Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 11:00

Bimensuel édité par Mondadori France

 

 

Cela faisait longtemps que nous n’étions pas revenus sur ce site sur les publications du très bon magazine Guerres & Histoire. Focus aujourd’hui sur le numéro 24 du mois d’avril, dont le dossier principal est consacré à l’armée française de 1943-1945. Une question passionnante, surtout au vu de l’étrange amalgame qu’il fallut déployer au cours des opérations de libération de l’Europe entre Forces Françaises Libres mises sur pied par le Général de Gaulle, troupes d’Afrique du Nord souvent vichystes, ou bien encore Forces Françaises de l’Intérieure issues de la Résistance. Les différents articles de Nicolas Aubin, Julie Le Gac, Benoit Bihan, Claire Miot et Patrick Bouhet narrent la complexe intégration de ces forces interarmes, aux capacités d’action fort diverses, au conflit mondial. Singulièrement plurielle, l’armée française combattant aux côté des Alliés doit de plus constamment négocier son approvisionnement matériel, technique et logistique auprès des Américains, sans oublier la lutte en coulisses entre de Gaulle et Giraud pour le commandement en chef de tous les effectifs engagés au combat. Cette subordination matérielle et opérationnelle de l’armée française ne l’empêcha pas de se joindre au concert des nations victorieuses en 1945 et de démontrer, tant en Afrique, en France, en Italie qu’en Allemagne, des qualités tactiques et manœuvrières indéniables.

Autre dossier incontournable de ce numéro 24 de Guerres & Histoire, celui consacré à la pensée stratégique de Clausewitz. Benoit Bihan, dans ce second volet d’étude, présente six idées majeures du stratégiste prussien : la « formule » ou l’irruption de la politique, les notions de guerre absolue et de guerre réelle, la triade passion / intelligence créative / raison, l’importance des forces morales, la friction ou brouillard de guerre, et l’avantage conféré au combattant défenseur. Six idées-forces extraites du célèbre De la guerre, dont Clausewitz lui-même ne considérait comme véritablement achevé que le premier chapitre de la première partie. L’occasion de bien comprendre, comme le dit Benoit Bihan, pourquoi « il y a bien un avant et un après Clausewitz ».

Je reste par contre assez déçu par le papier consacré par Patrick Bouhet à « Waterloo, la bataille des sept erreurs », qui s’en tient à ressasser ce que la vulgate historique nous sert depuis bien longtemps au sujet de cette bataille mythique. Si notre lecteur avisé a soif de batailles, qu’il se reporte plutôt sur l’excellent article d’Éric Tréguier sur l’affrontement gréco-perse de Marathon, triomphe de la des hoplites athéniens sur les 50.000 soldats de Darius. Cette victoire grecque, entrée dans la légende grâce aux trente-huit kilomètres parcourus en six heures par les Athéniens pour retourner protéger les murs de leur cité, n’empêchera cependant pas le fils de Darius, Xerxès, de revenir dix ans plus tard brûler l’Acropole…

 

Par Matthieu Roger

Partager cet article

Published by Matthieu Roger - dans Histoire militaire
commenter cet article
5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 11:00

Éditions Denoël, 2009

 

 

 

J’ai lu Il est difficile d’être un dieu d’un seul trait, sans pouvoir un instant me détacher du récit. Enfin presque. La quinzaine de pages pour le moins abscondes du prologue faillit me dissuader de poursuivre plus en avant. À croire que la traduction française de Bernadette du Crest s’annonçait bancale voire, encore plus inquiétant, carrément défaillante. Mais un chapitre plus loin, j’ai su que cette première impression était fausse. Au côté de Roumata, le héros de ce livre, le lecteur se retrouve soudain transporté à la lisière d’une forêt obscure de la planète Arkanar, pour un rendez-vous nocturne indéterminé. Ce que l’on comprend au fur et à mesure, c’est que Roumata, sous ses airs de Cid ferrailleur et de Don Juan, est en fait un historien envoyé depuis la Terre pour étudier l’évolution de la civilisation semi-féodale sur Arkanar. Car Arkanar n’a rien d’une planète extraterrestre aux technologies les plus avancées. Bien au contraire, ses royaumes sont en train de plonger dans une période de guerres civiles et d’obscurantisme rappelant l’Âge Sombre du proto-Moyen Âge. Il est difficile d’être un dieu mêle ainsi dystopie et anticipation historique, grâce à un scénario diabolique où l’atmosphère délétère d’apocalypse politique, perceptible très rapidement, laisse la part belle aux intrigues politiques de bas étages.

 

Le génie des deux auteurs, les frères Strougatski, est de nous offrir un roman complètement baroque, où les références historiques s’amoncellent pour peindre peu à peu le tableau anxiogène d’un Âge noir inéluctable. La société d’Arkanar, au faîte de laquelle le dangereux don Reba manipule un roi podagre et bouffon, se mue en effet sous nos yeux effarés en un royaume tenant à la fois de l’Allemagne nazie, de la Russie stalinienne, de l’Espagne de l’Inquisition, de la Terreur révolutionnaire et du 1984  de George Orwell. Roumata se débat comme un beau diable au milieu des luttes politiques intestines et de leurs dérives fascistes, contemplant avec impuissance le spectacle d’un monde où l’homme devient plus que jamais un loup pour l’homme. Sorte de cocktail explosif où La Raison dans l’Histoire de Hegel vient percuter de plein fouet une science-fiction à la fois chatoyante et pessimiste, ce roman constitue une expérience littéraire inédite quant à l’universalisme de son propos fictionnel. Il est difficile d’être un dieu, ou quand le baroque convoque de manière brillante et échevelée les fragments épars de notre Histoire la plus sombre.

 

 

Par Matthieu Roger

Partager cet article

Published by Matthieu Roger - dans Fictions
commenter cet article
3 mai 2015 7 03 /05 /mai /2015 16:26

Éditions Steidl, 2010

 

 

Détroit, l'intrigante métropole fantôme, traîne péniblement le poids de son passé. Jadis berceau de l'automobile et du fordisme, modèle mondial de la production de masse et de l'industrialisation, ancien arsenal de la démocratie dévolu à l'effort de guerre, cet eldorado moderne, à la pointe du luxe et de l'industrie, est devenu une cité martyre de l'ère capitaliste. La délocalisation des grands complexes industriels vers des états et des pays à la main-d’œuvre non syndiquée, plus docile, bon marché ainsi que la désertification urbaine progressive ont mené à sa mise en faillite avec une dette s’élevant à 18,5 milliards  de dollars. Elle est le symbole du rêve américain autant que de son déclin.

Dans cet ouvrage, ce sont ces deux extrêmes qu'Yves Marchand et Romain Meffre mettent en exergue. Du grandiose des fastueux édifices néo-classiques aux ruines des moindres pavillons, ils nous livrent le portrait de Détroit, ville de moins de 14 000 habitants aujourd’hui, portant les stigmates de son apogée durant les années 30 lorsque 53 000 habitants la peuplaient encore. Ce regard postindustriel témoigne de l'effondrement d'une société victime de son propre système.

Le temps de parcourir 220 pages de photographies, les auteurs nous entraînent à travers le cœur historique de la ville, le Downton, les usines du Motown, les quartiers périphériques, jusqu'à ses illustres hôtels et sa prestigieuse Michigan Central Station. L’album nous fait revivre la tumultueuse histoire de l’orgueilleuse et décadente Détroit, offrant un dernier souffle à ces ruines prisonnières de leur postérité. Le lecteur évolue de page en page dans un univers improbable digne d'un décor de film. On se sent infiniment petit et embarqué par la nostalgie, perdu au milieu d'édifices encore impériaux dont les murs exhibent l'empreinte des déboires de la cité. Entre friches industrielles et immeubles délabrés, dévorés par le temps et délaissés à la décrépitude, la ville oubliée à son obsolescence a abdiqué face à la nature qui a repris ses droits. Dans les bâtiments désaffectés, révélant la précipitation du départ des habitants, objets, meubles, livres, jouets qui n'ont pas encore été pillés, jonchent le sol et les étagères. L'ouragan de la crise a fait fuir la population, qui a tout abandonné sur place, offrant une vision du déclin presque irréelle, qui semble n'être qu'une mise en scène préparée pour les besoins du recueil.

 

Yves Marchand et Romain Meffre réalisent ici un coup de maître en réussissant, via ces quelques clichés, à arrêter le temps. Le lecteur partage la neurasthénie d'une métropole plongée dans le coma, scène d'un chômage élevé, de tensions socio-ethniques, de violence, de trafic en tout genre, qui tient encore debout, pétrifiée dans l'histoire malgré l'incendie qui l'a ravagée en 1805.

Alors qu'on estime qu'environ 84 641 constructions sont inhabitées, dont 40 077 trop vétustes pour espérer une seconde vie, sa devise Speramus melhora ; resurget cineribus (Nous espérons des temps meilleurs ; elle renaîtra de ses cendres) n'a jamais eu autant de sens qu'aujourd'hui. L'avenir nous dira si ses ambitions de « ville phénix » suffiront à la soustraire à son inéluctable désintégration.

 

 

Par KanKr

Partager cet article

Published by Matthieu Roger - dans Géographie
commenter cet article
7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 09:27

Éditions Gallimard/Julliard, 2013 (1ère édition en 1964)

 

 

Attention, contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre, Azincourt n’est pas un livre sur la bataille du même nom mais un livre sur la guerre aux XIVe et XVe siècles. Philippe Contamine, médiéviste reconnu et spécialiste de l’histoire militaire française à cette période, établit ici une synthèse du déroulement de la guerre de Cent Ans entre la bataille de Maupertuis (ou bataille de Poitiers, 1356) et celle d’Azincourt (1415), de ses enjeux et de ses répercussions sur la noblesse et le peuple. Il revient notamment sur les nombreuses chevauchées anglaises qui ravagèrent les provinces du Roi de France, l’impact de ces pillages à répétition – conjugués à ceux des routiers et sinistres grandes compagnies – sur la population et l’économie du pays, les techniques de combat, les armes employées, etc. De fait, le récit de la bataille d’Azincourt, peut-être la défaite française la plus retentissante de tout le conflit avec celle de Crécy en 1346, n’occupe que les dix dernières pages de l’ouvrage. Décimée par les archers gallois et anglais, la chevalerie française y est, en ce 25 octobre 1415, littéralement massacrée. Notons toutefois qu’Henri V, du fait de la taille relativement réduite de son armée, ne tirera de cette victoire aucun avantage stratégique décisif. Il rejoint d’ailleurs sa place forte de Calais après l’issue des combats.

Ce qu’il faut à mon sens retenir, c’est que la Guerre de Cent Ans a provoqué l’apparition des armées royales permanentes. Et comme le pointe du doigt l’auteur, l’établissement à travers l’Europe de ces armées permanentes eut d’importantes conséquences. « Il a donné naissance, en marge de la noblesse, à un nouveau groupe social et professionnel. Il a contribué au durcissement de la guerre, devenue à la fois plus intelligente, plus complexe et cruelle. Il a modifié le caractère des relations internationales. » (p. 29)

 

Philippe Contamine appuie en grande partie son expertise sur les fameuses Chroniques de Froissart, porte-parole de la classe chevaleresque ayant eu pour ambition de raconter toutes les guerres entre l’avènement d’Edouard III et la mort de Richard II (1327-1400). C’est pourquoi Azincourt se compose majoritairement de retranscriptions modernes de textes de l’époque. Cette présence récurrente du vieux français indisposera certains lecteurs, là où d’autres n’y verront qu’un souci d’authenticité des plus bienvenus. Un glossaire situé en fin d’ouvrage nous aide à appréhender cette langue française oubliée, que je trouve pour ma part savoureuse et truculente. Présents également en appendices une chronologie de la guerre de Cent Ans, une généalogie des dynasties anglaise et française des Plantagenêts et Valoi, une note sur les monnaies, une bibliographie, ainsi qu’un index des noms cités.

 

 

Par Matthieu Roger

Partager cet article

Published by Matthieu Roger - dans Histoire militaire
commenter cet article
3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 10:32

Louvre Éditions & Fonds Mercator, 2012

 

 

Wim Delvoye est un artiste hors-norme qui aime se jouer des codes et des conventions établies. Il est notamment connu pour avoir exploré les méandres des cloaques à travers sa machine, au nom prédestiné Cloaca, reproduisant le processus de digestion sous l’apparence d'un complexe laboratoire scientifique. Restant fidèle à cette provocation, il s'amuse à désacraliser son propre travail, arguant que l'art est de la merde avant de pousser ses expériences sur l'objet à travers la réalisation de tapis persans à base de charcuterie, de bouteilles de gaz décorées à l'antique où à l'effigie des moulins de Delft, de tatouages sur des cochons vivants, d'armoiries sur pelles ou planches à repasser, de faïences arborées d'excréments, de vitraux-X mêlant sexualité, religieux ou ossements, etc. Prospecteur des formes artistiques, des médiums ou des matériaux tels que le vitrail, la peau animale, le velours, la porcelaine, le bois, l'osier, le bronze et l'encre, il ose des combinaisons qui lui valent autant de reconnaissance que de réprobations. L'art de Delvoye n'a rien de conventionnel et c'est tant mieux !

 

À l'instar d'une grande majorité d'artistes, Wim Delvoye considère les musées comme des cimetières où les œuvres perdent de leur substance déplacées du lieu et du contexte de leur création où, figées dans le temps, elles dépérissent immobiles et solitaires. Il souhaite décloisonner l'art en le sortant de son élitisme pour l'offrir au public, le rendre visible et accessible à tous en l'extrayant des galeries. Alors, lorsqu'il investit le Louvre, de la Pyramide de Pei aux jardins des Tuileries en passant par les salles gothiques du département des Objets d'art et les illustres appartements de Napoléon III, la confrontation de ses créations avec les chefs-d’œuvres du célèbre musée a de quoi retenir l'attention. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que nous ne sommes pas déçus. Il a conçu, pour l'occasion, une sculpture monumentale pour la colonne du belvédère. Une immense flèche néo-gothique en acier Corten inoxydable, torsadée, de treize mètres de haut, de forme oblongue, pointée vers le ciel, est enchâssée dans le triangle de la pyramide de verre. Pour la base de la structure, il s'est inspiré de la cathédrale de Cologne, et pour les ornements, des toits et tours de Notre-Dame de Paris (ceux que Viollet-le-Duc avait imaginés pour Notre-Dame dont il possède une importante collection de vieux catalogues, de dessins et de motifs). Cette structure, inscrite dans la continuité d'un travail sur les torsions et anamorphoses de sculptures et l'analité, reste fidèle à son goût pour la provocation aussi bien par sa forme de suppositoire que par le nom qu'il lui donne : Suppo.

Comme un défi, ses œuvres viennent ensuite prendre place dans les mal-aimés salons Napoléon III. À travers Nautilus, une tour de cathédrale tordue et enroulée sur elle-même en forme de coquillage d'acier, Tapisdermie, trois cochons en fibre de verre recouverts de tapis qui rappellent ses cochons tatoués vivants sous anesthésie, ou encore la représentation d'une scène de copulation entre un cerf et une biche trônant sur la grande table du salon, il dévoile l'étendue de son art pour l'extravagance et l'anachronisme. C'est aussi l’opportunité de découvrir son intrigante série Interprétation de Jésus sur la croix. Dans ces sculptures, il transforme le symbole baroque des crucifix en hélices d'ADN, en anneaux de Möbius, en cercles, en sinusoïdes, poussant par la même occasion la provocation à la limite du blasphème. L'art de Wim Delvoye est de bon ton à l'heure où le dessin de presse est au centre d'un scandale qui embrase le monde. Il est de ces artistes complets dévoyant l'art au point de le tourner en dérision, de le caricaturer. Il explore les frontières du possible et amène à réfléchir sur le sens de l'art. À travers ses travaux, l'histoire artistique n'est plus un simple mouvement linéaire où les périodes et les styles se succèdent. Il déforme le temps autant qu'il déforme ses œuvres en mélangeant les genres et les époques. Au même titre que la caricature, il désacralise ce que certains souhaiteraient intouchable, et le fait de surcroît avec talent. Rien n'est plus, dans ses œuvres, ni désuet, ni d'avant-garde. Tout n'est qu'uniquement matière à créer. Il a d'ailleurs lui-même réalisé la couverture du catalogue, en s'inspirant des romans de Jules Verne aux éditions Hetzel, et c'est fidèle à son inénarrable dérision que sa quatrième de couverture arbore une fourchette faisant un bras d’honneur. Wim Delvoye est un créateur polyvalent, doué, perfectionniste, facétieux et excentrique, en avance sur son temps tout en étant tourné vers le passé. Comme si seul le présent lui échappait, que son éphémérité lui restait insaisissable. Curieux, c'est l'un des plus grands collectionneurs de la marque La Vache qui rit. Son œuvre a été influencée par les logos publicitaires et les images de séries Z, la bande-dessinée, les dessins animés de Walt Disney (dont il partage les initiales) et l'art gothique qu'il mélange à la sculpture académique du XIXe siècle. Il a révolutionné l'art contemporain en faisant le lien entre l'artisanat et l'art populaire, notamment par le détournement de l'art néo-gothique, considéré comme barbare, le réactualisant à travers des objets industriels et ordinaires du quotidien tels que des pelleteuses, des bétonneuses, des camions, des bulldozers, etc. Il les traite comme des cathédrales de bois, de pierre ou d'acier pour rendre hommage aux prouesses architecturales du passé. Son travail surréaliste et anachronique est encore une fois une preuve du talent de l'artiste pour le contre-emploi et la juxtaposition d'univers.

 

S'il est de ces artistes qui oscillent entre la folie et le génie, j’espère tout simplement qu'il est beaucoup des deux !

 

 

Par KanKr

Partager cet article

Published by Matthieu Roger - dans Arts et histoire
commenter cet article
31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 11:11

Coédition (mouvement)SKITe – sens&tonka, 2005

 

 

 

L’Art de gouverner la culture n’est autre que le troisième volume de la collection Culture Publique, dont nous vous avons déjà présenté les deux premiers opus sur ce site. Cet ouvrage revient sur l’évolution des politiques culturelles françaises entre 1981 et 2005, période qui voit l’extinction définitive de l’ancienne prééminence des Beaux-Arts en faveur des nouveaux enjeux des industries culturelles. Quelques rapports de loi et archives personnelles de Jack Lang viennent compléter une vingtaine d’interventions écrites ou interviews, dont la mise en comparaison éclaire les ambitions culturelles exprimées aux plus hauts sommets de l’État. Ce qui est intéressant ici, c’est la pluralité des points de vue proposés, entre ceux d’anciens ministres (Jack Lang, Catherine Trautmann, Jacques Toubon), techniciens de la culture (Alain Van der Malière, Jack Ralite), artistes, universitaires, un syndicaliste, etc. Cette confrontation des points de vue instaure un dialogue passionnant, où l’on décèle malheureusement trop souvent la frustration des espoirs déçus. On retiendra notamment le bilan anxiogène mais fort juste de l’historien des politiques culturelles Philippe Poirier :

« Le plus inquiétant est le déficit du débat politique sur les questions de la politique culturelle. Les finalités de la politique culturelle de l’État sont peu lisibles. La thématique de la « diversité culturelle » ne peut suffire au plan intérieur, même si sa mobilisation sur la scène internationale peut se révéler pertinente. L’heure est au désenchantement alors même que le débat public sur ces questions peine à surmonter les seules logiques corporatistes. Au sein des partis politiques et chez les élus locaux, la réflexion ne se renouvelle guère ou ne reste appréhendée qu’en des termes très généraux bien éloignés des enjeux qui travaillent les paysages culturels, à l’échelle internationale et nationale, comme à l’échelle des territoires. » (p. 62)

Alors qu’en 2015 le manque d’éducation artistique des élus et le peu d’intérêt du gouvernement pour les affaires culturelles sont plus que jamais criants, la culture s’est aujourd’hui transformée en outil de communication politique, où l’institution financeuse des artistes procède bien trop souvent selon une néfaste logique de retour sur investissement.

 

Afin de conclure ce passionnant panorama de l’action publique française dans le champ artistique et culturel, une étude du quatrième et dernier volet de Culture Publique, intitulé La Culture en partage (2005), est d’ores et déjà prévue sur Les lectures d’Arès.

 

 

Par Matthieu Roger

 

Partager cet article

Published by Matthieu Roger - dans Culture(s)
commenter cet article
22 mars 2015 7 22 /03 /mars /2015 13:26

Éditions Akileos, 2015

 

Après leur série uchronique Block 109 et leur voyage dans l’anticipation avec Chaos Team, j’attendais avec grande impatience la nouvelle œuvre de Vincent Brugeas et Vincent Toulhoat. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai point été déçu ! Le Roy des Ribauds est une bande-dessinée dont le récit se déroule dans le Paris de la toute fin du XIIe siècle, sous le règne de Philippe Auguste. Le personnage principal est Tristan, ou autrement dénommé Roy des Ribauds, dont on comprend vite qu’il œuvre en sous-main pour le Roi de France en dirigeant une grande partie des coupe-jarrets, coupe-bourses et autres guildes malfamées de la capitale. Un chef de la Cour des miracles au service du pouvoir officiel, en quelque sorte. Pour ce personnage haut en couleurs, Vincent Brugeas s’est inspiré d’une fonction ayant véritablement existée, celle du Rex Ribaldorum, qui était le chef d’un corps spécial de sergents, les Ribaldi regis, fondé sous Philippe Auguste afin de protéger la personne royale. Vous l’aurez sans doute deviné, la vie de Tristan n’est guère monotone, loin s’en faut, et celui-ci va se retrouver plongé, au côté de ses plus fidèles affidés, au cœur d’une affaire criminelle aux ramifications les plus tortueuses.

 

Dans ce premier livre on retrouve, outre Philippe Auguste, des personnages historiques tels qu’Aliénor d’Aquitaine ou Richard Cœur de Lion. Vincent Brugeas, au scénario, et Ronan Toulhoat, au dessin, prouvent une nouvelle fois leur talent pour mêler matière historique et fiction. Le panache du coup de crayon y joue pour beaucoup, avec ici le parti pris assumé et fort réussi de travailler sur deux gammes chromatiques : une allant du noir au bleu-gris, l’autre tirant du jaune pâle jusqu’au orange. Bien que le trait et la manière de détourer les personnages et éléments du décor se démarquent de ses ouvrages précédents, Ronan Toulhoat nous régale toujours grâce à ses cadrages improbables et sa capacité à fixer les visages pour dépeindre l’action. Un véritable régal visuel ! Une fois plongé au cœur des sombres méandres des ruelles du Paris moyenâgeux, difficile pour le lecteur de s’en détacher ne serait-ce que quelques instants. Ce premier opus du Roy des Ribauds n’est rien moins qu’une des meilleures B.D. de ce début d’année 2015. Incontournable. Et si vous avez, comme moi, la chance de parcourir la magnifique édition luxe, tirée pour l’occasion à seulement quatre-vingt-dix exemplaires, agrémentée de sa couverture cuir ainsi que de deux superbes ex-libris, le plaisir de la lecture n’en sera que plus rehaussé !

 

 

Par Matthieu Roger

Partager cet article

Published by Matthieu Roger - dans Fictions
commenter cet article
6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 12:13

Nouveau Monde Editions, 2014

 

 

 

Si tout le monde ne peut mettre un visage sur le peintre norvégien Edvard Munch, rares sont ceux qui ne connaissent pas Le cri, ce tableau expressionniste de 1893 symbolisant l'homme moderne torturé par une crise d'angoisse existentielle. Cette œuvre pourrait, à elle seule, incarner son auteur et ses tourments. Un artiste dans la plus grande tradition des romantiques, un génie mélancolique, une vie de bohème, des histoires d'amour alambiquées, des amitiés promptes, des rencontres éphémères, des adieux tragiques, etc. À la fois adulé et stigmatisé, notamment par la critique, Munch a une histoire palpitante digne d'une pièce de théâtre. Artiste multiple aussi bien par les supports, les techniques, les outils ou les domaines qu'il expérimente, c'est à Berlin, durant la Belle Époque, que sa production sera la plus faste. Il se rapprochera du groupe des artistes excentriques et noctambules, qui exacerbent sa créativité et donnent matière à des œuvres anticonformistes outrepassant souvent les barrières morales et bousculant l'art bourgeois. S'il avouait ne jamais peindre ce qu'il voyait mais ce qu'il avait vu, son œuvre n'en demeure pas moins essentiellement autobiographique, marquée par son enfance, sa jeunesse, ses rencontres, ses passions et ses désespoirs.

 

C'est sa passion pour cet artiste qui a poussé Steffen Kverneland à nous livrer cette biographie dessinée. Au croisement de la B.D. et du catalogue d'exposition, il revisite l'histoire déjantée de ce pionnier de l’expressionnisme dans un ouvrage pertinent et solidement documenté. À travers un style graphique et une interprétation très personnels, Steffen Kverneland s'est appuyé sur des sources d'époque écrites, de l'artiste, de sa famille et de ses contemporains (correspondances, notes, témoignages, dessins, tableaux, etc.) pour nous immerger au tournant du XXe siècle, avec humour et décalage, portant un regard romanesque sur son sujet.

On comprend aisément, à la lecture de ces 280 pages, pourquoi ce travail est le fruit de sept années de labeur, tant la précision du récit et l'aspect graphique inspiré des codes visuels de Munch nous offrent une version à la fois réelle et truculente du peintre. L'auteur use, avec talent, de divers styles, passant de l'expressionnisme au cubisme ou au surréalisme, de la couleur au noir et blanc ou encore à la bichromie, en réalisant des dessins, des photographies, des croquis, des caricatures ou des reproductions plus fidèles, allant même jusqu'à répliquer, avec son coup de crayon si singulier, les peintures de Munch. Il les recontextualise, les explique, les décrypte, pour en proposer une autre lecture et apporter sa vérité sur les œuvres du peintre.

 

Le temps d'une errance dans les pas de Munch, il nous entraîne aux plus grandes heures de l'artiste pour nous raconter son œuvre. Il se met lui même en scène effectuant des recherches, partageant ses travaux avec ses amis, via une mise en abîme qui embarque le lecteur dans une leçon d'histoire de l'art. Le récit, volontairement désordonné, par l'auteur, est à l'image d'un Munch qui dans ses œuvres s'amusait à réécrire les codes.

Steffen Kverneland nous livre là, sous couvert d'un titre au plus simple apparat du nom de l'artiste dont il raconte la vie, un projet ambitieux qui a vite trouvé sa place parmi les chefs-d’œuvre de la bande dessinée norvégienne.

 

 

Par KanKr

Partager cet article

Published by Matthieu Roger - dans Culture(s)
commenter cet article
16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 10:13

Le Livre de Poche, 2007

 

Merlin est le deuxième tome du Cycle de Pendragon, saga écrite par l’Américain Stephen Lawhead, qui revisite la légende arthurienne. Aujourd’hui traduite en vingt-et-une langues, elle comprend au total cinq volumes : dans l’ordre chronologique Taliesin, Merlin, Arthur, Pendragon, Le Graal. Une des particularités de Stephen Lawhead est de proposer pour chaque ouvrage un narrateur différent, à l’image du procédé utilisé par Glen Cook tout au long des Annales de la Compagnie Noire.

 

Merlin dénote fortement par rapport au premier tome Taliesin, qui se contentait au final d’exposer les personnages fondateurs, même si l’apport du mythe de l’Atlantide ajoutait une touche d’exotisme légendaire bien exploitée. Ici le rythme est beaucoup plus enlevé, les complots s’ourdissent derrière les murs de sombres forteresses, les batailles sont épiques, la légende se nourrit de hauts faits. Le narrateur de cette enivrante épopée n’est autre que Merlin (narration à la première personne), appelé par les uns Emrys, par les autres Myrddin, Merlinus, ou bien encore L’Enchanteur. Élevé enfant par le Petit Peuple des Collines, il devient à la fois barde, druide, guerrier, roi, prophète et serviteur du Vrai Dieu. On ne s’étonnera donc pas que l’auteur divise ce livre en trois grandes parties, qui proclament le « Roi », le « Seigneur de la forêt » puis le « Prophète ». Le lecteur suit le parcours de Merlin au service de l’unité et de la paix en Île des Forts, notre actuelle Grande-Bretagne. Une destinée passionnante, sorte de version contemporaine de Chrétien de Troyes où le romanesque prend le pas sur les mythes poétique annoncés dans Taliesin. Avec en toile de fond la présence noire et sournoise de Morgian, autrement dit la fée Morgane, sorcière aux effrayants desseins, désormais ennemie jurée de notre héros. Voilà qui n’est pas sans rappeler, l’excellence du style en moins, l’univers celtique impitoyable et fabuleux des Rois du Monde de Jean-Philippe Jaworski.

 

"Vous, rois endormis dans vos caves à hydromel, réveillez-vous ! Rassemblez vos armées, équipez vos guerriers, munissez leurs mains d'acier tranchant !

Vous, guerriers écroulés sur vos coupes à la table de vos seigneurs, levez-vous ! Polissez vos armes, aiguisez vos lames, nettoyez vos casques et peignez vos boucliers de couleurs vives !

Toi, peuple de l'Île des Forts, debout ! Cesse de trembler ; reprends courage et apprête les festins de bienvenue. Car l'âme de la Bretagne frémit de nouveau. Merlin est de retour."

(p. 332)

 

 

Par Matthieu Roger

Partager cet article

Published by Matthieu Roger - dans Fictions
commenter cet article
30 janvier 2015 5 30 /01 /janvier /2015 10:11

Éditions Perrin, 2014

cover-Louis-XIV.jpg

 

 

Après son passionnant Fouquet, que nous vous avions déjà présenté sur ce site, Jean-Christian Petitfils se pose avec cette monumentale biographie de Louis XIV comme l’un des plus brillants historiens français d’aujourd’hui. De fait, ce Louis XIV s’avère être bien plus qu’une biographie classique, puisqu’elle dessine une fresque méticuleuse et vivante de chaque aspect des soixante-douze ans du règne du Roi Soleil. Le talent de Jean-Christian Petitfils repose sur sa capacité à mêler et alterner, sans jamais noyer le lecteur dans d’abscons propos, les différents champs d’études, qu’il s’agisse d’économie, des hiérarchies sociales en vigueur, de guerre, de diplomatie, des mœurs, ou bien encore de la structuration politique de l’État. Il démontre ainsi la trifonctionnalité de la monarchie de droit divin louis-quatorzienne, à la fois fédératrice, diviseuse, et niveleuse. Battant en brèche toutes les idées reçues sur Louis le Grand, il souligne avec précision les différentes facettes de ce souverain qui plaça définitivement la France au centre de l’échiquier européen, en déployant sur le plan militaire et diplomatique une « stratégie défensive ». À la fois roi de guerre épris de gloire, amoureux des arts et chef de clans, Louis XIV centralisa au fur et à mesure le pouvoir entre ses mains, transformant son domaine de Versailles en un symbole passé depuis à la postérité. Ses prérogatives sont nombreuses et puissantes ; citons, entre autres, « le pouvoir d’injonction, celui d’édicter les lois, d’accorder les privilèges, de remettre les peines, de gérer les finances publiques comme il l’entend, d’établir et de percevoir les impôts sans le consentement des peuples » (p. 230). Mais en aucun cas ne peut-on parler de pouvoir totalitaire, l’absolutisme royal confortant sa prééminence grâce au pacte historique conclu entre l’Église gallicane et l’État. D’où la révocation de l’Édit de Nantes : de son point de vue, le Roi Très-Chrétien ne pouvait régner que sur un pays uni par une seule et même religion, le catholicisme. En fin du compte, conclut Jean-Christian Petitfils, « le rôle modernisateur et progressiste de la monarchie ne saurait être nié. À preuve la réussite de la société de cour, la maîtrise du processus de compétition des élites, le contrôle par le roi de la mobilité sociale et de l’équilibre des tensions entre les groupes, la tutelle de l’ensemble hiérarchique des corps et des communautés, l’implantation définitive des intendants qui, au XVIIIe siècle, dépossèderont les gouverneurs et tiendront la dragée haute aux parlements provinciaux ou aux collectivités locales. » (p. 738).

 

Ce Louis XIV est un livre d’une remarquable érudition, incontournable, indispensable. 

 

 

 

Par Matthieu Roger

Partager cet article

Published by Matthieu Roger - dans Histoire
commenter cet article

Recherche

Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite