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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 14:44

Éditions Robert Laffont, 1ère publication en 1990 revue en 2008


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Réunir en un seul ouvrage tous les plus grands textes de stratégie militaire écrits depuis la nuit des temps : tel est le pari fou tenté par Gérard Chaliand. Et force est d’admettre que ce pari est pleinement réussi. Bien sûr une anthologie suppose certains choix arbitraires de la part de son auteur, mais l’épaisseur de l’ouvrage –1500 pages ! – lui confère une exhaustivité maximale. On retrouve bien sûr les historiens ou stratèges les plus célèbres, à l’image de Jules César, Sun Tse, Vauban, Clausewitz ou encore Guderian, mais on découvre également pléthores d’écrits méconnus, comme Le rouleau de la guerre (Ier siècle av. J.-C.), le Livre des ruses arabe (XIVe siècle), La conquête du Pérou de Francisco de Jerez ou Le traité des stratagèmes de Joly de Maizeroy. Gérard Chaliand introduit chaque extrait d’œuvre par un bref paragraphe de présentation de son auteur et du contexte historique. Il déroule sous nos yeux quatre mille ans d’art de la guerre, sans omettre une seule des grandes périodes géostratégiques : l’orient ancien, la Grèce et Rome, Byzance, la Chine, l’Inde, les Arabes, les Persans, les Turcs, les Mongols et l’Asie centrale, les XVe-XVIe, XVIIe, XVIIIe, XIXe et XXe siècles, l’âge du nucléaire, et enfin la stratégie à l’heure de l’hégémonie américaine. Certains passages de cette anthologie se lisent comme des récits d’aventure. J’ai à titre exemple été tout particulièrement frappé par la retranscription que nous livre Xénophon de la retraite des dix mille, effectuée sur 2500 kilomètres et pendant plus de huit mois par une armée de mercenaires grecs harcelée par l’ennemi. Une des grandes originalités de l’auteur est d’engager une réflexion non pas occidentalo-centrée, mais qui prend en compte les influences théoriques reçues des Byzantins, Chinois, Indiens et musulmans. Dans sa brillante introduction, Gérard Chaliand montre en effet que jusqu’au XIVe siècle, « l’antagonisme fondamental, à l’échelle du continent eurasiatique, est celui entre nomade et sédentaires ». Une idée qu’il développera à nouveau dans son Nouvel art de la guerre, livre déjà chroniqué sur ce blog.

 

Le lecteur ne peut s’y méprendre : cette imposante Anthologie  mondiale de la stratégie est sans aucun doute le must-have ultime en matière de polémologie. À se procurer d’urgence, sans hésitation !

 

Par Matthieu Roger

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 14:28

Éditions Gallimard, 1996

covers baudelaire

 

 

Les Fleurs du Mal, au même titre que Les Trophées de Heredia, sont un des plus grands chefs-d’œuvre de la poésie. Charles Baudelaire, en cherchant à extraire la beauté du mal, nous livre des vers à jamais ancrés dans la mémoire collective. Il serait trop facile de citer pour exemple L’Albatros, appris par cœur par plusieurs générations d’écoliers, tant les poèmes qui composent ce recueil s’avèrent plus éblouissants et émouvants les uns que les autres.

 

De prime abord, ce livre peut surprendre par le côté extrêmement sombre des sphères explorées. Il n’y est pas question d’amour parfait, mais de femmes fatales, de monstruosités, de mort, de putréfaction des corps et des âmes. Certains passages, tels Les métamorphoses du vampire (p. 197), convoquent même un registre des plus horrifiques :

                                                                                                                              

« Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,

Et que languissamment je me tournai vers elle

Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus

Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus ! »

 

 Ce n’est pas pour rien que Baudelaire fut en son temps traîné devant les tribunaux – et condamné ! – pour outrages aux bonnes mœurs, comme le fut Flaubert pour Salammbô. Mais la puissance d’écriture de l’auteur ne se complaît jamais dans l’abject ou le laid, restituant le malaise de la condition du poète grâce à un lyrisme poignant, nullement éthéré. Si la menace de la damnation sourde à chaque rime, son talent de peintre n’est jamais aussi évocateur que lorsqu’il saisit le choc des épées (Duellum p. 69) :

 

« Deux guerriers ont couru l’un sur l’autre ; leurs armes

Ont éclaboussé l’air de lueurs et de sang.

Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes

D’une jeunesse en proie à l’amour vagissant.

 

Les glaives sont brisés ! Comme notre jeunesse,

Ma chère ! Mais les dents, les ongles acérés,

Vengent bientôt l’épée et la dague traîtresse. »

 

Un talent de peintre qui lui permet également de restituer la couleur et la lumière des lieux les plus anodins :

 

« Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,

Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,

Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux,

Contempler nos dîners longs et silencieux,

Répandant largement ses beaux reflets de cierge

Sur la nappe frugale et les rideaux de serge. »

 

Les Fleurs du Mal se respirent sans modération ; leur scansion envoûtante exhale un parfum capiteux qui ne peut laisser indifférent. Grisé par le rythme et la mélancolie irrépressible du spleen, le lecteur ne peut que s’incliner devant la geste poétique du poète maudit. À plusieurs reprises je me suis retrouvé à en débiter les vers intérieurement, sans chercher à en comprendre le sens, pour le pur plaisir de voir l’harmonie jaillir de leurs rimes.

  

Par Matthieu Roger

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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 21:33

Trimestriel édité par Mondadori France


couverture Guerres-Histoire-1

 

 

Dans la lignée du magazine Science & Vie, le groupe Mondadori France a lancé en mars une nouvelle revue trimestrielle : Guerres & Histoire. L’objectif avoué est d’offrir au grand public un magazine sérieux de vulgarisation historique, grâce de nouveaux éclairages sur les grands épisodes et problématiques historico-militaires. Le rédacteur en chef de cette nouvelle publication est Jean Lopez, l’auteur de Koursk – Les quarante jours qui ont ruiné la Wehrmacht (5 juillet – 20 août 1943), spécialiste de l’Armée rouge et du conflit germano-soviétique. Il est entouré d’une équipe de férus d’’histoire militaire, tels Pierre Grumberg (rédacteur en chef adjoint), Michel Goya ou Laurent Henninger (chercheurs à l’IRSEM). Si l’on étudie un tant soit peu la une de ce premier Guerres & Histoire, on s’aperçoit que toutes les périodes de l’histoire sont abordées, de l’antique bataille de Leuctres à la prise d’assaut du palais de Kaboul par le KGB en 1979, en passant par l’organisation tactique des tercios espagnols, les campagnes de Napoléon Ier ou bien encore la Seconde Guerre mondiale. Grâce à ses nombreux articles bien documentés, Guerres & Histoire mixe les formats et les références historiques. On y trouve aussi bien des chroniques – dont une savoureuse de Charles Turquin sur Suffren – que des articles de fond ou des rétrospectives historiques sur tel ou tel évènement militaire. On trouve également des brèves de l’actualité internationale, une grande interview exclusive, un reportage photos, des questions-réponses, et quelques rubriques culturelles (livres, DVD/films, expos, jeux vidéos). Le dossier principal, quant à lui, porte ici sur les limites et l’étendue du génie militaire napoléonien. Placer Napoléon en couverture, c’est déjà l’assurance d’attirer l’attention du public, pour qui le bicorne et la figure impériale font office de produits d’appel.

 

On peut dire que le pari lancé par le nouveau venu Guerres & Histoire est pleinement réussi. Avec 116 pages en a pour son argent, les articles sont intéressants, bien écrits, présentés de manière ludique, J’ai particulièrement apprécié le focus sur « Leuctres ou le triomphe de la géométrie sur le nombre » (cf. ma chronique sur La guerre du Péloponnèse de Victor Davis Hanson), ainsi que l’étude sur « Les Tercios, bras invincible de l’Espagne » (ces troupes sont d’ailleurs reconstituées de fort belle manière dans le film d'Augustin Diaz Yanes Capitaine Alatriste). Cependant, un point reste à améliorer : même si la mise en page est assez agréable, celle-ci gagnerait à être plus aérée. Si cette revue conserve le sérieux de sa ligne éditoriale, si elle continue à aborder avec pertinence l’histoire militaire d’hier et d’aujourd’hui, nul doute qu’elle saura conquérir son public. Bref, vouloir mettre au goût du jour le caractère fondamental de l’histoire militaire est une très belle initiative, qui mérite d’être saluée.

 

Publication du second numéro le 17 juin : le rendez-vous est d’ores et déjà pris !

                                                        


Par Matthieu Roger

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16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 13:41

In Flaubert – Œuvres (tome I), Bibliothèque de La Pléiade, éditions Gallimard, 1951

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Salammbô fait incontestablement partie des plus grands romans historiques de tous les temps. Flaubert y érige le style littéraire en un véritable art, mêlant la luxueuse profusion de ses descriptions à l’épisme saisissant d’une narration trépidante. Il nous transporte dans l’ancienne Carthage et nous fait miroiter le faste de ses cérémoniaux religieux. Il nous conduit au faîte de ses murailles, pour mieux contempler l’armée des barbares qui, par deux fois, viennent l’assiéger. Il nous conte l’antique Guerre des Mercenaires, en traçant le sillon sanglant des sièges, des batailles et des sacrifices. Mâtho, le chef d’une armée de mercenaires réclamant à Carthage le paiement de sa solde, devient grâce au génie de l’auteur l’incarnation de l’individu happé par les tourbillons du destin et des sentiments. Désirant plus que tout que Salammbô, la fille d’Hamilcar Barca, lui appartienne un jour, son amour fou le conduira aux pires sacrilèges et au déchaînement de forces meurtrières. Il expiera ses fautes lors d’un ultime châtiment.


Flaubert sait comment peindre le tourment des passions les plus sauvages et primaires, c’est pourquoi son récit transpire la violence et la mort, le carnage et la haine. Il n’a pas son pareil pour décrire le faste d’antiques mausolées ou nous faire contempler la farouche beauté des plateaux nord-africains. Utilisant un langage de spécialiste, il convoque toutes les tribus de l’antiquité pour nous offrir un panorama époustouflant de leurs traits les plus remarquables, de leurs coutumes et de leurs rites. Sans jamais abrutir le lecteur sous la multitude de ses savantes connaissances, il démontre avec Salammbô que le récit peur parfois s’accorder avec le travail de d’historien le plus exigeant qui soit. Ce sont plusieurs années d’études, de voyages et de recherches qui lui permirent de ressusciter sous les yeux ébahis du lecteur le panthéon des dieux carthaginois, le grouillement des peuplades méditerranéennes et les rivalités politiques de l’époque. Les tactiques et stratégies d’Hamilcar pour achever une guerre d’usure annonce la grandeur d’un fils caché, cet Hannibal qui fera vaciller Rome de son piédestal. Sa fille Salammbô, personnage à la fois romantique et tragique, se dresse comme une allégorie surréaliste incarnant tous les fantasmes : celui du pouvoir, de la beauté, de la richesse, de la préscience… Au fil des pages on assiste au crescendo inéluctable des plus folles passions, dont les deux exutoires s’avèrent être la barbarie et le fanatisme religieux. Ce livre est presque un paradoxe en soi, tant la cruauté des violences et la peinture des plus effroyables tortures tranchent avec une si belle prose. Comme l'a dit Théophile Gautier en son temps "Salammbô : ce n'est pas un livre d'histoire, ce n'est pas un roman, c'est un poème épique !"

 

Bien sûr, une telle œuvre ne peut dignement se savourer que dans un écrin à sa mesure. Dans cette optique, un ouvrage de la Bibliothèque de La Pléiade, avec son papier bible relié en pleine peau, fait office du compagnon de lecture idoine.

 


Par Matthieu Roger

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 10:51

Éditions Fayard, 2007

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Cet ouvrage est une analyse et une mise en perspective historiques de la révolution russe de février 1917. Soljénitsyne y définit la nature de cette rupture historique, en narre le déroulement, pour ensuite en dégager les causes et le sens. Mais peut-on vraiment utiliser le terme révolution ? L’auteur démontre tout au long de ses réflexions qu’il s’agit en fait plus d’une déliquescence du pouvoir que d’une révolution à proprement parler. Le pouvoir du tsar s’est ainsi évanoui en quelques jours seulement, sous la pression conjointe du mouvement libéral et de l’agitation ouvrière à Petrograd. Et Soljénitsyne de citer Melgounov (journaliste et historien russe du début du XXe siècle) : « Le succès d’une révolution, comme l’a montré toute l’expérience historique, dépend moins de la force de l’explosion que de la faiblesse de la résistance. » Difficile en effet de croire que l’empereur Nicolas II et son frère cadet Alexandrovitch Michel aient accepté d’abdiquer si rapidement, sans opposer de réelle résistance à ce qui n’était, au 1er mars 1917, qu’une rébellion parcellaire et géographiquement très limitée. Soljénitsyne nous explique ici dans quelle mesure les aspirations au changement ont pu balayer si rapidement le régime tsariste, pour être aussitôt rattrapée par l’idéologie soviétique. Victoire présumée d’un réformisme socialo-libéral, la révolution de Février 1917 constitue en fin de compte une simple accélération du temps politique russe, telle une parenthèse qui, en se détournant du l’absolutisme tsariste, annonce presque aussitôt les prémices d’un totalitarisme nouveau. Si Nicolas II n’a jamais su s’entourer de conseillers et de personnes de valeur, le tableau du gouvernement provisoire de février 1917 n’est guère plus reluisant, lui qui réunit politiciens inexpérimentés et opportunistes incompétents. Préoccupés par une guerre qui dure depuis trois ans, les acteurs politiques russes ignorent alors qu’ils seront bientôt touchés par une guerre civile sanglante. Jamais ils n’ont pris en compte les aspirations réelles du peuple, celles de la paysannerie et du prolétariat naissant. Lâché par son haut commandement militaire, le tsar s’est réfugié dans la voie de l’immobilisme, attitude qui sonna le glas de tout espoir de réconciliation nationale.

 

Réflexions sur la révolution de Févrierest un livre qui se démarque par la justesse et la profondeur de son analyse historique. Sa lecture requiert un minimum de connaissances sur la situation de la Russie au début du XXe siècle, si tant est qu’on veuille appréhender pleinement l’analyse de l’auteur.

 

Alexandre Soljénitsyne a reçu le Prix Nobel de Littérature en 1970.

 

Par Matthieu Roger

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 14:14

Édité par la Sterling Publishing Company, 1991

 

cover uniforms of wtareloo

 

Waterloo est devenue la plus célèbre des campagnes militaires du XIXe siècle. Et ce pour deux raisons principales. Tout d’abord, elle se distingue d’entre toutes par sa durée extrêmement courte, et par son étendue géographique relativement restreinte. Autre raison : elle marque la fin d’un quart de siècle de guerres sur le sol européen, et incarne la fin de Napoléon Bonaparte. À ceux qui voudrait en savoir un peu plus sur ce moment à part de l’histoire militaire, je recommande le passionnant récit publié par Alessandro Barbero : Waterloo,  publié aux éditions Flammarion en 2005.

 

Uniforms of Waterloo présente une à une toutes les unités engagées dans la bataille de Waterloo, que ce soit dans le camp français, anglo-hollandais ou prussien. Des planches en couleur viennent agrémenter ces descriptifs extrêmement précis, où sont détaillés les formations, l’armement, les uniformes et les drapeaux de chaque régiment. Venant en complément d’un récit synthétique de la bataille, deux cartes viennent illustrer les mouvements de troupes opérés entre le 16 et le 18 juin 1815. En outre, un appendice exhaustif fournit l’ordre de bataille des trois armées présentent ce fameux jour du 18 juin 1815. Uniforms of Waterloo étant une publication américaine, je tiens à préciser que l’ouvrage est écrit en anglais. Il s’agit donc d’un ouvrage de spécialiste, qui n’est pas destiné au grand public ; seuls les férus du Ier Empire y trouverons leur compte.

 

Par Matthieu Roger

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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 21:08

Éditions Gallimard, 1981

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La poésie française compte selon moi quatre chefs-d’œuvre ultimes : Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, La Légende des siècles de Victor Hugo, les Poèmes barbares de Leconte de Lisle, et Les Trophées de José-Maria de Heredia. Les trois derniers cités se distinguent par une poésie au souffle épique que je trouve pour ma part éblouissant. Il n’est donc pas étonnant qu’Anny Detalle, dans sa préface des Trophées, parle ainsi de Heredia : « les années 1850 à 1870 nous laissent l’image d’un artiste hésitant entre Leconte de Lisle, son maître reconnu, Hugo, dont la phrase épique sous-tend Les Conquérants de l’Or, et Baudelaire, dont l’influence inavouée pèse plus lourdement qu’il ne voudrait l’admettre ». Membre emblématique du Parnasse, Heredia est un génie de la poésie qui rappelle Baudelaire, Hugo et Leconte de Lisle, et qui parfois même les dépasse par la beauté de son verbe.

 

Il m’est personnellement difficile de dresser une critique objective des Trophées, tant l’émotion affleure au détour des rythmiques de la rime. Ce recueil de poème est constitué d’une centaine de sonnets, ainsi de quelques formes poétiques plus libres et plus longues, telles Romancero et Les Conquérants de l’Or. Si La Légende des siècles de Victor Hugo entend traduire une histoire universelle du monde, la portée historique des Trophées est plus modeste, se découpant en sept parties intrinsèquement différentes : La Grèce et la Sicile, Rome et les Barbares, Le Moyen Âge et la Renaissance, L’Orient et les Tropiques, La Nature et le Rêve, Romancero, et Les Conquérants de l’Or. Le style de Heredia est fluide, très travaillé – il n’hésitait pas à reprendre et réécrire un poème plusieurs dizaines de fois – et se caractérise par un intérêt marqué pour les descriptions de paysages et les chutes spectaculaires. Pour exemple, citons celle de Soir de bataille (p. 102) :

 

« C’est alors qu’apparut, tout hérissé de flèches,

Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,

Sous la pourpre flottante et l’airain rutilant,

 

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,

Superbe, maîtrisant son cheval qui s’effare,

Sur le ciel enflammé, l’Imperator sanglant. »

 

Que c’est beau !

 

Heredia aime également confronter l’homme, qu’il soit illustre ou non, à la portée héroïque de son destin :

 

« Rougissant le ciel noir de flamboîments lugubres,

À l’horizon, brûlaient les villages Insubres ;

On entendait au loin barrir un éléphant

 

Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,

Hannibal écoutait, pensif et triomphant,

Le piétinement sourd des légions en marche. » (La Trebbia, p. 98)

 

Ou bien encore, pour reprendre l’exorde d’un des poèmes les plus connus de l’auteur (Les Conquérants, p. 135) :

 

 « Comme un vol de gerfauts hors du chantier natal,

Fatigués de porter leurs misères hautaines,

De Palos de Moguer, routiers et capitaines

Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

 

Ils allaient conquérir le fabuleux métal

Que Cipango Mûrit dans ses mines lointaines,

Et les vents alizés inclinaient leurs antennes

Aux bords mystérieux du monde Occidental. »

 

Le talent parle de lui-même. Cet ouvrage se lit avec délectation.

 

Par Matthieu Roger

 

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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 10:54

Éditions Nimrod, 2009

cover-Fallouja.jpg

 

 

À l’image du  Bravo Two Zero écrit par Andy McNab, Fallouja est livre choc, qui ne peut laisser insensible. Il s’agit du témoignage de David Bellavia, sergent-chef dans l’infanterie américaine, qui nous raconte son vécu de la campagne en Irak, et plus particulièrement sa participation à l’attaque sur Fallouja, en novembre 2004.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur ne prend pas gants avec la réalité. À aucun moment il ne cherche à masquer les atrocités de la guerre. Il livre au lecteur ses états d’âme, sans fioritures ni arrière-pensées. Son propos est cru, hyperréaliste, s’abreuvant de l’action et de la guerre. David Bellavia nous narre ainsi ses angoisses, ses psychoses, ses peurs les plus profondes. Car la bataille de Fallouja n’est pas une bataille comme les autres. Comme indiqué sur la couverture de l’ouvrage, on peut en effet la considérer comme « la plus grande bataille urbaine et insurrectionnelle du XXIe siècle ». Les GIs et les Marines américains, parés du meilleur armement et des dernières technologies de combat, y affrontèrent quelques milliers de djihadistes islamistes fanatiques ayant transformé la ville en une immense forteresse et dédale de pièges en tous genres. Au détour des ruelles et des portes enfoncées le traqueur devient traqué, dans un jeu mortel où la pitié n’a jamais sa place. À travers les propos de Bellavia on saisit mieux la haine qui habite les deux camps. D’un côté les soldats américains, qui n’ont comme seule envie que celle d’en découdre et de tuer le plus de « terroristes » possibles. De l’autre les combattants islamistes, qui exècrent ces « chiens d’Américains » venus leur apprendre la démocratie  à coups de canons. Lors d’un premier combat, à Diyala, le 9 avril 2004, nous sommes témoins de la vitesse à laquelle la guérilla urbaine peut se muer en véritable chasse à l’homme. Je cite : « Nous fonçons à travers des portails, le doigt sur la détente, les cibles s’affalant chaque fois que nous faisons usage de nos armes. Les miliciens de l’armée du Mahdi courent de carrefour en carrefour, mais nous sommes rapides et bons tireurs. Nous les assommons sans leur donner la moindre chance de pouvoir se relever. Nos Bradley avancent, les salves meurtrières de leurs Bushmaster frappant les bâtiments alentour. Et pourtant, les miliciens refusent d’abandonner le combat. » (p. 30-31). On sent même parfois la fascination de ces guerriers – car il faut bien les appeler comme cela – devant la puissance du feu, fascination qui se rapproche parfois d’une esthétisation de la guerre aux relents nauséabonds : « Les Bradley se mettent en mouvement et leur Bushmaster entrent dans la danse. Les insurgés planqués dans l’entrepôt sont sur le point de recevoir une leçon sur la puissance de feu américaine. C’est impressionnant. Les 240 déchiquètent la façade du bâtiment. Les obus de 25 mm trouent les murs et balancent du shrapnel à l’intérieur. Avec nos balles traçantes, nous dessinons dans le ciel obscur des motifs de dentelle, formant ce qui pourrait ressembler à un spectacle de son et lumière. » (p. 237). Ces témoignages directs d’une violence exacerbée sont vraiment choquants, sans parler de ce combat dans le noir, à mains nues, que livre à un moment Ballavia contre un islamiste : quelques pages où l’auteur nous confronte à la mort, à l’instinct de survie animal et bestial d’un ultime corps à corps. À la fois paroxysmique et éprouvant.

 

Fallouja est une apologie de l’esprit de corps, de la fraternité des hommes au combat. Une apologie certes, mais sincère, de l’ordre du vécu et du ressenti, celui qui ne peut se contester. Là où l’auteur excelle, c’est lorsqu’il veut nous faire toucher du doigt l’amour qu’il porte à ses hommes, combien il est important, à ses yeux, de sa battre pour et avec eux. Mettant en avant les horreurs de la guerre, l’expérience la plus bouleversante qu’un homme puisse subir, il n’en exclut pas moins la jouissance des shoots d’adrénaline l’arme au point. Il narre la guerre, la vraie, celle des pleurs, du sang, des blessures physiques et psychiques. La guerre, celle qui glaire, qui fiente, qui pue, qui ravage les corps et les âmes.

 

Par Matthieu Roger

 

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14 mars 2011 1 14 /03 /mars /2011 02:28

Éditions Flammarion, 2008

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Tout le monde connaît la guerre du Péloponnèse de nom, mais peu savent quels en furent vraiment les enjeux et les acteurs. Victor Davis Hanson, spécialiste de l’Antiquité, historien militaire et professeur émérite à l’Université d’État de Californie, s’attache dans cet ouvrage à retracer l’itinéraire chaotique de vingt-sept années de guerre civile autour des cités de Sparte et d’Athènes. S’absolvant de l’impératif chronologique couramment usité, il convoque tout à tour les différents agents stratégiques du conflit : le feu, la peste, la terreur, les hoplites, les sièges, la cavalerie, les navires, les mentalités, etc. Les dates, l’enchaînement des sièges et des batailles n’interviennent qu’en toile de fond d’une synthèse globale de l’histoire militaire du Ve siècle av. J.-C. qui s’appuie sur les écrits de l’époque, et notamment sur ceux de l’historien Thucydide. La guerre du Péloponnèse raconte ainsi comment la guerre navale prit inexorablement le dessus sur les batailles rangées opposant les phalanges d’hoplites. Dépassée par de nouvelles techniques de combats protéiformes (sièges, coups de mains, raids de cavalerie, massacres de civils et de prisonniers), ce que l’auteur appelle « la logique hoplite » n’en fut pas mois « transmise aux légions romaines, survécut dans les colonnes italiennes, suisses et espagnole du Moyen Âge et les tercios des lanciers, avant d’arriver jusqu’à l’époque des armes à feu, avec la maîtrise par les Européens de l’exercice militaire et du feu de volée » (p. 182). Lutte fratricide, l’affrontement entre Sparte, Athènes et leur myriade d’alliés respectifs marque un dérèglement de ce que certains nommèrent rétrospectivement « l’âge d’or de la Grèce ». Car cette guerre, non contente de mettre à bas les murailles du Pirée et d’assujettir Sparte à l’argent perse, se résume en grande partie à une série d’actes barbares, de massacres de civils et militaires : en 431 les Platéens exécutent tous leurs otages thébains, en 430 les Péloponnésiens jettent par-dessus bord tous les Athéniens capturés, en 427 les Athéniens exécutent mille Mytiléniens, en 424 les oligarques  exécutent leurs opposants démocrates, en 423 Mendè est mise à sac et Mélos détruite en 416, en 413 des écoliers sont massacrés à Mycalesse, etc. (p. 246-247). Et je ne fais que citer quelques dates de la longue liste établie par l’auteur… Victor Davis Hanson n’a cesse de rappeler, de chapitre en chapitre, dans quelle mesure ce conflit ébranla le monde hellénique et panhéllenique. Par l’étendue des moyens et des forces engagées, la guerre du Péloponnèse est peut-être tout simplement le premier exemple de guerre totale de l’Histoire.

 

Après Le jour des barbares d’Alessandro Barebro (cf. ma critique sur ce livre), les éditions Flammarion nous proposent une nouvelle fois un ouvrage d’histoire militaire d’excellente facture. Les notes, le glossaire et la liste des personnages situés en fin de livre permettront à ceux qui le désirent d’aller plus avant dans la compréhension de cet affrontement dantesque.

 

Par Matthieu Roger

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 15:55

Éditions Verdier, 2008

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Léonard et Machiavel est l’histoire de deux hommes qui se croisent et se recroisent, tissant les grands enjeux politiques et artistiques de la seconde moitié du XVe siècle. En adoptant la forme du récit, Patrick Boucheron, historien et professeur à la Sorbonne, choisit de retracer la vie de ces deux grands noms passés à la postérité. D’un côté Léonard de Vinci, inventeur et artiste de génie, étoile filante de nombreux princes-mécènes, en quête perpétuelle d’un entendement quasi-métaphysique de la nature et de la peinture. De l’autre Nicolas Machiavel, qui pose les fondements modernes de la science politique. Dans cet ouvrage l’auteur ne s’attelle pas à une biographie conventionnelle, puisqu’il dépeint les trajectoires de Machiavel et Léonard sous forme d’un récit teinté de fiction. Au fil des pages, il suppute et réunit les indices permettant de corroborer la thèse selon laquelle les deux Italiens auraient été non seulement collaborateurs mais aussi des proches aux influences réciproques. Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve leurs traces communes en Romagne et en Toscane, de 1502 à 1504, lorsqu’ils inspectèrent certaines forteresses et projetèrent de faire tomber la cité rebelle de Pise en endiguant le cours de l’Arno.


Patrick Boucheron fait ici travail d’historien, et il constate que trop peu d’éléments, en fin de compte, ne lui permettent d’affirmer avec certitude la connivence  mutuelle qu’il se plaît à conter. Mais comme il le dit lui-même : « sous sa forme romanesque ou théâtrale, la fiction exerce une pression si forte que les digues posées par l’historien risquent de lâcher » (p. 65). Et après tout peu lui chaut, tant la Renaissance recèle de personnages hauts en couleurs. Alors que les petits États et principautés italiennes s’affrontent à coups de condottieres, Machiavel repense l’art de la guerre et Léonard redéfinit les arts. Ils côtoient les luttes de pouvoir et les cavalcades de César Borgia, en spectateurs avertis d’un monde qui se cherche et qu’ils révolutionnent. L’histoire de Léonard et Machiavel est celle d’une période où les batailles se succèdent en permanence pour défaire et remodeler les États, où les peintres sont commandités pour la gloire du prince. Machiavel et Léonard observent ces incertitudes de la gloire à l’aune de cette indépendance d’esprit qui les caractérisera toujours. C’est tombé en disgrâce que le premier rédige Le Prince. C’est avec une fausse désinvolture que le second n’acquitte pas ses contrats. La plume de Patrick Boucheron ressuscite aux yeux du lecteur l’or et la poussière des principats italiens, il nous emmène avec Machiavel dans les coulisses de la chancellerie florentine, il nous raconte un Léonard de Vinci maniant aussi bien le pinceau que le géomètre. En cela ce livre constitue ce que devrait être tout ouvrage d’étude historique, à savoir cette invite au perpétuel voyage vécue si intensément par nos deux protagonistes.

 

Par Matthieu Roger

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Published by Matthieu Roger - dans Histoire
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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite