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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 09:27

Éditions Gallimard/Julliard, 2013 (1ère édition en 1964)

 

 

Attention, contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre, Azincourt n’est pas un livre sur la bataille du même nom mais un livre sur la guerre aux XIVe et XVe siècles. Philippe Contamine, médiéviste reconnu et spécialiste de l’histoire militaire française à cette période, établit ici une synthèse du déroulement de la guerre de Cent Ans entre la bataille de Maupertuis (ou bataille de Poitiers, 1356) et celle d’Azincourt (1415), de ses enjeux et de ses répercussions sur la noblesse et le peuple. Il revient notamment sur les nombreuses chevauchées anglaises qui ravagèrent les provinces du Roi de France, l’impact de ces pillages à répétition – conjugués à ceux des routiers et sinistres grandes compagnies – sur la population et l’économie du pays, les techniques de combat, les armes employées, etc. De fait, le récit de la bataille d’Azincourt, peut-être la défaite française la plus retentissante de tout le conflit avec celle de Crécy en 1346, n’occupe que les dix dernières pages de l’ouvrage. Décimée par les archers gallois et anglais, la chevalerie française y est, en ce 25 octobre 1415, littéralement massacrée. Notons toutefois qu’Henri V, du fait de la taille relativement réduite de son armée, ne tirera de cette victoire aucun avantage stratégique décisif. Il rejoint d’ailleurs sa place forte de Calais après l’issue des combats.

Ce qu’il faut à mon sens retenir, c’est que la Guerre de Cent Ans a provoqué l’apparition des armées royales permanentes. Et comme le pointe du doigt l’auteur, l’établissement à travers l’Europe de ces armées permanentes eut d’importantes conséquences. « Il a donné naissance, en marge de la noblesse, à un nouveau groupe social et professionnel. Il a contribué au durcissement de la guerre, devenue à la fois plus intelligente, plus complexe et cruelle. Il a modifié le caractère des relations internationales. » (p. 29)

 

Philippe Contamine appuie en grande partie son expertise sur les fameuses Chroniques de Froissart, porte-parole de la classe chevaleresque ayant eu pour ambition de raconter toutes les guerres entre l’avènement d’Edouard III et la mort de Richard II (1327-1400). C’est pourquoi Azincourt se compose majoritairement de retranscriptions modernes de textes de l’époque. Cette présence récurrente du vieux français indisposera certains lecteurs, là où d’autres n’y verront qu’un souci d’authenticité des plus bienvenus. Un glossaire situé en fin d’ouvrage nous aide à appréhender cette langue française oubliée, que je trouve pour ma part savoureuse et truculente. Présents également en appendices une chronologie de la guerre de Cent Ans, une généalogie des dynasties anglaise et française des Plantagenêts et Valoi, une note sur les monnaies, une bibliographie, ainsi qu’un index des noms cités.

 

 

Par Matthieu Roger

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3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 10:32

Louvre Éditions & Fonds Mercator, 2012

 

 

Wim Delvoye est un artiste hors-norme qui aime se jouer des codes et des conventions établies. Il est notamment connu pour avoir exploré les méandres des cloaques à travers sa machine, au nom prédestiné Cloaca, reproduisant le processus de digestion sous l’apparence d'un complexe laboratoire scientifique. Restant fidèle à cette provocation, il s'amuse à désacraliser son propre travail, arguant que l'art est de la merde avant de pousser ses expériences sur l'objet à travers la réalisation de tapis persans à base de charcuterie, de bouteilles de gaz décorées à l'antique où à l'effigie des moulins de Delft, de tatouages sur des cochons vivants, d'armoiries sur pelles ou planches à repasser, de faïences arborées d'excréments, de vitraux-X mêlant sexualité, religieux ou ossements, etc. Prospecteur des formes artistiques, des médiums ou des matériaux tels que le vitrail, la peau animale, le velours, la porcelaine, le bois, l'osier, le bronze et l'encre, il ose des combinaisons qui lui valent autant de reconnaissance que de réprobations. L'art de Delvoye n'a rien de conventionnel et c'est tant mieux !

 

À l'instar d'une grande majorité d'artistes, Wim Delvoye considère les musées comme des cimetières où les œuvres perdent de leur substance déplacées du lieu et du contexte de leur création où, figées dans le temps, elles dépérissent immobiles et solitaires. Il souhaite décloisonner l'art en le sortant de son élitisme pour l'offrir au public, le rendre visible et accessible à tous en l'extrayant des galeries. Alors, lorsqu'il investit le Louvre, de la Pyramide de Pei aux jardins des Tuileries en passant par les salles gothiques du département des Objets d'art et les illustres appartements de Napoléon III, la confrontation de ses créations avec les chefs-d’œuvres du célèbre musée a de quoi retenir l'attention. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que nous ne sommes pas déçus. Il a conçu, pour l'occasion, une sculpture monumentale pour la colonne du belvédère. Une immense flèche néo-gothique en acier Corten inoxydable, torsadée, de treize mètres de haut, de forme oblongue, pointée vers le ciel, est enchâssée dans le triangle de la pyramide de verre. Pour la base de la structure, il s'est inspiré de la cathédrale de Cologne, et pour les ornements, des toits et tours de Notre-Dame de Paris (ceux que Viollet-le-Duc avait imaginés pour Notre-Dame dont il possède une importante collection de vieux catalogues, de dessins et de motifs). Cette structure, inscrite dans la continuité d'un travail sur les torsions et anamorphoses de sculptures et l'analité, reste fidèle à son goût pour la provocation aussi bien par sa forme de suppositoire que par le nom qu'il lui donne : Suppo.

Comme un défi, ses œuvres viennent ensuite prendre place dans les mal-aimés salons Napoléon III. À travers Nautilus, une tour de cathédrale tordue et enroulée sur elle-même en forme de coquillage d'acier, Tapisdermie, trois cochons en fibre de verre recouverts de tapis qui rappellent ses cochons tatoués vivants sous anesthésie, ou encore la représentation d'une scène de copulation entre un cerf et une biche trônant sur la grande table du salon, il dévoile l'étendue de son art pour l'extravagance et l'anachronisme. C'est aussi l’opportunité de découvrir son intrigante série Interprétation de Jésus sur la croix. Dans ces sculptures, il transforme le symbole baroque des crucifix en hélices d'ADN, en anneaux de Möbius, en cercles, en sinusoïdes, poussant par la même occasion la provocation à la limite du blasphème. L'art de Wim Delvoye est de bon ton à l'heure où le dessin de presse est au centre d'un scandale qui embrase le monde. Il est de ces artistes complets dévoyant l'art au point de le tourner en dérision, de le caricaturer. Il explore les frontières du possible et amène à réfléchir sur le sens de l'art. À travers ses travaux, l'histoire artistique n'est plus un simple mouvement linéaire où les périodes et les styles se succèdent. Il déforme le temps autant qu'il déforme ses œuvres en mélangeant les genres et les époques. Au même titre que la caricature, il désacralise ce que certains souhaiteraient intouchable, et le fait de surcroît avec talent. Rien n'est plus, dans ses œuvres, ni désuet, ni d'avant-garde. Tout n'est qu'uniquement matière à créer. Il a d'ailleurs lui-même réalisé la couverture du catalogue, en s'inspirant des romans de Jules Verne aux éditions Hetzel, et c'est fidèle à son inénarrable dérision que sa quatrième de couverture arbore une fourchette faisant un bras d’honneur. Wim Delvoye est un créateur polyvalent, doué, perfectionniste, facétieux et excentrique, en avance sur son temps tout en étant tourné vers le passé. Comme si seul le présent lui échappait, que son éphémérité lui restait insaisissable. Curieux, c'est l'un des plus grands collectionneurs de la marque La Vache qui rit. Son œuvre a été influencée par les logos publicitaires et les images de séries Z, la bande-dessinée, les dessins animés de Walt Disney (dont il partage les initiales) et l'art gothique qu'il mélange à la sculpture académique du XIXe siècle. Il a révolutionné l'art contemporain en faisant le lien entre l'artisanat et l'art populaire, notamment par le détournement de l'art néo-gothique, considéré comme barbare, le réactualisant à travers des objets industriels et ordinaires du quotidien tels que des pelleteuses, des bétonneuses, des camions, des bulldozers, etc. Il les traite comme des cathédrales de bois, de pierre ou d'acier pour rendre hommage aux prouesses architecturales du passé. Son travail surréaliste et anachronique est encore une fois une preuve du talent de l'artiste pour le contre-emploi et la juxtaposition d'univers.

 

S'il est de ces artistes qui oscillent entre la folie et le génie, j’espère tout simplement qu'il est beaucoup des deux !

 

 

Par KanKr

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 11:11

Coédition (mouvement)SKITe – sens&tonka, 2005

 

 

 

L’Art de gouverner la culture n’est autre que le troisième volume de la collection Culture Publique, dont nous vous avons déjà présenté les deux premiers opus sur ce site. Cet ouvrage revient sur l’évolution des politiques culturelles françaises entre 1981 et 2005, période qui voit l’extinction définitive de l’ancienne prééminence des Beaux-Arts en faveur des nouveaux enjeux des industries culturelles. Quelques rapports de loi et archives personnelles de Jack Lang viennent compléter une vingtaine d’interventions écrites ou interviews, dont la mise en comparaison éclaire les ambitions culturelles exprimées aux plus hauts sommets de l’État. Ce qui est intéressant ici, c’est la pluralité des points de vue proposés, entre ceux d’anciens ministres (Jack Lang, Catherine Trautmann, Jacques Toubon), techniciens de la culture (Alain Van der Malière, Jack Ralite), artistes, universitaires, un syndicaliste, etc. Cette confrontation des points de vue instaure un dialogue passionnant, où l’on décèle malheureusement trop souvent la frustration des espoirs déçus. On retiendra notamment le bilan anxiogène mais fort juste de l’historien des politiques culturelles Philippe Poirier :

« Le plus inquiétant est le déficit du débat politique sur les questions de la politique culturelle. Les finalités de la politique culturelle de l’État sont peu lisibles. La thématique de la « diversité culturelle » ne peut suffire au plan intérieur, même si sa mobilisation sur la scène internationale peut se révéler pertinente. L’heure est au désenchantement alors même que le débat public sur ces questions peine à surmonter les seules logiques corporatistes. Au sein des partis politiques et chez les élus locaux, la réflexion ne se renouvelle guère ou ne reste appréhendée qu’en des termes très généraux bien éloignés des enjeux qui travaillent les paysages culturels, à l’échelle internationale et nationale, comme à l’échelle des territoires. » (p. 62)

Alors qu’en 2015 le manque d’éducation artistique des élus et le peu d’intérêt du gouvernement pour les affaires culturelles sont plus que jamais criants, la culture s’est aujourd’hui transformée en outil de communication politique, où l’institution financeuse des artistes procède bien trop souvent selon une néfaste logique de retour sur investissement.

 

Afin de conclure ce passionnant panorama de l’action publique française dans le champ artistique et culturel, une étude du quatrième et dernier volet de Culture Publique, intitulé La Culture en partage (2005), est d’ores et déjà prévue sur Les lectures d’Arès.

 

 

Par Matthieu Roger

 

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22 mars 2015 7 22 /03 /mars /2015 13:26

Éditions Akileos, 2015

 

Après leur série uchronique Block 109 et leur voyage dans l’anticipation avec Chaos Team, j’attendais avec grande impatience la nouvelle œuvre de Vincent Brugeas et Vincent Toulhoat. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai point été déçu ! Le Roy des Ribauds est une bande-dessinée dont le récit se déroule dans le Paris de la toute fin du XIIe siècle, sous le règne de Philippe Auguste. Le personnage principal est Tristan, ou autrement dénommé Roy des Ribauds, dont on comprend vite qu’il œuvre en sous-main pour le Roi de France en dirigeant une grande partie des coupe-jarrets, coupe-bourses et autres guildes malfamées de la capitale. Un chef de la Cour des miracles au service du pouvoir officiel, en quelque sorte. Pour ce personnage haut en couleurs, Vincent Brugeas s’est inspiré d’une fonction ayant véritablement existée, celle du Rex Ribaldorum, qui était le chef d’un corps spécial de sergents, les Ribaldi regis, fondé sous Philippe Auguste afin de protéger la personne royale. Vous l’aurez sans doute deviné, la vie de Tristan n’est guère monotone, loin s’en faut, et celui-ci va se retrouver plongé, au côté de ses plus fidèles affidés, au cœur d’une affaire criminelle aux ramifications les plus tortueuses.

 

Dans ce premier livre on retrouve, outre Philippe Auguste, des personnages historiques tels qu’Aliénor d’Aquitaine ou Richard Cœur de Lion. Vincent Brugeas, au scénario, et Ronan Toulhoat, au dessin, prouvent une nouvelle fois leur talent pour mêler matière historique et fiction. Le panache du coup de crayon y joue pour beaucoup, avec ici le parti pris assumé et fort réussi de travailler sur deux gammes chromatiques : une allant du noir au bleu-gris, l’autre tirant du jaune pâle jusqu’au orange. Bien que le trait et la manière de détourer les personnages et éléments du décor se démarquent de ses ouvrages précédents, Ronan Toulhoat nous régale toujours grâce à ses cadrages improbables et sa capacité à fixer les visages pour dépeindre l’action. Un véritable régal visuel ! Une fois plongé au cœur des sombres méandres des ruelles du Paris moyenâgeux, difficile pour le lecteur de s’en détacher ne serait-ce que quelques instants. Ce premier opus du Roy des Ribauds n’est rien moins qu’une des meilleures B.D. de ce début d’année 2015. Incontournable. Et si vous avez, comme moi, la chance de parcourir la magnifique édition luxe, tirée pour l’occasion à seulement quatre-vingt-dix exemplaires, agrémentée de sa couverture cuir ainsi que de deux superbes ex-libris, le plaisir de la lecture n’en sera que plus rehaussé !

 

 

Par Matthieu Roger

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 12:13

Nouveau Monde Editions, 2014

 

 

 

Si tout le monde ne peut mettre un visage sur le peintre norvégien Edvard Munch, rares sont ceux qui ne connaissent pas Le cri, ce tableau expressionniste de 1893 symbolisant l'homme moderne torturé par une crise d'angoisse existentielle. Cette œuvre pourrait, à elle seule, incarner son auteur et ses tourments. Un artiste dans la plus grande tradition des romantiques, un génie mélancolique, une vie de bohème, des histoires d'amour alambiquées, des amitiés promptes, des rencontres éphémères, des adieux tragiques, etc. À la fois adulé et stigmatisé, notamment par la critique, Munch a une histoire palpitante digne d'une pièce de théâtre. Artiste multiple aussi bien par les supports, les techniques, les outils ou les domaines qu'il expérimente, c'est à Berlin, durant la Belle Époque, que sa production sera la plus faste. Il se rapprochera du groupe des artistes excentriques et noctambules, qui exacerbent sa créativité et donnent matière à des œuvres anticonformistes outrepassant souvent les barrières morales et bousculant l'art bourgeois. S'il avouait ne jamais peindre ce qu'il voyait mais ce qu'il avait vu, son œuvre n'en demeure pas moins essentiellement autobiographique, marquée par son enfance, sa jeunesse, ses rencontres, ses passions et ses désespoirs.

 

C'est sa passion pour cet artiste qui a poussé Steffen Kverneland à nous livrer cette biographie dessinée. Au croisement de la B.D. et du catalogue d'exposition, il revisite l'histoire déjantée de ce pionnier de l’expressionnisme dans un ouvrage pertinent et solidement documenté. À travers un style graphique et une interprétation très personnels, Steffen Kverneland s'est appuyé sur des sources d'époque écrites, de l'artiste, de sa famille et de ses contemporains (correspondances, notes, témoignages, dessins, tableaux, etc.) pour nous immerger au tournant du XXe siècle, avec humour et décalage, portant un regard romanesque sur son sujet.

On comprend aisément, à la lecture de ces 280 pages, pourquoi ce travail est le fruit de sept années de labeur, tant la précision du récit et l'aspect graphique inspiré des codes visuels de Munch nous offrent une version à la fois réelle et truculente du peintre. L'auteur use, avec talent, de divers styles, passant de l'expressionnisme au cubisme ou au surréalisme, de la couleur au noir et blanc ou encore à la bichromie, en réalisant des dessins, des photographies, des croquis, des caricatures ou des reproductions plus fidèles, allant même jusqu'à répliquer, avec son coup de crayon si singulier, les peintures de Munch. Il les recontextualise, les explique, les décrypte, pour en proposer une autre lecture et apporter sa vérité sur les œuvres du peintre.

 

Le temps d'une errance dans les pas de Munch, il nous entraîne aux plus grandes heures de l'artiste pour nous raconter son œuvre. Il se met lui même en scène effectuant des recherches, partageant ses travaux avec ses amis, via une mise en abîme qui embarque le lecteur dans une leçon d'histoire de l'art. Le récit, volontairement désordonné, par l'auteur, est à l'image d'un Munch qui dans ses œuvres s'amusait à réécrire les codes.

Steffen Kverneland nous livre là, sous couvert d'un titre au plus simple apparat du nom de l'artiste dont il raconte la vie, un projet ambitieux qui a vite trouvé sa place parmi les chefs-d’œuvre de la bande dessinée norvégienne.

 

 

Par KanKr

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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 10:13

Le Livre de Poche, 2007

 

Merlin est le deuxième tome du Cycle de Pendragon, saga écrite par l’Américain Stephen Lawhead, qui revisite la légende arthurienne. Aujourd’hui traduite en vingt-et-une langues, elle comprend au total cinq volumes : dans l’ordre chronologique Taliesin, Merlin, Arthur, Pendragon, Le Graal. Une des particularités de Stephen Lawhead est de proposer pour chaque ouvrage un narrateur différent, à l’image du procédé utilisé par Glen Cook tout au long des Annales de la Compagnie Noire.

 

Merlin dénote fortement par rapport au premier tome Taliesin, qui se contentait au final d’exposer les personnages fondateurs, même si l’apport du mythe de l’Atlantide ajoutait une touche d’exotisme légendaire bien exploitée. Ici le rythme est beaucoup plus enlevé, les complots s’ourdissent derrière les murs de sombres forteresses, les batailles sont épiques, la légende se nourrit de hauts faits. Le narrateur de cette enivrante épopée n’est autre que Merlin (narration à la première personne), appelé par les uns Emrys, par les autres Myrddin, Merlinus, ou bien encore L’Enchanteur. Élevé enfant par le Petit Peuple des Collines, il devient à la fois barde, druide, guerrier, roi, prophète et serviteur du Vrai Dieu. On ne s’étonnera donc pas que l’auteur divise ce livre en trois grandes parties, qui proclament le « Roi », le « Seigneur de la forêt » puis le « Prophète ». Le lecteur suit le parcours de Merlin au service de l’unité et de la paix en Île des Forts, notre actuelle Grande-Bretagne. Une destinée passionnante, sorte de version contemporaine de Chrétien de Troyes où le romanesque prend le pas sur les mythes poétique annoncés dans Taliesin. Avec en toile de fond la présence noire et sournoise de Morgian, autrement dit la fée Morgane, sorcière aux effrayants desseins, désormais ennemie jurée de notre héros. Voilà qui n’est pas sans rappeler, l’excellence du style en moins, l’univers celtique impitoyable et fabuleux des Rois du Monde de Jean-Philippe Jaworski.

 

"Vous, rois endormis dans vos caves à hydromel, réveillez-vous ! Rassemblez vos armées, équipez vos guerriers, munissez leurs mains d'acier tranchant !

Vous, guerriers écroulés sur vos coupes à la table de vos seigneurs, levez-vous ! Polissez vos armes, aiguisez vos lames, nettoyez vos casques et peignez vos boucliers de couleurs vives !

Toi, peuple de l'Île des Forts, debout ! Cesse de trembler ; reprends courage et apprête les festins de bienvenue. Car l'âme de la Bretagne frémit de nouveau. Merlin est de retour."

(p. 332)

 

 

Par Matthieu Roger

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30 janvier 2015 5 30 /01 /janvier /2015 10:11

Éditions Perrin, 2014

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Après son passionnant Fouquet, que nous vous avions déjà présenté sur ce site, Jean-Christian Petitfils se pose avec cette monumentale biographie de Louis XIV comme l’un des plus brillants historiens français d’aujourd’hui. De fait, ce Louis XIV s’avère être bien plus qu’une biographie classique, puisqu’elle dessine une fresque méticuleuse et vivante de chaque aspect des soixante-douze ans du règne du Roi Soleil. Le talent de Jean-Christian Petitfils repose sur sa capacité à mêler et alterner, sans jamais noyer le lecteur dans d’abscons propos, les différents champs d’études, qu’il s’agisse d’économie, des hiérarchies sociales en vigueur, de guerre, de diplomatie, des mœurs, ou bien encore de la structuration politique de l’État. Il démontre ainsi la trifonctionnalité de la monarchie de droit divin louis-quatorzienne, à la fois fédératrice, diviseuse, et niveleuse. Battant en brèche toutes les idées reçues sur Louis le Grand, il souligne avec précision les différentes facettes de ce souverain qui plaça définitivement la France au centre de l’échiquier européen, en déployant sur le plan militaire et diplomatique une « stratégie défensive ». À la fois roi de guerre épris de gloire, amoureux des arts et chef de clans, Louis XIV centralisa au fur et à mesure le pouvoir entre ses mains, transformant son domaine de Versailles en un symbole passé depuis à la postérité. Ses prérogatives sont nombreuses et puissantes ; citons, entre autres, « le pouvoir d’injonction, celui d’édicter les lois, d’accorder les privilèges, de remettre les peines, de gérer les finances publiques comme il l’entend, d’établir et de percevoir les impôts sans le consentement des peuples » (p. 230). Mais en aucun cas ne peut-on parler de pouvoir totalitaire, l’absolutisme royal confortant sa prééminence grâce au pacte historique conclu entre l’Église gallicane et l’État. D’où la révocation de l’Édit de Nantes : de son point de vue, le Roi Très-Chrétien ne pouvait régner que sur un pays uni par une seule et même religion, le catholicisme. En fin du compte, conclut Jean-Christian Petitfils, « le rôle modernisateur et progressiste de la monarchie ne saurait être nié. À preuve la réussite de la société de cour, la maîtrise du processus de compétition des élites, le contrôle par le roi de la mobilité sociale et de l’équilibre des tensions entre les groupes, la tutelle de l’ensemble hiérarchique des corps et des communautés, l’implantation définitive des intendants qui, au XVIIIe siècle, dépossèderont les gouverneurs et tiendront la dragée haute aux parlements provinciaux ou aux collectivités locales. » (p. 738).

 

Ce Louis XIV est un livre d’une remarquable érudition, incontournable, indispensable. 

 

 

 

Par Matthieu Roger

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27 décembre 2014 6 27 /12 /décembre /2014 13:50

Éditions de l’Œuvre, 2010

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Le prix à payer est le récit poignant du destin extraordinaire de Mohammed al-Moussaoui, fils d’une noble et respectée maison irakienne. Désigné pour succéder à son père à la tête du clan familial, Mohammed jouit de son statut d’homme privilégié, même si les al-Sayyid al-Moussaoui se méfient de l’administration autoritaire et corrompue mise en place par le Parti Baas de Saddam Hussein. Sauf qu’envoyé en service militaire à la frontière iranienne – en 1987 la guerre Iran-Irak fait toujours rage –, Mohammed va découvrir grâce à son voisin de chambrée la foi chrétienne. Plus encore, il va se convertir au christianisme, une décision qui changera à jamais sa vie. Car dans la société islamique irakienne, la conversion à une autre religion autre que l’Islam est considérée comme un crime, passible de mort. Entre la joie que lui apporte cette nouvelle voie spirituelle et le carcan social édicté par le fanatisme religieux, Mohammed va vite prendre la vraie mesure de son choix radical. Renié par ses plus proches, une fatwa est même prononcée à son encontre : il n’est plus désormais qu’un mécréant à abattre.

 

Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est le tableau que peint l’auteur des sociétés irakienne et jordanienne. Gangrénées une mise en pratique obscurantiste des commandements du Coran, ces sociétés voient les us et coutumes les plus traditionnelles s’intriquer avec un islamisme politique fondamentaliste qui ne laisse aucune place à la liberté de pensée. Avec en toile de fond la dictature de Saddam Hussein – Mohammed sera torturée par la police politique, privé de toute dignité –, la corruption endémique de l’administration, le clanisme régissant le tissu social irakien, la misogynie triomphante s’exerçant au sein des cellules familiales, sans oublier les rivalités exacerbées entre chiites et sunnites. Que faire lorsque même sa propre mère substitue la haine la plus violente à l’amour ? « Je ne reconnais plus les miens. Ceux qui possèdent des armes, je le devine, sont prêts à appuyer sur la détente au moindre geste, à la moindre parole de travers. (…) Même ma mère, ma propre mère, qui vient de faire son entrée dans la pièce éructe des paroles d’une violence inouïe : Tuez-le et jetez-le dans le Basel ! » (p. 98)

 

Plus qu’une autobiographie, Le prix à payer est un plaidoyer saisissant et éloquent contre l’intolérance, le fanatisme religieux et l’oppression des minorités cultuelles. Sans faire œuvre de prosélytisme déplacé, il met en lumière le caractère irrecevable du fondamentalisme islamique, aux antipodes de l’Islam modéré par exemple majoritaire en France, aujourd’hui terre d’accueil de l’auteur. N’oublions pas qu’en Irak, la chute de Mossoul et l’expulsion de 100.000 chrétiens de leurs villages de la plaine de Ninive ont accéléré leur disparition progressive. Depuis 2003, 90 % des chrétiens d’Irak ont dû, à l’instar de Joseph Fadelle, quitter le pays.

 


Par Matthieu Roger

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24 décembre 2014 3 24 /12 /décembre /2014 16:49

Édition du Seuil, 1995

Peter Burke

 

 

Cet ouvrage de Peter Burke porte sur les stratégies de la gloire utilisées par Louis XIV et ces conseillers dans le but de façonner l’aura publique de la figure royale. Il nous permet de mieux comprendre comment Louis XIV s’est servi de l’art comme d’un outil, qu’on pourrait qualifier aujourd’hui de propagande et de manipulation des « médias ».

 

Les années 1660 marquent ce que l’auteur appelle « l’affirmation de soi », où la personnification du pouvoir s’exalte à travers les arts. Le principal objectif de Louis XIV est alors d’impressionner, ceci est illustré en image par Le Brun avec les excuses du roi d’Espagne et du Pape. Versailles devient alors le symbole de la magnificence royale, qui donne mission à Le Vau et à Le Nôtre d’agrandir ce petit château à proximité de Paris. Durant la guerre de Dévolution de 1667-1668 et la guerre d’Hollande de 1672-1678, la cour est présente aux côtés du roi. Ces victoires entraînent de nombreuses représentations artistiques, de nombreux tableaux et des médailles sont réalisés, le passage du Rhin en 1672 devient le thème du concours de l’académie royale de peinture et de sculpture en 1672, et de grandes fêtes sont organisées à Versailles à l’été 1674. Les dix années de paix qui vont suivre la paix de Nimègue en 1678 entraînent des dépenses plus importantes pour l’art. Puis les années 1682-1683 marquent la sédentarisation du roi à Versailles avec sa cour qui s’y installe en 1682, et la mort de son épouse et de Colbert en 1683. Versailles va devenir un univers social à part entière, avec sa ritualisation de la vie quotidienne et une planification des actions du roi. Louvois, qui remplace Colbert, change de stratégie avec des projets grandioses comme la campagne des statues et des dépenses pour Versailles multipliée par deux. Au moment de la révocation de l’édit de Nantes, les panégyriques en faveur du bon roi chrétien furent nombreux. A partir de 1688, Louis XIV se sédentarise, touché par la goutte il commence progressivement à se retirer de la vie publique, c’est aussi une période moins glorieuse. Pour Burke, les vingt-cinq dernières années de Louis XIV peuvent donc être qualifiées de « coucher du soleil ». A la suite de la mort de Louvois, en 1691, Louis XIV ne dispose plus de ministres d’envergure dans le domaine artistique. Les artistes sont aussi moins distingués qu’avant et n’ont pas le niveau des Molière, Lully ou autres Le Brun.  De plus, à cause de la révocation de 1685, de nombreux artistes protestants quittent le royaume. L’auteur met en avant les « cours satellites » des ducs de Bourgogne ou d’Orléans, qui prennent de plus en plus d’importance. La mort du roi, qualifiée par certains auteurs de « magnifique spectacle », est l’occasion pour Louis XIV de prodiguer conseils à son successeur.

             

Burke dresse dans la dernière partie du livre plusieurs comparaisons avec certains princes italiens, à l’instar de Côme de Médicis qui utilisait souvent l’art pour compenser son manque de légitimité. Le roi soleil va également s’appuyer sur des modèles antiques, avec par exemple la reprise de la statue équestre d’après le modèle de Marc Aurèle. Enfin, des comparaisons sont également possibles avec les chefs d’Etats actuels qui utilisent les médias comme moyens de contrôle et de persuasion. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, Louis XIV pouvait s’appuyer sur la peinture, le théâtre ou la sculpture ; aujourd’hui nous avons Internet, la télévision et le cinéma.

 


Par Thomas Roger

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7 octobre 2014 2 07 /10 /octobre /2014 23:24

Éditions Gallimard, 2012

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Lorsqu’on lit Jean-Christophe Rufin, on se dit que la littérature française a encore de beaux jours devant elle. Son style d’écriture romanesque et vivant dépeint ici la vie aventureuse de Jacques Cœur avec un allant des plus communicatifs. Le grand Cœur est bien plus qu’une simple biographie romancée du Grand Argentier de Charles VII, il s’agit d’une plongée dans une époque charnière de l’histoire de France, entre Moyen Âge et Renaissance, entre pouvoir féodal déclinant et renforcement lent mais inexorable de l’influence économique et politique de la bourgeoisie industrieuse. Homme ayant  côtoyé les personnages les plus puissants de son temps, le Jacques Cœur que nous conte ici Jean-Christophe Rufin s’avère attachant, continuellement tiraillé entre ses aspirations profondément humanistes et ses ambitions réticulaires. Fils de petit bourgeois devenu un des personnages les plus influents d’Europe, son activité incessante le place à la croisée des chemins de plusieurs civilisations désormais connectées. Un grand basculement s’opère en effet parallèlement à la vie du Berruyer : « cent ans de guerre avec l’Angleterre prennent fin ; la papauté se réunifie ; la longue survie de l’Empire romain s’achève avec la chute de Byzance ; l’islam s’installe comme le vis-à-vis de la chrétienté » (p. 497). Et désormais le négoce, ainsi que le pouvoir de l’argent qu’il véhicule, supplante peu à peu la prééminence d’une chevalerie décimée aux croisades. L’auteur s’attarde avec talent à peindre la psychologie de son protagoniste, à nous faire partager ses moindres doutes ou espoirs. Avec en toile de fond la loyauté indéfectible mais lucide de celui-ci envers les deux personnes qui marquèrent le plus sa destinée : son roi, Charles VII, et Agnès Sorel, la femme qu’il aima par-dessus toutes. La fiction dépasse alors l’histoire ; ce duo amoureux, imaginé par l’auteur, révèle une soif de liberté que les hautes sphères du pouvoir contraignent à jamais.

 

Rédigée à la première personne, la narration enlevée de Jean-Christophe Rufin fait mouche à chacune des cinq-cents pages de ce livre. Au même titre que Rouge Brésil, primé en 2001, Le grand Cœur aurait bien pu une nouvelle fois valoir à l’Académicien le fameux prix Goncourt. Car ce très beau roman se déguste sans retenue. Ne reste plus qu’à vous rendre rapidement chez votre libraire, pour vous embarquer sur les galées de Méditerranée aux côtés de Jacques Cœur.

 


 

Par Matthieu Roger

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Published by Matthieu Roger - dans Fictions
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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite