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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 08:18

La boîte à bulles, 2016

 

 

 

De l'Inde, chacun a déjà entendu parler du Gange, du Taj Mahal, de Bollywood ou de Gandhi, fleurons du pays le faisant rayonner dans le monde. Moins nombreux sont ceux qui connaissent les Adivasis, peuple indigène pacifique. Et pour cause ! Comme partout, derrière la vitrine se cache toujours ce qui n'est pas présentable...

À travers Adivasis meurtris – L'agonie d'un peuple autochtone en Inde, Eddy Simon et Matthieu Berthod ont choisi d'évoquer l'une de ces faces sombres de l'Inde.

Sujets de cet ouvrage, les Adivasis sont des aborigènes de l'Inde habitant quasiment en autarcie, à l'écart de la civilisation, dans les régions reculées du territoire. Si leur nombre est estimé à cent millions, ils constituent une minorité de la population. Au sein d'un système social organisé en castes, ils se retrouvent souvent recensés avec les intouchables, l’échelon le plus bas de la hiérarchie. Considérés par la société comme des primitifs, ils sont méprisés et exploités par les classes supérieures. Avec l'avènement du XXIe siècle, leur situation empire. D'une part, le gouvernement, via ses milices, s'approprie leurs terres, pille les richesses qui s'y trouvent et permet à l'industrie de s'y implanter sans vergogne. D'autre part, les rebelles maoïstes (les naxalites), sous couvert de les défendre, s'opposent à l'État avec violence. Au milieu d'une guerre pour laquelle ils n'ont pris aucun parti, les Adivasis vont devenir le dommage collatéral d'une lutte sans concessions se déroulant dans l'ignorance générale.

Pour illustrer leur propos, les auteurs ont opté pour un séquençage de cases en noir et blanc ayant rarement de liens entre elles. Ils utilisent l'image pour mettre en avant les situations développées tout au long du récit, laissant primer le scénario sur le dessin. Plus qu'une bande dessinée, Eddy Simon et Matthieu Berthod nous offrent ici un documentaire graphique instructif qui s’intéresse à un thème très peu exploré.

Voici une œuvre, soutenue par Amnesty International, qui ne doit pas sombrer dans l'oubli !

 

 

Par KanKr

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10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 14:20

Éditions Tallandier, 2007

 

 

 

 

Pétain : été 1945. Nuremberg : hiver 1945. Eichmann : 1961. Trois procès retentissants de l’après Seconde guerre mondiale, médiatisés dans le monde entier. Les plus hauts dignitaires militaires placés sur le banc des accusés pour répondre de leurs crimes. Des hommes face au jugement de l’Histoire.

 

Le Français Jospeh Kessel, qui fut également un romancier hors pair – je vous recommande notamment la lecture de Fortune carrée (1932) et Le Lion (1958) – fut un des meilleurs reporters du XXe siècle. Comme indiqué en quatrième de couverture, voilà un journaliste qui couvrit, entre autres, « les guerres civiles irlandaise et espagnole, les premières tensions en Palestine, les vols transsahariens de l’Aéropostale comme la traite négrière en mer Rouge. » Dans Jugements derniers il dresse le portrait d’accusés qui ne semblent pas mesurer la portée de leurs actes passés, tout simplement parce que la lâcheté est devenue depuis longtemps leur unique guide. Qu’il s’agisse de Philippe Pétain, le maréchal de la collaboration avec Hitler, des Nazis de Nuremberg, reponsables en quelques années de plusieurs dizaines de millions de morts, ou bien encore d’Adolf Eichmann, le pourvoyeur des camps d’extermination, le pathétique de ces puissants déchus se mêle constamment à l’abjection des crimes et au tragique de la situation. Les comptes rendus journalistiques de Kessel se concentrent sur l’attitude et les visages de ceux que l’on sait par avance condamnés. Il narre avec concision et vivacité les arguties et débats houleux qui font ressurgir l’innommable dans l’enceinte de ces trois tribunaux. Mais les passages les plus saisissants de ces chroniques juridiques sont deux duels, celui opposant Paul Reynaud au général Weygand lors du procès Pétain, et celui opposant le procureur Hausner à Eichmann. Là sourde une haine réciproque, à la fois impalpable et explosive. Et que dire de ce fou rire commun saisissant à Nuremberg Ribbentrop et Goering au souvenir de leur complot pour annexer l’Autriche ? Un fou rire démoniaque…

 

 

 

Par Matthieu Roger

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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 17:41

Éditions Mnémos, 2016

 

 

 

Le Royaume Rêvé a tout pour plaire. Une plume alerte, celle d’Adrien Tomas, un univers riche et fouillé, celui d’un vaste continent insulaire, des personnages attachants, que l’on suit pas à pas tout au long du récit, éléments qui viennent structurer une fantasy à mille lieues des clichés du genre. À l’instar de G.R.R. Martin dans Le Trône de Fer, Adrien Tomas alterne les chapitres dont chacun se concentre sur un protagoniste différent. Même si Vermine, la sauvageonne aux pouvoirs si obscurs, paraît constituer l’héroïne principale de l’histoire, c’est toute une galerie de héros qui vient composer ici la geste des royaumes des Marches du Gel. Développant un système politique original, où les héritiers des principautés nordiques sont à la fois otages et atouts du pouvoir pour l’instant centralisé à Sveld, l’auteur n’en égrène pas moins savamment quelques bribes d’informations capitales sur les autres puissances continentales. Si, en ce qui concerne Le Royaume Rêvé, le danger vient bel et bien de l’intérieur, la chute finale laisse présager une suite outrepassant les frontières géographiques de ce premier opus.

Si je vous conseille la lecture de ce livre, agréable compagnon de vacances, c’est qu’il mélange avec un brio certain intrigues politiques, stratégie, destins individuels, magie, mandragores inquiétantes et fantasy, sans oublier une légère pointe d’humour jamais superflue. Combats et rebondissements narratifs sont également au programme concocté par Adrien Tomas, lequel fait désormais partie, comme Jean-Philippe Jaworski ou Fabien Cerruti, de ces écrivains de fiction français les plus talentueux que nous ne manquerons pas de suivre de très près.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 14:05

Tana Éditions, 2016

 

 

Genís Carreras entreprend ici une démarche extrêmement orginale : mêler au sein d’un même ouvrage design et philosophie. Pensé comme un dictionnaire visuel, Philographique confronte une centaine de paradigmes et concepts philosophiques en « isme » à leur délinaison en logos géométriques. Chaque double page permet au lecteur de redécouvrir une notion philosophique fondamentale – absolutisme, déterminisme, monisme, positivisme, stoïcisme, etc. – et de la mettre en perspective grâce à des dessins à la fois épurés et vecteurs de sens. Ces métaphores visuelles, outre leur originalité graphique, viennent compléter la définition fournie. Symboles ou représentations abstraites, leur agencement et leur couleur questionnent tout autant qu’elles précisent. Voici ci-dessous, à titre d’exemples, trois vis-à-vis proposés par l’auteur.

 

« Anarchisme : série de conceptions qui s’opposent à l’idée d’État comme moyen de gouverner et qui défendent une société basée sur des relations non hiérarchiques. » (p.16-17)

 

« Historicisme : théorie qui suppose que pour comprendre un événement historique, vous devez comprendre le contexte philosophique dans lequel il prend place, au lieu de l’expliquer avec des idées supposées intemporelles ou fondamentales. » (p.92-93)

 

« Socialisme : système économique dans lequel les moyens de production sont possédées et contrôlées par le plus grand nombre et pas par quelques-uns. » (p.168-169)

 

Un symbole placé près du numéro de la page indique à quel domaine de la philosophie la théorie concernée appartient : métaphysique, morale, épistémologie, politique, religion ou divers. L’anarchisme, l’historicisme et le socialisme sont ainsi logiquement classés dans le domaine politique, là où le cynisme sera plutôt du ressort de la morale et le pessimisme du ressort de la métaphysique.

J’ai trouvé ce livre passionnant car il ouvre mille portes de réflexions sans pour autant s’engager dans des détours intellectuels absconds. L’alliage de la théorie et de supports visuels est très bien pensé et constitue une manière inédite de réfléchir la pluralité des points de vue humains. Philographique ou comment aborder la culturelle générale de manière inventive et créative. Bravo à Genís Carreras !

 

 

 

 

Par Matthieu Roger

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25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 10:28

Le Lombard, 2016

 

 

Entre 1995 et 2011, Euskadi Ta Askatasuna, plus connu sous l’acronyme ETA, ayant perdu beaucoup de son aura depuis sa création en 1959, a recentré ses opérations sur des personnalités basques. Durant cette période, l’État engage des miliciens sans formation pour escorter ceux que les actions de l’organisation ciblent encore. C'est pendant ces événements que Mark Bellido et Judith Vanistendael ont décidé d'ancrer leur récit dans Salto – L'histoire du marchand de bonbons qui disparut sous la pluie.

Miquel, livreur de bonbons insouciant qui n'a d'attention que pour sa famille, achemine ses marchandises de sucreries aux clients de l'entreprise qui l'emploie. Mais il manque d’entrain et de motivation, notamment pour réclamer les règlements. Rêveur et idéaliste, il se destine à l'écriture. Une de ses nouvelles, publiée dans un magazine, lui donne l'espoir d'en faire son métier à plein temps. Malheureusement, il peine à s'y mettre, préférant s’occuper du bonheur de ses enfants à qui il promet des vacances à la mer. Mais, de laxisme en mauvais choix, il finit par se retrouver sans travail, sans voiture et sans argent pour y remédier. Pour subvenir aux besoins de son foyer, il décide de postuler à une annonce de l’État qui recrute des privés pour la sécurité de certaines personnes menacées par l'ETA. Suivi par sa famille, il part habiter à Pampelune où il devient un « txakurra » (chien en basque), qualificatif méprisant dont sont affublés ces gardes du corps, sans entraînement, au service complet d'hommes politiques ou d'intellectuels. Pour l'occasion, il prend le nom de Mikel afin de garder ses proches à l'abri de ses activités. Accompagné de Rose, sa collègue, d'une arme et de vingt-cinq cartouches, il sera chargé de la protection de Tango55, cible de l'ETA, maire retraité d'un petit village à proximité de Pampelune et qui a un certain penchant pour la bouteille. Assimilant jour après jour le métier, Miquel va petit à petit perdre son humour et sa désinvolture au rythme où son ménage se désagrège. C'est l'histoire d'un enfant qui apprend à être adulte !

 

Mark Bellido nous propose une fiction autobiographique, intense et dense, sur fond d'attentats à la bombe, à cette époque sombre où le Pays basque était en quête de sa liberté. Cette chronique sociopolitique, au constat teinté d'amertume, conserve pourtant un ton léger et humoristique. Elle ne s’intéresse pas aux ramifications politiques de l'indépendantisme basque, préférant dresser le quotidien d'un homme embarqué dans une existence réglée qui prend le dessus sur ses illusions : dormir avec une arme à portée de main, se lever aux aurores, vérifier sa voiture avant de la démarrer, méfiance constante...

Derrière ses crayons, Judith Vanistendael construit, de son côté, un univers graphique original et complexe. De ses traits simples et colorés, elle retranscrit avec minutie le contexte de l'intrigue, des personnages aux visages expressifs et leurs interactions. Dans certaines de ses planches, elle reste volontairement plus évasive, soulignant la perte de contrôle du protagoniste principal. Incontestablement, il y a une touche de poésie dans son dessin !

Plus cérébrale que haletante, cette œuvre à l'atmosphère particulière est un voyage passionnant et captivant à travers une page qui a marqué les souvenirs par sa violence.

 

 

 

Par KanKr

 

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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 16:44

Éditions Casterman, 2016

 

 

 

 

L'Amérique, ses grandes plaines verdoyantes et ses Indiens ont fait rêver toute une génération d'explorateurs en mal de voyages et de découvertes. Alexis de Tocqueville, célèbre notamment pour ses réflexions philosophiques et politiques, est de ceux-là. Dans Quinze jours dans le désert, il a conté son périple au tréfonds de la région des Grands Lacs, en direction de contrées que la civilisation occidentale n'avait toujours pas foulées, histoire que Kévin Bazot a décidé d'adapter en bande dessinée avec Tocqueville : Vers un nouveau monde.

 

Sous forme de récit initiatique, cette excursion graphique raconte l'errance, en 1831, du jeune aristocrate, futur intellectuel que nous connaissons aujourd'hui, à travers les États-Unis d'Amérique. Accompagné de son ami Gustave de Beaumont, empli d'illusions et de naïveté, il part en quête des Amérindiens qu'il imagine sauvages et réfractaires à la modernisation de l'Occident, plus axés sur la synergie avec la nature que sur le développement industriel. Le candide idéaliste va vite déchanter. Confronté à la réalité, il doit se rendre à l'évidence : ceux qu'il cherche sont en voie d'extinction, acculés par l'expansionnisme des colons. L'urbanisation dévore les forêts ! Contrairement à ce qu'il pensait, les Indiens, devenant les victimes de l'essor des grandes villes, se sont soumis à la culture de ceux qui ont investi leurs terrains. Partout les deux compagnons ne croisent que des Amérindiens miséreux, ivrognes, bagarreurs et voleurs n'ayant plus une once de révolte en eux. Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont sont les témoins de la construction de l'Amérique contemporaine ! Persévérants, s'enfonçant de plus en plus au cœur du Nouveau Monde, ils finiront par trouver ceux qu'ils étaient venus rencontrer. Mais, déjà, la civilisation est à deux pas de ces derniers espaces vierges…

 

L'auteur nous livre, ici, un triste portrait de l'Amérique des pionniers dans un ouvrage graphique inspiré, documenté, précis et détaillé, pour rester au plus proche du texte originel. Il en a conservé l'aspect critique, notamment l'imposition culturelle et religieuse des colons sur les Indiens en anesthésiant toutes volontés et toutes velléités par l'alcool.

Grâce à une ligne claire et un dessin diapré, Kévin Bazot illustre parfaitement son propos, immergeant le lecteur dans cette époque révolue où les vastes forêts dominaient encore le territoire.

Si le scénario n'est jamais palpitant, a contrario des grands westerns sur la conquête de l'Ouest, il n'en demeure pas moins passionnant du début à la fin !

Une adaptation réussie, respectueuse de l’œuvre d'Alexis de Tocqueville, superposant des images sur ses mots.

 

 

Par KanKr

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Published by Matthieu Roger - dans Arts et histoire
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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 16:24

Éditions Akileos, 2016

 

 

 

 

Après un premier opus magistral, ce Livre II du Roy des Ribauds est sans doute la bande dessinée que j’attendais avec le plus d’impatience en ce premier semestre 2016. Toute petite déception car ce deuxième tome est à l’évidence un livre de transition, annonciateur du grand affrontement à venir. « Qu’ils viennent… Tous… » lance ainsi avec défi Tristan, dit le Roy des Ribauds, en dernière page.

 

Si l’arc narratif prend ici son temps au gré des alliances et complots qui sourdent en coulisses, il n’en reste pas moins que Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat nous assènent une nouvelle fois une démonstration graphique et rythmique de premier plan. Les scènes de combat sont tout aussi magnifiques que les scènes d’intérieur, rehaussées avec justesse par la gamme chromatique originale choisie par Toulhoat, oscillant entre le sépia, l’orange, le mauve et le bleu nuit. La galerie de personnages proposée est en outre travaillée avec soin, certains pans de leur passé respectif étant savamment distillés au cours du récit. Qu’il s’agisse du Roy des Ribauds, de sa fille Sybille, du Grand Coësre, du Roi Philippe Auguste, du Comte de Boulogne, de Saïf, de Barthélémy, du Hibou, du fieffé Ascelin ou bien encore de l’inquiétant Rouennais, on sent que l’heure de vérité va bientôt sonner ; chacun fourbit ses armes, rend coup pour coup et se méfie de son voisin. Rendez-vous au Livre III !

 

 

Par Matthieu Roger

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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 16:02

Éditions Actes Sud, 2016

 

 

Albert Sánchez Piñol est incontestablement l’un des auteurs de fiction les plus talentueux de ce début de XXIe siècle. La Peau froide et Pandore au Congo, respectivement publiés en 2004 et 2007, m’avaient déjà enchanté par leur style d’écriture et la qualité des univers dépeints, oscillant entre fantastique, mystérieux, aventures et burlesque. C’est donc rempli d’attentes que je me suis lancé dans le récit de la vie mouvementée de Marti Zuvirìa, dit Zuvi, jeune Espagnol débarquant en France en 1705. Et j’ai été loin d’être déçu.

 

L’histoire débute au moment où, par un concours de circonstances plutôt heureux, Zuvi se fait recruter par le célèbre ingénieur militaire Vauban, dans l’ombre duquel il apprend les bases de la fortification militaire et de l’art du siège. Étrange pari que celui de l’auteur d’articuler son long roman – plus de 700 pages – autour de la poliorcétique, d’autant plus que cette thématique est loin de servir uniquement à caractériser la personnalité de notre héros. Victus déploie en effet sa narration tout au long de la Guerre de succession d’Espagne (1701-1714), une chronologie du conflit étant même disponible en annexe. Et Zuvi, emporté par le flot d’événements plus improbables les unes que les autres, de voguer de sièges en combats, de combats en sièges, pour finalement atterrir en 1713 dans sa Barcelone natale, assiégée par les troupes françaises et castillanes. Ce siège mettra Zuvi face à ses propres contradictions. Sans compter qu’il durera plus d’un an, mais pour quelle issue ?

 

Sous-titrée Barcelone 1714, cette fiction historique se démarque de la production littéraire ambiante par les envolées désopilantes et parfois salaces de son ton. Empreint d’un profond humanisme, le récit met en perspective les trajectoires d’individus brisés et balayés par les affres de la guerre. Le paradoxe est d’observer Zuvi, aux forts penchants antimilitaristes, de débattre face à l’héritage que lui a légué Vauban et la mystique poliorcétique qui l’anime désormais envers et contre tous. Car dans Victus les ingénieurs militaires ne sont pas de simples soldats, ils sont les Ponctués, membres d’une caste d’élus condamnée à ériger pour détruire…

 

 

 

Par Matthieu Roger

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20 mai 2016 5 20 /05 /mai /2016 14:00

La Pastèque, 2013

 

 

 

 

Si le concept de rêve américain perdure encore dans la mémoire collective, il a aujourd’hui perdu de sa superbe. Longtemps, l'idée de prospérité et d'enrichissement pour tout un chacun a attiré ceux qui voulaient faire fortune. Seulement, bien souvent, l'espoir va de pair avec le désenchantement... Ce thème, Franz Kafka l'abordait déjà dès 1911, au sein de son premier ouvrage, inachevé, L'Amérique ou le disparu. Dans son œuvre du même nom, Réal Godbout a pris le parti d'adapter ce roman de l’écrivain pragois en bande dessinée. Il lui aura fallu sept années de travail afin de rester au plus proche du récit originel.

 

Alors qu'il ne connaît rien d'autre que sa Tchécoslovaquie, Karl Rossmann, 17 ans, est banni par ses parents suite à une sombre aventure intime avec une domestique qui se terminera par une grossesse. La situation, déshonorante pour une famille à la position bien établie, l'amène à quitter Prague. Après un long voyage sur la mer qui sépare les deux pays, il pose le pied à New York où la richesse, la réussite et la liberté l'attendent. Mais la vie a un sens de l'humour plutôt déroutant et l’entraîne sur des chemins de traverse qui ne font jamais la une. Bien qu'il ne manque ni d'entrain ni de courage, les événements vont s'acharner contre lui : malentendus, mauvaises rencontres, choix peu judicieux. Naïf et trop gentil, au fur et à mesure que l’histoire avance, Karl se révèle surtout simple témoin de sa propre destinée, sujet de toutes les injustices, subissant les aléas, incapable de se défendre ou de dire non. Un innocent dépassé, voué à errer de désillusion en désillusion.

 

L'auteur québécois nous propose une belle adaptation graphique, à la fois drôle, absurde et critique. Il nous livre un portrait à charge du rêve américain, explorant l'envers d'un décor à la vitrine idyllique : l'hébergement précaire, le chômage, l'exploitation. Tout au long de ce roman d'apprentissage inversé, menant au déclin plutôt qu'à l'accomplissement, Réal Godbout met en lumière l'écrasement permanent de l'individu par l'ensemble d'un système, sans sombrer pour autant dans le tragique. Le héros lui-même semble peu ébranlé par l'acharnement perpétuel du sort sur sa personne. Il ne s'instruit pas de ses erreurs et enchaîne les épisodes de son périple américain sans se révolter, abandonnant constamment face à l'adversité.

Pour l'illustration, l'auteur a croisé un dessin noir et blanc au trait rigoureux, offrant plus de véracité à son propos, avec un travail de recherche minutieux dans le but de contextualiser l'époque : cadre, personnages, vêtements, ambiances, etc. Il n'oublie cependant jamais de l'assaisonner d'une pointe d'humour et de satire, à l'image de la première case où il représente la statue de la Liberté brandissant une épée à la place de sa torche et arborant un regard austère et méfiant. Signe annonciateur que le séjour du jeune homme ne sera pas une panacée et premier pied de nez à tous les fantasmes véhiculés par l'Oncle Sam !

 

 

Par KanKr

 

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6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 19:40

Éditions des Équateurs, 2016

 

 

 

En 2007 Jean-Paul Kauffmann se rend avec sa famille dans l’enclave russe de Kaliningrad, pour y assister aux commémorations du deux-centième anniversaire de la terrible bataille d’Eylau. Comptant 950.000 habitants et parfois appelée « petite Russie », Kaliningrad est aujourd’hui la terre russe la plus occidentale, séparée de la Russie par la Lituanie. Cette situation géographique particulière, couplée à ses origines prussiennes historiques, toujours prégnantes, et à la mémoire réactivée d’Eylau, en font cette « outre-terre » qui marqua irrémédiablement l’auteur.

 

Outre-Terre alterne les chapitres où Kauffmann décrit son périple à Kaliningrad, entre anecdotes familiales et rencontres avec d’autres férus de l’Empire, et ceux où il narre l’évolution de cette bataille qui, deux-cents ans auparavant, mit aux prises l’armée française conduite par Napoléon avec les troupes russes et prussiennes commandées par Bennigsen. Longtemps indécis, à tel point que certains historiens russes contestent encore la victoire à la Pyrrhus des Français, Eylau fut un des plus grands charniers de l’histoire militaire impériale. La gigantesque charge de cavalerie emmenée par Murat, regroupant plusieurs milliers de cavaliers, est notamment restée dans les annales. Cependant Outre-Terre n’est pas du tout le récit d’un voyage qui se voudrait hagiographique ou au service de la légende napoléonienne. L’auteur, à travers les recherches qu’il mène inlassablement sur l’ex-champ de bataille, entame en quelque sorte un voyage initiatique confrontant les traces du passé (le clocher d’une église, une plaine inchangée, une carte ancienne, etc.) au récit généré par la mémoire collective. « Pour quelles raisons un combat livré il y a deux cents ans, primitif par son choc, frontal, archaïque même, a-t-il retentit chez moi aussi profondément ? Une bataille en plus, genre stigmatisé entre tous ! La communauté nationale a cessé de vibrer à de tels souvenirs. L’événement n’a pas besoin d’être revisité ou réactualisé par l’historiographie. Pour une bonne raison : il est devenu insignifiant. N’y a-t-il pas des faits contemporains autrement plus tragiques et parlants qui mériteraient de résonner davantage chez un homme comme moi né au mitan du XXe siècle ? » (p. 153-154) Hanté par des bataillons de figures oubliées, ce n’est donc pas pour rien que cet ouvrage se trouve empli de références au Colonel Chabert de Balzac ainsi qu’au film éponyme réalisé en 1994 par Yves Angelo. « En fait on est venus ici pour Chabert. Ton histoire… C’est cela que tu cherches. » assène en guise de diagnostic son fils aîné à Kauffmann.

 

 

Par Matthieu Roger

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite