans les lices de Troyes ; malheur au vaincu ! Ces joutes sur fond de rivalités politiques m’ont rappelé les tournois incroyables contés par Pierre Naudin dans son Cycle d’Ogier d’Argouges, dont je vous recommande impérativement la lecture.

 

La première originalité de ce livre est d’introduire elfes, orcs, Changesangs, Humals léonins et autres créatures imaginaires au milieu d’une ambiance médiévale dépeinte avec grand réalisme. Cet alliage de la fantasy et du roman historique fonctionne à merveille, sans aucune faute de goût. L’autre singularité de l’auteur est d’alterner l’histoire du Bâtard avec celle de son descendant, Kergaël de Kosigan, qui cinq siècles et demi plus tard voit le passé de son illustre ancêtre refaire surface en même temps qu’un étrange coffre aux matériaux inconnus. Cette alternance des chapitres entre 1339 et 1899 entretient un suspens efficace, mais confère parfois malencontreusement un rythme décousu à la narration.

 

Le Bâtard de Kosigan vient de recevoir le Prix Imaginales des Lycéens. Amplement mérité.

 

 

Par Matthieu Roger

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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 11:00

Éditions du Seuil, 2000

 

Les Éditions du Seuil réunissent dans cet ouvrage deux textes du critique littéraire et sémiologue Roland Barthes (1915-1980). Écrits entre 1971 et 1973, Variations sur l’écriture et Le Plaisir du texte traitent de l’écriture comme médium culturel indépassable de l’humanité. Si Variations sur l’écriture présente une approche plus historique et académique de l’écriture, Le Plaisir du texte engage tout autant le critique que l’écrivain dans une déclaration d’amour au processus d’écriture. Car la scription, dynamique physique et psychologique, engage bien plus qu’un impératif de communication. Au contraire, nous explique l’auteur, l’écriture sert bien plus souvent qu’on ne pourrait le penser à voiler, à dissimuler. Parcourant les siècles à l’aune des idéogrammes et alphabets rythmant l’alternance des civilisations, il ne cesse de souligner combien l’écriture s’avère être une activité intrinsèquement contradictoire, à la fois instrument de pouvoir, de ségrégation sociale, et pratique de jouissance liée aux pulsions du corps. De même Roland Barthes distingue les « textes de plaisir », sur lesquels porte la critique, des « textes de jouissance », qui induisent l’adhésion. Cette prééminence de la lettre ou du signe gravé, martelé, tracé en tant que symbole culturel confère au langage une capacité d’altération de son lectorat. Pourquoi dès lors renoncer au plaisir du texte ? D’autant plus que ses natures sont innombrables. On en vient alors à ce passage absolument sublime, que je relis toujours avec autant de délectation :

« Plaisir du texte. Classique. Culture (plus il y aura de culture, plus le plaisir sera grand, divers). Intelligence. Ironie. Délicatesse. Euphorie. Maîtrise. Sécurité : art de vivre. Le plaisir du texte peut se définir par une pratique (sans aucun risque de répression) : lieu et temps de lecture : maison, province, repas, proche, lampe, famille là où il faut, c’est à dire au loin et non loin (Proust dans le cabinet des senteurs d’iris), etc. Extraordinaire renforcement de moi (par le fantasme) ; inconscient ouaté. Ce plaisir peut être dit : de là vient la critique. » (p. 118)

 

De là vient la critique... Puissent Les lectures d’Arès retranscrire avec le même allant que Barthes le plaisir de la critique et le plaisir de lire, et intégrer cet alliage puissant  au « catalogue personnel de nos sensualités ».

 

 

Par Matthieu Roger

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31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 11:00

Le Livre de Poche, 2014

 

 

 

Parler de philosophie et d'histoire dans un même roman : un défi ? Un exercice de style ? Une idée prétentieuse ?  Rien de tout cela pour Irvin Yalom, qui réussit magistralement l'exercice. Il nous transporte au XVIIe siècle dans la vie du célèbre philosophe Spinoza, et dans le même temps nous entraîne des siècles plus tard, à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, en plein cœur de Munich, où se déroule la montée du nazisme. On observe cette montée d'une manière surprenante, unique et peut-être la plus réussie de toutes, la plus explicite, loin des cours sur le contexte socio-éco-historique de l'époque qui expliquerait pourquoi l'Allemagne a accouché d'un monstre. Le récit nous amène ici à disséquer la naissance du nazisme en psychanalysant l'esprit d’Alfred Rosenberg, l'un des idéologues du NSDAP, le parti national-socialiste des travailleurs allemands. Une trame narrative de génie que tient là l'écrivain juif. Je m'étais toujours demandée comment l'idée de se débarrasser de tout un peuple avait pu germer. Une réponse est ici donnée. Ce n'est sans doute pas LA réponse, mais c'est une intéressante façon d'analyser et de raconter cette page sombre de l'Histoire. 

 

Alors quel rapport entre le philosophe juif excommunié et le penseur nazi boudé ? Un rapport fictif mais tout à fait plausible et pris dans la trame des faits historiques. C'est avec délice qu'on se plonge dans cette lecture des rouages de la pensée antisémite, comment une personne se retrouve fascinée pendant ses études par un écrivain au point de trouver dans l'antisémitisme une mécanique de pensée qui le rassure et l'habite tout entier. Alfred Rosenberg n’est autre qu’un criminel nazi jugé et pendu à Nuremberg pour avoir « préparé », convaincu Hitler et le peuple allemand qu'il fallait éliminer les juifs.  Tout en se plongeant, en parallèle, dans la quête d'un philosophe en avance sur son temps qui, bien avant Nietzsche, voulait se débarrasser de l'idée d'un Dieu régissant notre vie. Un philosophe du bonheur, exclu des siens pour chercher toute sa vie comment atteindre « l'ataraxie », cette « tranquillité de l'âme » qu'il admirait chez Épicure.

 

Nul besoin d'être calé en philosophie ou en histoire pour apprécier ce livre, c'est ce qui en fait toute sa valeur. Irvin Yalom a réussi à devenir l’intime de Spinoza, l’intime d’Alfred Rosenberg. Irvin Yalom nous raconte leur vie comme s’il nous racontait celles de personnages tout droit sortis de son imagination. Une prouesse à mes yeux : avec ce livre on se détend autant qu'on apprend, lorsque je tourne la dernière page l'antisémitisme et Spinoza ne m'ont jamais autant passionnée. Pas étonnant que Le Problème Spinoza ait obtenu le Prix des lecteurs du Livre de Poche. 

 

 

Par Charlotte Bonnet

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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 14:01

Éditions Plon, 1993

 

 

Mika Waltari n’a jamais mis les pieds en Égypte, et pourtant son récit est un grand voyage érudit qui amène le lecteur sur les rives du Nil.

Sinouhé est un enfant sauvé des eaux. Adopté par des parents déjà âgés, il sera choyé et gâté. Doué pour la lecture, l’enfant qui aime jouer dans les rues de la majestueuse Thèbes est appelé à devenir médecin et prêtre d’Amon. Dans un monde où les dieux et leurs temples jouent le rôle de pôle économique, culturel et spirituel, Sinouhé est voué à un grand avenir tout tracé et sans remous. Brillant élève et fierté de sa famille, Sinouhé va cependant trahir les siens pour l’amour d’une courtisane qui lui volera tout, jusqu’à sa dignité. C’est depuis la maison des morts que Sinouhé retournera à la vie. Il finira par sortir de là où l’on ne s’échappe pas pour rendre ses défunts parents à la terre, au-delà du grand fleuve, sur les rives interdites de la cité des morts.

D’un récit qui débute de façon presque minimaliste, à l’ombre des sycomores, dans une rue pauvre ou se mélangent odeurs de poisson et de cuisine à la graisse d’oie, le lecteur est doucement pris dans le tourbillon d’une aventure immense où l’antiquité prend vie sous la plume d’un Finlandais né en 1908.

Au gré de ses voyages, Sinouhé, suivi par son fidèle et roublard esclave, va se retrouver au cœur des grands conflits de son temps. Il va découvrir les terribles Hittites, rencontrer les rois assyriens, traverser la sublime Babylone ou encore se perdre dans la douceur de la Crête paradisiaque aux vices multiples. Il sera le témoin de la chute d’Amon et de l’ascension d’Aton, Dieu unique et solaire porté par le Pharaon Akhenaton, époux de la sublime Néfertiti. Médecin errant et homme de l’ombre, il prendra part à des batailles épiques au côté d’Horemheb, Général au Faucon, et à des complots politiques ourdis dans le secret mortel des royales alcôves. Embaumeur, trépanateur, conseiller politique, entre fortune et pauvreté, Sinouhé vivra cent vies en une.

 

Mika Waltari nous offre une grande et sublime aventure, l’épopée d’un homme simple fait d’autant de faiblesses que de talents, qui va traverser non sans peines les épreuves de son temps. En guise de comparaison, on retrouve ce souffle avec Jean-Christophe Rufin, qui cinquante ans après Waltari nous contera dans L’Abyssin et Sauver Ispahan les aventures délicieuses d’un médecin talentueux parcourant l’Orient au temps du Roi Soleil.

Avec Sinouhé l’Égyptien le lecteur vit un grand voyage où le détail du quotidien confère sa couleur aux grands mouvements historiques animant cette époque charnière. L’ouvrage renseigne le lecteur sur la dynamique entre pouvoir et religion dans le paysage socio-économique égyptien, et donne à comprendre le fonctionnement complexe de cette société déjà millénaire au moment où Akhenaton reçoit la double couronne. C’est ainsi avec une grande clarté que Mika Waltari met en relief les enjeux stratégiques de la région et la richesse des civilisations qui la peuplent.

 S’il s’avère que certains pans du travail historique de Mika Waltari ont été réfutés par les académiques, notamment en ce qui concerne le rôle des esclaves dans la société, tous s’accordent à féliciter le travail du Finlandais qui restitue à merveille ces temps troubles au pays des pyramides.  

D’abord sceptique à l’idée d’aborder cet ouvrage paru pour la première fois dans les années 1950, il ne m’a fallu que quelques paragraphes pour tomber sous le charme de son écriture et pour sentir le vent chaud du voyage souffler à chaque page qui se tourne. Rempli de surprises et de personnages complexes, Sinouhé l’Égyptien, grand classique de la littérature finlandaise, mérite d’être connu au-delà de ses frontières. Ce fut en effet pour moi une excellente introduction à l’histoire de l’Égypte antique, ainsi que l’occasion de fixer un premier point de compréhension dans la chronologie de cette civilisation millénaire.

 

 

Je profite de cette tribune qui m’est donnée à l’occasion de la 200e chronique des Lectures d’Arès pour féliciter Matthieu Roger pour son grand travail et pour tout ce que sa curiosité nous apprend. Matthieu est un homme de conviction et d’engagement, un ami fidèle et plein de talents. Puisse son érudition rayonnante vous éclairer ; fouillez, découvrez les merveilles recelées par Les lectures d’Arès.

 

 

 

Par Nicolas Saint Bris

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite