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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 11:00

Éditions du Seuil, 2000

 

Les Éditions du Seuil réunissent dans cet ouvrage deux textes du critique littéraire et sémiologue Roland Barthes (1915-1980). Écrits entre 1971 et 1973, Variations sur l’écriture et Le Plaisir du texte traitent de l’écriture comme médium culturel indépassable de l’humanité. Si Variations sur l’écriture présente une approche plus historique et académique de l’écriture, Le Plaisir du texte engage tout autant le critique que l’écrivain dans une déclaration d’amour au processus d’écriture. Car la scription, dynamique physique et psychologique, engage bien plus qu’un impératif de communication. Au contraire, nous explique l’auteur, l’écriture sert bien plus souvent qu’on ne pourrait le penser à voiler, à dissimuler. Parcourant les siècles à l’aune des idéogrammes et alphabets rythmant l’alternance des civilisations, il ne cesse de souligner combien l’écriture s’avère être une activité intrinsèquement contradictoire, à la fois instrument de pouvoir, de ségrégation sociale, et pratique de jouissance liée aux pulsions du corps. De même Roland Barthes distingue les « textes de plaisir », sur lesquels porte la critique, des « textes de jouissance », qui induisent l’adhésion. Cette prééminence de la lettre ou du signe gravé, martelé, tracé en tant que symbole culturel confère au langage une capacité d’altération de son lectorat. Pourquoi dès lors renoncer au plaisir du texte ? D’autant plus que ses natures sont innombrables. On en vient alors à ce passage absolument sublime, que je relis toujours avec autant de délectation :

« Plaisir du texte. Classique. Culture (plus il y aura de culture, plus le plaisir sera grand, divers). Intelligence. Ironie. Délicatesse. Euphorie. Maîtrise. Sécurité : art de vivre. Le plaisir du texte peut se définir par une pratique (sans aucun risque de répression) : lieu et temps de lecture : maison, province, repas, proche, lampe, famille là où il faut, c’est à dire au loin et non loin (Proust dans le cabinet des senteurs d’iris), etc. Extraordinaire renforcement de moi (par le fantasme) ; inconscient ouaté. Ce plaisir peut être dit : de là vient la critique. » (p. 118)

 

De là vient la critique... Puissent Les lectures d’Arès retranscrire avec le même allant que Barthes le plaisir de la critique et le plaisir de lire, et intégrer cet alliage puissant  au « catalogue personnel de nos sensualités ».

 

 

Par Matthieu Roger

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31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 11:00

Le Livre de Poche, 2014

 

 

 

Parler de philosophie et d'histoire dans un même roman : un défi ? Un exercice de style ? Une idée prétentieuse ?  Rien de tout cela pour Irvin Yalom, qui réussit magistralement l'exercice. Il nous transporte au XVIIe siècle dans la vie du célèbre philosophe Spinoza, et dans le même temps nous entraîne des siècles plus tard, à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, en plein cœur de Munich, où se déroule la montée du nazisme. On observe cette montée d'une manière surprenante, unique et peut-être la plus réussie de toutes, la plus explicite, loin des cours sur le contexte socio-éco-historique de l'époque qui expliquerait pourquoi l'Allemagne a accouché d'un monstre. Le récit nous amène ici à disséquer la naissance du nazisme en psychanalysant l'esprit d’Alfred Rosenberg, l'un des idéologues du NSDAP, le parti national-socialiste des travailleurs allemands. Une trame narrative de génie que tient là l'écrivain juif. Je m'étais toujours demandée comment l'idée de se débarrasser de tout un peuple avait pu germer. Une réponse est ici donnée. Ce n'est sans doute pas LA réponse, mais c'est une intéressante façon d'analyser et de raconter cette page sombre de l'Histoire. 

 

Alors quel rapport entre le philosophe juif excommunié et le penseur nazi boudé ? Un rapport fictif mais tout à fait plausible et pris dans la trame des faits historiques. C'est avec délice qu'on se plonge dans cette lecture des rouages de la pensée antisémite, comment une personne se retrouve fascinée pendant ses études par un écrivain au point de trouver dans l'antisémitisme une mécanique de pensée qui le rassure et l'habite tout entier. Alfred Rosenberg n’est autre qu’un criminel nazi jugé et pendu à Nuremberg pour avoir « préparé », convaincu Hitler et le peuple allemand qu'il fallait éliminer les juifs.  Tout en se plongeant, en parallèle, dans la quête d'un philosophe en avance sur son temps qui, bien avant Nietzsche, voulait se débarrasser de l'idée d'un Dieu régissant notre vie. Un philosophe du bonheur, exclu des siens pour chercher toute sa vie comment atteindre « l'ataraxie », cette « tranquillité de l'âme » qu'il admirait chez Épicure.

 

Nul besoin d'être calé en philosophie ou en histoire pour apprécier ce livre, c'est ce qui en fait toute sa valeur. Irvin Yalom a réussi à devenir l’intime de Spinoza, l’intime d’Alfred Rosenberg. Irvin Yalom nous raconte leur vie comme s’il nous racontait celles de personnages tout droit sortis de son imagination. Une prouesse à mes yeux : avec ce livre on se détend autant qu'on apprend, lorsque je tourne la dernière page l'antisémitisme et Spinoza ne m'ont jamais autant passionnée. Pas étonnant que Le Problème Spinoza ait obtenu le Prix des lecteurs du Livre de Poche. 

 

 

Par Charlotte Bonnet

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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 14:01

Éditions Plon, 1993

 

 

Mika Waltari n’a jamais mis les pieds en Égypte, et pourtant son récit est un grand voyage érudit qui amène le lecteur sur les rives du Nil.

Sinouhé est un enfant sauvé des eaux. Adopté par des parents déjà âgés, il sera choyé et gâté. Doué pour la lecture, l’enfant qui aime jouer dans les rues de la majestueuse Thèbes est appelé à devenir médecin et prêtre d’Amon. Dans un monde où les dieux et leurs temples jouent le rôle de pôle économique, culturel et spirituel, Sinouhé est voué à un grand avenir tout tracé et sans remous. Brillant élève et fierté de sa famille, Sinouhé va cependant trahir les siens pour l’amour d’une courtisane qui lui volera tout, jusqu’à sa dignité. C’est depuis la maison des morts que Sinouhé retournera à la vie. Il finira par sortir de là où l’on ne s’échappe pas pour rendre ses défunts parents à la terre, au-delà du grand fleuve, sur les rives interdites de la cité des morts.

D’un récit qui débute de façon presque minimaliste, à l’ombre des sycomores, dans une rue pauvre ou se mélangent odeurs de poisson et de cuisine à la graisse d’oie, le lecteur est doucement pris dans le tourbillon d’une aventure immense où l’antiquité prend vie sous la plume d’un Finlandais né en 1908.

Au gré de ses voyages, Sinouhé, suivi par son fidèle et roublard esclave, va se retrouver au cœur des grands conflits de son temps. Il va découvrir les terribles Hittites, rencontrer les rois assyriens, traverser la sublime Babylone ou encore se perdre dans la douceur de la Crête paradisiaque aux vices multiples. Il sera le témoin de la chute d’Amon et de l’ascension d’Aton, Dieu unique et solaire porté par le Pharaon Akhenaton, époux de la sublime Néfertiti. Médecin errant et homme de l’ombre, il prendra part à des batailles épiques au côté d’Horemheb, Général au Faucon, et à des complots politiques ourdis dans le secret mortel des royales alcôves. Embaumeur, trépanateur, conseiller politique, entre fortune et pauvreté, Sinouhé vivra cent vies en une.

 

Mika Waltari nous offre une grande et sublime aventure, l’épopée d’un homme simple fait d’autant de faiblesses que de talents, qui va traverser non sans peines les épreuves de son temps. En guise de comparaison, on retrouve ce souffle avec Jean-Christophe Rufin, qui cinquante ans après Waltari nous contera dans L’Abyssin et Sauver Ispahan les aventures délicieuses d’un médecin talentueux parcourant l’Orient au temps du Roi Soleil.

Avec Sinouhé l’Égyptien le lecteur vit un grand voyage où le détail du quotidien confère sa couleur aux grands mouvements historiques animant cette époque charnière. L’ouvrage renseigne le lecteur sur la dynamique entre pouvoir et religion dans le paysage socio-économique égyptien, et donne à comprendre le fonctionnement complexe de cette société déjà millénaire au moment où Akhenaton reçoit la double couronne. C’est ainsi avec une grande clarté que Mika Waltari met en relief les enjeux stratégiques de la région et la richesse des civilisations qui la peuplent.

 S’il s’avère que certains pans du travail historique de Mika Waltari ont été réfutés par les académiques, notamment en ce qui concerne le rôle des esclaves dans la société, tous s’accordent à féliciter le travail du Finlandais qui restitue à merveille ces temps troubles au pays des pyramides.  

D’abord sceptique à l’idée d’aborder cet ouvrage paru pour la première fois dans les années 1950, il ne m’a fallu que quelques paragraphes pour tomber sous le charme de son écriture et pour sentir le vent chaud du voyage souffler à chaque page qui se tourne. Rempli de surprises et de personnages complexes, Sinouhé l’Égyptien, grand classique de la littérature finlandaise, mérite d’être connu au-delà de ses frontières. Ce fut en effet pour moi une excellente introduction à l’histoire de l’Égypte antique, ainsi que l’occasion de fixer un premier point de compréhension dans la chronologie de cette civilisation millénaire.

 

 

Je profite de cette tribune qui m’est donnée à l’occasion de la 200e chronique des Lectures d’Arès pour féliciter Matthieu Roger pour son grand travail et pour tout ce que sa curiosité nous apprend. Matthieu est un homme de conviction et d’engagement, un ami fidèle et plein de talents. Puisse son érudition rayonnante vous éclairer ; fouillez, découvrez les merveilles recelées par Les lectures d’Arès.

 

 

 

Par Nicolas Saint Bris

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7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 11:00

Bimensuel édité par Mondadori France

 

 

Cela faisait longtemps que nous n’étions pas revenus sur ce site sur les publications du très bon magazine Guerres & Histoire. Focus aujourd’hui sur le numéro 24 du mois d’avril, dont le dossier principal est consacré à l’armée française de 1943-1945. Une question passionnante, surtout au vu de l’étrange amalgame qu’il fallut déployer au cours des opérations de libération de l’Europe entre Forces Françaises Libres mises sur pied par le Général de Gaulle, troupes d’Afrique du Nord souvent vichystes, ou bien encore Forces Françaises de l’Intérieure issues de la Résistance. Les différents articles de Nicolas Aubin, Julie Le Gac, Benoit Bihan, Claire Miot et Patrick Bouhet narrent la complexe intégration de ces forces interarmes, aux capacités d’action fort diverses, au conflit mondial. Singulièrement plurielle, l’armée française combattant aux côté des Alliés doit de plus constamment négocier son approvisionnement matériel, technique et logistique auprès des Américains, sans oublier la lutte en coulisses entre de Gaulle et Giraud pour le commandement en chef de tous les effectifs engagés au combat. Cette subordination matérielle et opérationnelle de l’armée française ne l’empêcha pas de se joindre au concert des nations victorieuses en 1945 et de démontrer, tant en Afrique, en France, en Italie qu’en Allemagne, des qualités tactiques et manœuvrières indéniables.

Autre dossier incontournable de ce numéro 24 de Guerres & Histoire, celui consacré à la pensée stratégique de Clausewitz. Benoit Bihan, dans ce second volet d’étude, présente six idées majeures du stratégiste prussien : la « formule » ou l’irruption de la politique, les notions de guerre absolue et de guerre réelle, la triade passion / intelligence créative / raison, l’importance des forces morales, la friction ou brouillard de guerre, et l’avantage conféré au combattant défenseur. Six idées-forces extraites du célèbre De la guerre, dont Clausewitz lui-même ne considérait comme véritablement achevé que le premier chapitre de la première partie. L’occasion de bien comprendre, comme le dit Benoit Bihan, pourquoi « il y a bien un avant et un après Clausewitz ».

Je reste par contre assez déçu par le papier consacré par Patrick Bouhet à « Waterloo, la bataille des sept erreurs », qui s’en tient à ressasser ce que la vulgate historique nous sert depuis bien longtemps au sujet de cette bataille mythique. Si notre lecteur avisé a soif de batailles, qu’il se reporte plutôt sur l’excellent article d’Éric Tréguier sur l’affrontement gréco-perse de Marathon, triomphe de la des hoplites athéniens sur les 50.000 soldats de Darius. Cette victoire grecque, entrée dans la légende grâce aux trente-huit kilomètres parcourus en six heures par les Athéniens pour retourner protéger les murs de leur cité, n’empêchera cependant pas le fils de Darius, Xerxès, de revenir dix ans plus tard brûler l’Acropole…

 

Par Matthieu Roger

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5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 11:00

Éditions Denoël, 2009

 

 

 

J’ai lu Il est difficile d’être un dieu d’un seul trait, sans pouvoir un instant me détacher du récit. Enfin presque. La quinzaine de pages pour le moins abscondes du prologue faillit me dissuader de poursuivre plus en avant. À croire que la traduction française de Bernadette du Crest s’annonçait bancale voire, encore plus inquiétant, carrément défaillante. Mais un chapitre plus loin, j’ai su que cette première impression était fausse. Au côté de Roumata, le héros de ce livre, le lecteur se retrouve soudain transporté à la lisière d’une forêt obscure de la planète Arkanar, pour un rendez-vous nocturne indéterminé. Ce que l’on comprend au fur et à mesure, c’est que Roumata, sous ses airs de Cid ferrailleur et de Don Juan, est en fait un historien envoyé depuis la Terre pour étudier l’évolution de la civilisation semi-féodale sur Arkanar. Car Arkanar n’a rien d’une planète extraterrestre aux technologies les plus avancées. Bien au contraire, ses royaumes sont en train de plonger dans une période de guerres civiles et d’obscurantisme rappelant l’Âge Sombre du proto-Moyen Âge. Il est difficile d’être un dieu mêle ainsi dystopie et anticipation historique, grâce à un scénario diabolique où l’atmosphère délétère d’apocalypse politique, perceptible très rapidement, laisse la part belle aux intrigues politiques de bas étages.

 

Le génie des deux auteurs, les frères Strougatski, est de nous offrir un roman complètement baroque, où les références historiques s’amoncellent pour peindre peu à peu le tableau anxiogène d’un Âge noir inéluctable. La société d’Arkanar, au faîte de laquelle le dangereux don Reba manipule un roi podagre et bouffon, se mue en effet sous nos yeux effarés en un royaume tenant à la fois de l’Allemagne nazie, de la Russie stalinienne, de l’Espagne de l’Inquisition, de la Terreur révolutionnaire et du 1984  de George Orwell. Roumata se débat comme un beau diable au milieu des luttes politiques intestines et de leurs dérives fascistes, contemplant avec impuissance le spectacle d’un monde où l’homme devient plus que jamais un loup pour l’homme. Sorte de cocktail explosif où La Raison dans l’Histoire de Hegel vient percuter de plein fouet une science-fiction à la fois chatoyante et pessimiste, ce roman constitue une expérience littéraire inédite quant à l’universalisme de son propos fictionnel. Il est difficile d’être un dieu, ou quand le baroque convoque de manière brillante et échevelée les fragments épars de notre Histoire la plus sombre.

 

 

Par Matthieu Roger

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3 mai 2015 7 03 /05 /mai /2015 16:26

Éditions Steidl, 2010

 

 

Détroit, l'intrigante métropole fantôme, traîne péniblement le poids de son passé. Jadis berceau de l'automobile et du fordisme, modèle mondial de la production de masse et de l'industrialisation, ancien arsenal de la démocratie dévolu à l'effort de guerre, cet eldorado moderne, à la pointe du luxe et de l'industrie, est devenu une cité martyre de l'ère capitaliste. La délocalisation des grands complexes industriels vers des états et des pays à la main-d’œuvre non syndiquée, plus docile, bon marché ainsi que la désertification urbaine progressive ont mené à sa mise en faillite avec une dette s’élevant à 18,5 milliards  de dollars. Elle est le symbole du rêve américain autant que de son déclin.

Dans cet ouvrage, ce sont ces deux extrêmes qu'Yves Marchand et Romain Meffre mettent en exergue. Du grandiose des fastueux édifices néo-classiques aux ruines des moindres pavillons, ils nous livrent le portrait de Détroit, ville de moins de 14 000 habitants aujourd’hui, portant les stigmates de son apogée durant les années 30 lorsque 53 000 habitants la peuplaient encore. Ce regard postindustriel témoigne de l'effondrement d'une société victime de son propre système.

Le temps de parcourir 220 pages de photographies, les auteurs nous entraînent à travers le cœur historique de la ville, le Downton, les usines du Motown, les quartiers périphériques, jusqu'à ses illustres hôtels et sa prestigieuse Michigan Central Station. L’album nous fait revivre la tumultueuse histoire de l’orgueilleuse et décadente Détroit, offrant un dernier souffle à ces ruines prisonnières de leur postérité. Le lecteur évolue de page en page dans un univers improbable digne d'un décor de film. On se sent infiniment petit et embarqué par la nostalgie, perdu au milieu d'édifices encore impériaux dont les murs exhibent l'empreinte des déboires de la cité. Entre friches industrielles et immeubles délabrés, dévorés par le temps et délaissés à la décrépitude, la ville oubliée à son obsolescence a abdiqué face à la nature qui a repris ses droits. Dans les bâtiments désaffectés, révélant la précipitation du départ des habitants, objets, meubles, livres, jouets qui n'ont pas encore été pillés, jonchent le sol et les étagères. L'ouragan de la crise a fait fuir la population, qui a tout abandonné sur place, offrant une vision du déclin presque irréelle, qui semble n'être qu'une mise en scène préparée pour les besoins du recueil.

 

Yves Marchand et Romain Meffre réalisent ici un coup de maître en réussissant, via ces quelques clichés, à arrêter le temps. Le lecteur partage la neurasthénie d'une métropole plongée dans le coma, scène d'un chômage élevé, de tensions socio-ethniques, de violence, de trafic en tout genre, qui tient encore debout, pétrifiée dans l'histoire malgré l'incendie qui l'a ravagée en 1805.

Alors qu'on estime qu'environ 84 641 constructions sont inhabitées, dont 40 077 trop vétustes pour espérer une seconde vie, sa devise Speramus melhora ; resurget cineribus (Nous espérons des temps meilleurs ; elle renaîtra de ses cendres) n'a jamais eu autant de sens qu'aujourd'hui. L'avenir nous dira si ses ambitions de « ville phénix » suffiront à la soustraire à son inéluctable désintégration.

 

 

Par KanKr

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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 09:27

Éditions Gallimard/Julliard, 2013 (1ère édition en 1964)

 

 

Attention, contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre, Azincourt n’est pas un livre sur la bataille du même nom mais un livre sur la guerre aux XIVe et XVe siècles. Philippe Contamine, médiéviste reconnu et spécialiste de l’histoire militaire française à cette période, établit ici une synthèse du déroulement de la guerre de Cent Ans entre la bataille de Maupertuis (ou bataille de Poitiers, 1356) et celle d’Azincourt (1415), de ses enjeux et de ses répercussions sur la noblesse et le peuple. Il revient notamment sur les nombreuses chevauchées anglaises qui ravagèrent les provinces du Roi de France, l’impact de ces pillages à répétition – conjugués à ceux des routiers et sinistres grandes compagnies – sur la population et l’économie du pays, les techniques de combat, les armes employées, etc. De fait, le récit de la bataille d’Azincourt, peut-être la défaite française la plus retentissante de tout le conflit avec celle de Crécy en 1346, n’occupe que les dix dernières pages de l’ouvrage. Décimée par les archers gallois et anglais, la chevalerie française y est, en ce 25 octobre 1415, littéralement massacrée. Notons toutefois qu’Henri V, du fait de la taille relativement réduite de son armée, ne tirera de cette victoire aucun avantage stratégique décisif. Il rejoint d’ailleurs sa place forte de Calais après l’issue des combats.

Ce qu’il faut à mon sens retenir, c’est que la Guerre de Cent Ans a provoqué l’apparition des armées royales permanentes. Et comme le pointe du doigt l’auteur, l’établissement à travers l’Europe de ces armées permanentes eut d’importantes conséquences. « Il a donné naissance, en marge de la noblesse, à un nouveau groupe social et professionnel. Il a contribué au durcissement de la guerre, devenue à la fois plus intelligente, plus complexe et cruelle. Il a modifié le caractère des relations internationales. » (p. 29)

 

Philippe Contamine appuie en grande partie son expertise sur les fameuses Chroniques de Froissart, porte-parole de la classe chevaleresque ayant eu pour ambition de raconter toutes les guerres entre l’avènement d’Edouard III et la mort de Richard II (1327-1400). C’est pourquoi Azincourt se compose majoritairement de retranscriptions modernes de textes de l’époque. Cette présence récurrente du vieux français indisposera certains lecteurs, là où d’autres n’y verront qu’un souci d’authenticité des plus bienvenus. Un glossaire situé en fin d’ouvrage nous aide à appréhender cette langue française oubliée, que je trouve pour ma part savoureuse et truculente. Présents également en appendices une chronologie de la guerre de Cent Ans, une généalogie des dynasties anglaise et française des Plantagenêts et Valoi, une note sur les monnaies, une bibliographie, ainsi qu’un index des noms cités.

 

 

Par Matthieu Roger

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3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 10:32

Louvre Éditions & Fonds Mercator, 2012

 

 

Wim Delvoye est un artiste hors-norme qui aime se jouer des codes et des conventions établies. Il est notamment connu pour avoir exploré les méandres des cloaques à travers sa machine, au nom prédestiné Cloaca, reproduisant le processus de digestion sous l’apparence d'un complexe laboratoire scientifique. Restant fidèle à cette provocation, il s'amuse à désacraliser son propre travail, arguant que l'art est de la merde avant de pousser ses expériences sur l'objet à travers la réalisation de tapis persans à base de charcuterie, de bouteilles de gaz décorées à l'antique où à l'effigie des moulins de Delft, de tatouages sur des cochons vivants, d'armoiries sur pelles ou planches à repasser, de faïences arborées d'excréments, de vitraux-X mêlant sexualité, religieux ou ossements, etc. Prospecteur des formes artistiques, des médiums ou des matériaux tels que le vitrail, la peau animale, le velours, la porcelaine, le bois, l'osier, le bronze et l'encre, il ose des combinaisons qui lui valent autant de reconnaissance que de réprobations. L'art de Delvoye n'a rien de conventionnel et c'est tant mieux !

 

À l'instar d'une grande majorité d'artistes, Wim Delvoye considère les musées comme des cimetières où les œuvres perdent de leur substance déplacées du lieu et du contexte de leur création où, figées dans le temps, elles dépérissent immobiles et solitaires. Il souhaite décloisonner l'art en le sortant de son élitisme pour l'offrir au public, le rendre visible et accessible à tous en l'extrayant des galeries. Alors, lorsqu'il investit le Louvre, de la Pyramide de Pei aux jardins des Tuileries en passant par les salles gothiques du département des Objets d'art et les illustres appartements de Napoléon III, la confrontation de ses créations avec les chefs-d’œuvres du célèbre musée a de quoi retenir l'attention. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que nous ne sommes pas déçus. Il a conçu, pour l'occasion, une sculpture monumentale pour la colonne du belvédère. Une immense flèche néo-gothique en acier Corten inoxydable, torsadée, de treize mètres de haut, de forme oblongue, pointée vers le ciel, est enchâssée dans le triangle de la pyramide de verre. Pour la base de la structure, il s'est inspiré de la cathédrale de Cologne, et pour les ornements, des toits et tours de Notre-Dame de Paris (ceux que Viollet-le-Duc avait imaginés pour Notre-Dame dont il possède une importante collection de vieux catalogues, de dessins et de motifs). Cette structure, inscrite dans la continuité d'un travail sur les torsions et anamorphoses de sculptures et l'analité, reste fidèle à son goût pour la provocation aussi bien par sa forme de suppositoire que par le nom qu'il lui donne : Suppo.

Comme un défi, ses œuvres viennent ensuite prendre place dans les mal-aimés salons Napoléon III. À travers Nautilus, une tour de cathédrale tordue et enroulée sur elle-même en forme de coquillage d'acier, Tapisdermie, trois cochons en fibre de verre recouverts de tapis qui rappellent ses cochons tatoués vivants sous anesthésie, ou encore la représentation d'une scène de copulation entre un cerf et une biche trônant sur la grande table du salon, il dévoile l'étendue de son art pour l'extravagance et l'anachronisme. C'est aussi l’opportunité de découvrir son intrigante série Interprétation de Jésus sur la croix. Dans ces sculptures, il transforme le symbole baroque des crucifix en hélices d'ADN, en anneaux de Möbius, en cercles, en sinusoïdes, poussant par la même occasion la provocation à la limite du blasphème. L'art de Wim Delvoye est de bon ton à l'heure où le dessin de presse est au centre d'un scandale qui embrase le monde. Il est de ces artistes complets dévoyant l'art au point de le tourner en dérision, de le caricaturer. Il explore les frontières du possible et amène à réfléchir sur le sens de l'art. À travers ses travaux, l'histoire artistique n'est plus un simple mouvement linéaire où les périodes et les styles se succèdent. Il déforme le temps autant qu'il déforme ses œuvres en mélangeant les genres et les époques. Au même titre que la caricature, il désacralise ce que certains souhaiteraient intouchable, et le fait de surcroît avec talent. Rien n'est plus, dans ses œuvres, ni désuet, ni d'avant-garde. Tout n'est qu'uniquement matière à créer. Il a d'ailleurs lui-même réalisé la couverture du catalogue, en s'inspirant des romans de Jules Verne aux éditions Hetzel, et c'est fidèle à son inénarrable dérision que sa quatrième de couverture arbore une fourchette faisant un bras d’honneur. Wim Delvoye est un créateur polyvalent, doué, perfectionniste, facétieux et excentrique, en avance sur son temps tout en étant tourné vers le passé. Comme si seul le présent lui échappait, que son éphémérité lui restait insaisissable. Curieux, c'est l'un des plus grands collectionneurs de la marque La Vache qui rit. Son œuvre a été influencée par les logos publicitaires et les images de séries Z, la bande-dessinée, les dessins animés de Walt Disney (dont il partage les initiales) et l'art gothique qu'il mélange à la sculpture académique du XIXe siècle. Il a révolutionné l'art contemporain en faisant le lien entre l'artisanat et l'art populaire, notamment par le détournement de l'art néo-gothique, considéré comme barbare, le réactualisant à travers des objets industriels et ordinaires du quotidien tels que des pelleteuses, des bétonneuses, des camions, des bulldozers, etc. Il les traite comme des cathédrales de bois, de pierre ou d'acier pour rendre hommage aux prouesses architecturales du passé. Son travail surréaliste et anachronique est encore une fois une preuve du talent de l'artiste pour le contre-emploi et la juxtaposition d'univers.

 

S'il est de ces artistes qui oscillent entre la folie et le génie, j’espère tout simplement qu'il est beaucoup des deux !

 

 

Par KanKr

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 11:11

Coédition (mouvement)SKITe – sens&tonka, 2005

 

 

 

L’Art de gouverner la culture n’est autre que le troisième volume de la collection Culture Publique, dont nous vous avons déjà présenté les deux premiers opus sur ce site. Cet ouvrage revient sur l’évolution des politiques culturelles françaises entre 1981 et 2005, période qui voit l’extinction définitive de l’ancienne prééminence des Beaux-Arts en faveur des nouveaux enjeux des industries culturelles. Quelques rapports de loi et archives personnelles de Jack Lang viennent compléter une vingtaine d’interventions écrites ou interviews, dont la mise en comparaison éclaire les ambitions culturelles exprimées aux plus hauts sommets de l’État. Ce qui est intéressant ici, c’est la pluralité des points de vue proposés, entre ceux d’anciens ministres (Jack Lang, Catherine Trautmann, Jacques Toubon), techniciens de la culture (Alain Van der Malière, Jack Ralite), artistes, universitaires, un syndicaliste, etc. Cette confrontation des points de vue instaure un dialogue passionnant, où l’on décèle malheureusement trop souvent la frustration des espoirs déçus. On retiendra notamment le bilan anxiogène mais fort juste de l’historien des politiques culturelles Philippe Poirier :

« Le plus inquiétant est le déficit du débat politique sur les questions de la politique culturelle. Les finalités de la politique culturelle de l’État sont peu lisibles. La thématique de la « diversité culturelle » ne peut suffire au plan intérieur, même si sa mobilisation sur la scène internationale peut se révéler pertinente. L’heure est au désenchantement alors même que le débat public sur ces questions peine à surmonter les seules logiques corporatistes. Au sein des partis politiques et chez les élus locaux, la réflexion ne se renouvelle guère ou ne reste appréhendée qu’en des termes très généraux bien éloignés des enjeux qui travaillent les paysages culturels, à l’échelle internationale et nationale, comme à l’échelle des territoires. » (p. 62)

Alors qu’en 2015 le manque d’éducation artistique des élus et le peu d’intérêt du gouvernement pour les affaires culturelles sont plus que jamais criants, la culture s’est aujourd’hui transformée en outil de communication politique, où l’institution financeuse des artistes procède bien trop souvent selon une néfaste logique de retour sur investissement.

 

Afin de conclure ce passionnant panorama de l’action publique française dans le champ artistique et culturel, une étude du quatrième et dernier volet de Culture Publique, intitulé La Culture en partage (2005), est d’ores et déjà prévue sur Les lectures d’Arès.

 

 

Par Matthieu Roger

 

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22 mars 2015 7 22 /03 /mars /2015 13:26

Éditions Akileos, 2015

 

Après leur série uchronique Block 109 et leur voyage dans l’anticipation avec Chaos Team, j’attendais avec grande impatience la nouvelle œuvre de Vincent Brugeas et Vincent Toulhoat. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai point été déçu ! Le Roy des Ribauds est une bande-dessinée dont le récit se déroule dans le Paris de la toute fin du XIIe siècle, sous le règne de Philippe Auguste. Le personnage principal est Tristan, ou autrement dénommé Roy des Ribauds, dont on comprend vite qu’il œuvre en sous-main pour le Roi de France en dirigeant une grande partie des coupe-jarrets, coupe-bourses et autres guildes malfamées de la capitale. Un chef de la Cour des miracles au service du pouvoir officiel, en quelque sorte. Pour ce personnage haut en couleurs, Vincent Brugeas s’est inspiré d’une fonction ayant véritablement existée, celle du Rex Ribaldorum, qui était le chef d’un corps spécial de sergents, les Ribaldi regis, fondé sous Philippe Auguste afin de protéger la personne royale. Vous l’aurez sans doute deviné, la vie de Tristan n’est guère monotone, loin s’en faut, et celui-ci va se retrouver plongé, au côté de ses plus fidèles affidés, au cœur d’une affaire criminelle aux ramifications les plus tortueuses.

 

Dans ce premier livre on retrouve, outre Philippe Auguste, des personnages historiques tels qu’Aliénor d’Aquitaine ou Richard Cœur de Lion. Vincent Brugeas, au scénario, et Ronan Toulhoat, au dessin, prouvent une nouvelle fois leur talent pour mêler matière historique et fiction. Le panache du coup de crayon y joue pour beaucoup, avec ici le parti pris assumé et fort réussi de travailler sur deux gammes chromatiques : une allant du noir au bleu-gris, l’autre tirant du jaune pâle jusqu’au orange. Bien que le trait et la manière de détourer les personnages et éléments du décor se démarquent de ses ouvrages précédents, Ronan Toulhoat nous régale toujours grâce à ses cadrages improbables et sa capacité à fixer les visages pour dépeindre l’action. Un véritable régal visuel ! Une fois plongé au cœur des sombres méandres des ruelles du Paris moyenâgeux, difficile pour le lecteur de s’en détacher ne serait-ce que quelques instants. Ce premier opus du Roy des Ribauds n’est rien moins qu’une des meilleures B.D. de ce début d’année 2015. Incontournable. Et si vous avez, comme moi, la chance de parcourir la magnifique édition luxe, tirée pour l’occasion à seulement quatre-vingt-dix exemplaires, agrémentée de sa couverture cuir ainsi que de deux superbes ex-libris, le plaisir de la lecture n’en sera que plus rehaussé !

 

 

Par Matthieu Roger

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Published by Matthieu Roger - dans Fictions
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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite