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31 août 2015 1 31 /08 /août /2015 11:57

Le Point Références, hors-série mai-juin 2015

Surfant sur la mode des publications consacrées à l’histoire militaire, Le Point a publié en mai dernier un hors-série intitulé Séduire, manipuler, vaincre. Scindé en deux grandes parties d’une quinzaine d’articles chacun, il porte dans un premier temps sur les techniques de persuasion permettant de « Vaincre en temps de paix ». L’autre moitié de ce hors-série se penche elle sur comment « Vaincre en temps de guerre ». C’est cette seconde partie se focalisant sur les plus grands stratégistes militaires que nous commentons ici.

 

Il est clair que Séduire, manipuler, vaincre a pour objectif de vulgariser les principaux courants de la stratégie militaire. Le format court des articles, à savoir une double page maximum, ne se prête pas aux grandes analyses, ceux-ci se rapprochant plus d’une page Wikipedia que d’une synthèse argumentée. Il n’en reste pas moins que la période couverte est vaste, de Homère jusqu’à David Galula, et met en lumière des noms trop souvent oubliés : Végèce, Yamamoto Tsunetomo, Lafcadio Hearn ou bien encore Roger Trinquier. Des extraits de textes viennent systématiquement illustrer les présentations des théories de ces penseurs. Sauf que la vulgarisation a ses limites, et que la matière textuelle est loin d’être  au niveau d’une véritable démarche de recherches. À ce petit jeu des notices biographiques et livresques, autant  rouvrir tout de suite l’excellent Dictionnaire de stratégie militaire de Gérard Chaliand (2008, Robert Laffont), bien plus exhaustif et complet. Ne joue pas dans la cour des grands qui veut ! L’intention d’introduire et présenter les textes fondamentaux de la stratégie militaire est plus que louable, l’intention étant à l’évidence de toucher le public néophyte. Mais il aurait été préférable de naviguer plus en profondeur dans les méandres des concepts et contextes historiques.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 10:49

La Documentation Française, mai-août 2015

 

 

 

La revue Questions Internationales a publié cet été un très intéressant numéro double consacré au concept de puissance militaire. Divisé en trois grandes parties (« La puissance militaire », « Quelques acteurs militaires », « La puissance militaire dans l’histoire de quelques grands empires »), celui-ci regroupe une vingtaine d’articles s’attachant à décrypter l’évolution du lien entre géostratégie et la multiplicité des facteurs qui fondent ou invalident cette notion de puissance militaire. Malgré des propos aux formulations parfois trop académiques, ce panorama contemporain fournit au lecteur pléthore d’outils pour mieux comprendre les relations internationales ainsi que les rapports de force qui les sous-tendent. Sans pour autant évacuer une mise en perspective historique, puisque la troisième grande partie intitulée « La puissance militaire dans l’histoire de quelques grands empires » revient sur l’usage de la force armée au temps d’Alexandre le Grand, de l’Empire romain, de l’Empire ottoman, de l’Empire germano-prussien, de Napoléon, ou bien encore de la colonisation.

 

Deux articles se distinguent à mon sens par la pertinence et la clairvoyance de leurs analyses. Celui de Michel Goya tout d’abord, qui met en lumière les nouveaux enjeux militaires soulevés par la prédominance actuelle des conflits asymétriques (« L’adaptation des moyens militaires aux conflits asymétriques », p. 54-61). Le second article, que l’on doit à Frédéric Charillon, directeur de l’Institut de Recherches Stratégiques de l’École Militaire, revient quant à lui sur les atouts et faiblesses de la France en tant que potentielle grande puissance mondiale, à l’heure où ses défis internationaux deviennent de plus en plus multiformes et souvent lointains (« Questions sur la puissance militaire française », p. 146-153). Mais le constat le plus important est peut-être celui que dresse Pierre Buhler, cité par Pierre-Olivier Eglemme lorsqu’il évalue la force militaire de l’Europe actuelle : « Peu nombreux sont les États européens qui sont prêts à investir dans l’Europe une volonté de puissance, en particulier dans sa forme militaire. La plupart des nations européennes n’en voient guère la nécessité, associant la puissance au nationalisme et à ses abus, à la Machtpolitik aux funestes conséquences, aux tragédies qui ont affligé leur continent au XXe siècle. Spectre hantant la conscience historique des Européens, traumatisés par les deux conflits mondiaux, la puissance reste frappée d’illégitimité et d’immoralité. » (in La Puissance au XXIe siècle. Les nouvelles définitions du monde, CNRS Éditions, 2011). De là à diagnostiquer un déclin stratégique de l’Europe il n’y a qu’un pas, que l’on franchit aisément. Extrêmement préoccupant.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 14:42

Éditions Points, 2013

 

Rhapsode, chanteur, ou encore anarchiste, Léo Ferré s'est imposé comme un passionné des mots dans la lignée des intemporels Brassens, Gainsbourg, Brel ou Ferrat. À travers sa plume, sa prose demeurera comme une arme de révolte, de provocation, d'insoumission, mais aussi d'amour. Dans Poète... Vos papiers !, unique recueil de poésies qu'il écrivit, il milite une fois encore pour la liberté : la sienne et celle des rhétoriqueurs à déstructurer règles et pieds !

Abhorrant les formalités, l'ordre établi, l'académisme, les instances politiques et religieuses étouffant l'être humain dans un individualisme qui le dépersonnalise pour mieux pouvoir monter les uns contre les autres et s'assurer des positions sociales privilégiées, il conte, le temps de 80 poèmes, ceux que l'on ne voit pas, ceux qui empruntent des chemins parallèles aux grands axes, ceux qui sont au ban de la société, ceux que l'on croise sans jamais les regarder dans les yeux pour oublier que leur situation reflète notre échec, mais surtout l'institution poétique qui dicte les codes, établissant ou défaisant ce qu'est la poésie.

Ses mots, il ne les chuchote pas, il les crache, plein de hargne, hurlant avec violence son indépendance à l'encontre de ceux qu'il considère enlisés dans une condition confortable.

Spontané, plus d'une fois victime de la censure et souvent scandaleux, il se plaisait à clamer que « Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes : ce sont des dactylographes. » ou encore que « L’alexandrin est un moule à pieds. On n’admet pas qu’il soit mal chaussé, traînant dans la rue les semelles ajourées de musique. ».

C'est donc loin de toute école poétique qu'il a choisi de tracer sa route, semant ses vers jusqu'à l'ivresse à coups d'argot, de lyrisme, de langage vulgarisé mais toujours maîtrisé, vantant sa singularité, le verbe haut et la plume polissonne.

 

S'il est incontestable que l'auteur domine son sujet, pour un inconditionnel du sonnet classique chérissant l'alexandrin et les rimes embrassées plutôt que la versification sans réelle structure, la prose de Léo Ferré est plus attrayante sur le fond que sur la forme. L'absence de rythme lui fait perdre de sa mélodie et rend la lecture quelquefois difficile à ceux qui ont un métronome dans la tête.

Préférant de loin l'écouter déclamer ses vers en musique, je referme bien vite ce livre pour ressortir son 33 tours du même nom, dont une sélection de titres habitent cet ouvrage.

 

 

 

Par KanKr

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27 juillet 2015 1 27 /07 /juillet /2015 08:53

Éditions Economica, 2015

 

 

 

Après Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre (Éd. Armand Colin, 2012), qui retraçait le parcours emblématique du général japonais ultranationaliste Ishiwara Kenji durant l’entre-deux-guerres, Bruno Birolli s’attaque ici à la bataille la plus célèbre du conflit russo-japonais de 1904-1905. Le siège par l’Armée Impériale de la seconde plus importante base navale russe de la côte orientale, après Vladivostok, constitue le climax de ce conflit meurtrier. Meurtrier car le siège coûta aux Japonais rien moins que 60.000 morts (130.000 morts sur l'ensemble de la guerre) ! Ces pertes énormes malgré la victoire sont à mettre en parallèle du bilan russe, dont la garnison et la flotte de Port-Arthur furent tout simplement rayées de la carte. Bruno Birolli nous narre avec précision et clarté ces mois de siège sanglants (8 février 1904-5 janvier 1905), de manière synthétique mais jamais lacunaire, tout en revenant sur les tenants et aboutissants diplomatiques de cette guerre. Car la victoire japonaise de Port-Arthur est une déflagration internationale retranscrite par tous les grands médias occidentaux de l’époque, qui dilatera pour plusieurs décennies le nationalisme militariste nippon dans des accès de grandiloquence belliqueuse.

 

Le plus intéressant, selon moi, sont les conclusions que l’auteur tire de cette gigantesque bataille. Pour la première fois peut-être de toute l’histoire militaire, c’est l’artillerie qui devient l’acteur majeur des combats. L’infanterie, préfiguration du premier conflit mondial, se trouve désormais désarmée face aux barrages de feu dressés par les obus, shrapnels et mitrailleuses. La topographie elle même devient mouvante, en témoigne ces collines complètement transformées en d’informes et monumentaux monceaux de terre, gravas et cadavres mêlés. L’industrialisation et la mécanisation systématiques de la guerre, entrevues lors de la Guerre de Sécession, sont définitivement en marche. Ainsi l’auteur n’a-t-il pas peur d’affirmer dès la page 8 : « du point de vue de l’histoire militaire, le 20e siècle commence en 1904 devant Port-Arthur ». Seule l’aviation est encore alors absente des équations militaires.

 

Port-Arthur 1904-1905 est un livre dont je vous recommande sans hésiter la lecture.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 12:20

Allary Éditions, 2015

 

 

Cette bande dessinée, ou devrais-je plutôt dire ce roman graphique, est un récit autobiographique narrant la jeunesse de l’auteur. Ce deuxième tome explore les années 1984 et 1985, lorsque le petit Riad Sattouf revient avec ses parents s’installer en Syrie près de Homs, là d’où est originaire son père.

 

Plus qu’un besoin de revenir sur les étapes marquantes de son enfance, ce qu’il fait d’ailleurs avec beaucoup d’humour, L’Arabe du futur 2 permet à Riad Sattouf de peindre avec force détails la société syrienne des années 1980. Ce sont les questions sociétales qui l’intéressent le plus et, à travers ses yeux d’enfant, on découvre peu à peu la place difficile de la femme dans cette Syrie profondément patriarcale, l’endoctrinement mis en place à l’école auprès de la jeunesse en faveur du régime dictatorial de Bachar El-Assad, la concurrence du consumérisme occidental vis-à-vis des modes de vie traditionnels, la place centrale de l’Islam dans les relations sociales, le clientélisme des apparatchiks syriens, etc. Et qui de mieux que Riad Sattouf, né d’une mère française et d’un père syrien, pour nous retranscrire avec l’innocence – toute relative – de l’enfance la complexité de cette société ? Usant d’une gamme chromatique très restreinte, à savoir le rose, le noir, le rouge et le vert, ces trois dernières couleurs rappelant le drapeau syrien, chaque anecdote de vie est pour lui le moyen de confronter les points de vue (celui de son père, de sa mère, de ses cousins, de sa famille, de ses voisins, de ses camarades de classe, etc.) sur l’évolution des moeurs. Souvent avec drôlerie mais sans pour autant évacuer le plus tragique, lorsque par exemple une femme est assassinée par ses deux frères car coupable de relation hors mariage. Bien que dénoncés à la police, les deux meurtriers seront rapidement relâchés et bénéficieront du soutien d’une partie du village, qui rejette l’opprobre sur leur soeur lâchement assassinée.

 

À l’heure où la guerre civile fait rage en Syrie, la lecture de L’Arabe du futur 2 pose quelques jalons bienvenus quant à la compréhension de l’histoire socio-économique de ce pays.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 16:33

Les Moutons électriques, 2015

 

 

 

À l’instar de Janua Vera, Jean-Philippe Jaworski publie à nouveau un recueil de nouvelles nous plongeant dans l’univers du Vieux Royaume. Intitulé Le sentiment du Fer, celui-ci comporte cinq courts récits narrant les aventures de protagonistes inédits, à travers la République de Ciudalia, le Royaume de Leomance, le royaume de Kahad Burg ou bien encore le Port franc de Llewynedd. Cinq nouvelles, cinq héros aux fortunes diverses.

 

Force est d’avouer qu’en comparaison à son dernier chef-d’oeuvre, Chasse royale, Le sentiment du Fer s’avère quelque peu inégal. Si la première nouvelle éponyme, qui met en scène le maître assassin Cuervo au coeur d’une mission à hauts risques, régale, les histoires suivantes pâtissent toutes de menus défauts, heureusement non rédhibitoires. L’elfe et les égorgeurs, malgré une habile mise en abyme, s’avère plutôt anecdotique. Profanation, au parfum de magie noire, se termine de manière un peu –  trop ? – abrupte. Désolation, captivant hommage au film La Communauté de l’anneau de Peter Jackson, se conclut sur une chute décevante. Quant à La troisième hypostase, sa narration se trouve altérée par un manque de contextualisation des personnages. Cela étant dit, Le sentiment du Fer reste un ouvrage plaisant, qui ne remet aucunement en cause la qualité du style d’écriture toujours impeccable de son auteur et son talent pour surprendre.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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2 juillet 2015 4 02 /07 /juillet /2015 10:50

Éditions Flamarion, 1998

 

 

 

Traiter de l'Holocauste n'a rien de bien précurseur au premier abord. Nombreux sont les films, les livres, les émissions ou les hommages qui ont fouillé et retourné le thème jusqu'au moindre détail. Pourtant, dans Maus, si le sujet abordé par Art Spiegelman n'est pas avant-gardiste, la forme et le support le sont assurément. L'originalité tient dans le fait de conter un récit dont l'initiateur n'est pas maître, dépendant des souvenirs de son géniteur. Ainsi, il nous invite, le temps de ces 300 pages, à suivre la longue errance de Vladeck durant la Seconde Guerre mondiale. C'est dans cette Europe meurtrie qu'il devient un héros ordinaire, un survivant d'Auschwitz. Un homme comme les autres, ni plus courageux, ni plus lâche. Un homme qui traverse la guerre et en revient, mais qui finalement est sans doute resté piégé dans ces temps troubles tant son quotidien en porte les séquelles. Une histoire intime qui nous entraîne dans la grande histoire, celle d'un génocide et d'un drame universel ayant marqué la mémoire collective.

 

Cette biographie dessinée évoque le regard curieux d'un enfant sur le parcours de son père, de sa famille, et de sa mère dont le souvenir vient régulièrement hanter le récit. Des pérégrinations qui nous mèneront au sein des pogroms polonais, des camps d'Auschwitz et ceux de Dachau. Il nous décrit les rafles, les fuites, les planques, mais aussi les compromis ou les coopérations pour survivre jusqu'à la libération. Il utilise le passé familial pour dévier sur un second fil rouge, celui de l'écriture du livre. Une mise en abyme de l'auteur du récit hanté par ce passé dont il hérite mais qui ne pourra jamais lui appartenir. Il a subi l'impact de la tragédie dans sa relation parentale. Entre incompréhension et conflit, il suggère le gouffre séparant la génération ayant vécu la Shoah et celle lui succédant, les liens familiaux altérés, le poids d'un père absent, ne trahissant aucune émotion, semblant plus ébranlé par les petits tracas du quotidien que par les atrocités qu'il a vécues. C'est l'histoire d'un fils et d'un père dont ces dernières confidences deviennent les seuls moments d’intimité partagée.

 

Maus, un OVNI de la BD ! Intelligent et réfléchi, primé du prestigieux Prix Pulitzer en 1992. Un témoignage d'une authenticité crue, sans doléance ni subversion. Art Spiegelman se positionne en simple observateur, loin de toute amertume ou reproche, et s’évertue à ne pas enjoliver les événements. D'ailleurs, dans le compte rendu biographique du passage de son père au cours de cette période trouble, il s'applique à ne jamais le glorifier, le présentant comme un avare et un raciste à travers lequel il voit, par instant, la caricature mise en avant par les Nazis. Il ne cherche pas non plus à louanger les oppressés ou blâmer les oppresseurs, mettant en scène ses protagonistes dans toute leur ambiguïté et sous leurs côtés les plus sombres. En montrant le moins montrable de ses personnages, il les rend tout simplement humains. Il saisit de façon poignante l'individualisme que les besoins primordiaux finissent par révéler en chacun de nous. Via ces diverses facettes, l'auteur offre une formidable étude psychologique : un questionnement sur la nature humaine, le comportement adopté face à des situations extrêmes et l'instinct de survie. Il nous pousse à nous interroger sur nous-mêmes dans une fable où il illustre son propos au moyen d'une métaphore visuelle, transfigurant les Juifs en rongeurs, les Polonais en gorets et les Allemands en félins, en référence à la propagande allemande usant du zoomorphisme dans ses campagnes de désinformation et d'extermination. Un choix graphique qui s'avère judicieux jusque dans le dessin : un noir et blanc au trait stylisé dont la simplicité, la sobriété et l'humilité servent l'ambiance du récit, qui retranscrit la distanciation du narrateur avec la misère et l'horreur du sujet tout au long de l'ouvrage. Ce travail, empreint des doutes de l'artiste quant à l'authenticité et la justesse de l’œuvre qu'il réalise, change des visions et des approches classiques de l’événement, ainsi que des discours pompeux et patriotes !

 

Voilà quelques heures bien dépensées à lire cette intégrale et quelques autres à absorber MetaMaus. Deux pavés de la bande dessinée qui se dévorent et ouvrent l'appétit plutôt que de rassasier !

 

 

 

Par KanKr

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22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 09:15

Les moutons électriques, 2015

 

 

Je pèse mes mots : Chasse royale est l’un des meilleurs livres de cette année 2015. Un pur régal littéraire, que j’ai avalé d’une traite et qui ne devrait pas décevoir beaucoup de ses lecteurs. Chasse royale poursuit le récit de la vie de Bellovèse entamé par Jean-Philippe Jaworski dans Même pas mort, en lui conférant cette fois-ci une dimension tragique saisissante. Car Bellovèse, fils de Sacrovèse, n’est pas un homme comme les autres. Guerrier celte affilié à la fois aux Turons et aux Bituriges, il se trouve désormais au service du haut-roi Ambigat, celui-là même qui vainquit son père au combat. Écartelé entre les liens du sang, la crainte des dieux, le code de l’honneur et la fraternité des armes, Bellovèse devient héros, main armée de la vengeance. Car si Jean-Philippe Jaworski déploie sous nos yeux incrédules cette saga celtique puissante et épique, c’est pour mieux nous offrir l’effroyable tragédie des hommes dont se joue le Destin. À l’image des soldures ayant pour obligation de périr au côté de leur roi, le sang requiert le sang, même s’il faut pour cela sacrifier sa propre famille. Grâce à son style d’écriture riche et précis comme le glaive, l’auteur nous transporte dans une folle chevauchée au devant de la mort, toujours plus folle, toujours plus meurtrière. « La guerre, elle est comme le puits de la Déesse, ce conduit obscur par lequel circulent le passé et l’avenir. C’est un abîme au fond duquel miroitent des mystères trompeurs : nous dansons tous sur ses lèvres, nous jouons avec la peur du vide. Et, tôt ou tard, nous y basculons tous. » (p. 113-114) À ce titre, la seconde partie du livre ne laisse pas une seule seconde de respiration au lecteur.

 

Lancez-vous sans la moindre hésitation dans cette saga des Rois du monde ; impossible de rester insensible au souffle épique qui s’en dégage page après page. Le rythme ternaire de la citation liminaire ne s’y trompait pas : « Le sang gicle. Bataille sauvage. L’esprit est troublé. » Ce second tome est un conte magistral, la preuve écrite que la littérature est art.

 

 

Par Matthieu Roger

 

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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 11:00

Éditions Steidl, 2013

 

 

Intrigués par les ruines et l'abandon de patrimoines humains, Yves Marchand et Romain Meffre laissent cette fois traîner leurs appareils photo sur la côte sud-ouest du Japon, à quinze kilomètres de Nagasaki. Après Détroit, ils investissent Hashima, une île-cité qui s'est développée au début du XXe siècle autour d'un gisement de houille. Cet infime sosie de l'archipel japonais, surnommé Gunkanjima (île cuirassée) pour son aspect de puissant navire de guerre, se traverse aisément le temps d'une cigarette. Son habit de béton et les hautes murailles qui l'encerclent lui donnent, à tort, l'apparence d'un Alcatraz nippon. Bien que concentrée, architecturalement et démographiquement (5 259 habitants en 1929 pour une surface de 480 mètres sur 160), la vie y était plus agréable qu'ailleurs. On y trouvait tous les services et équipements importants (école, cinéma, gymnase, hôpital, dentiste, restaurant, magasins, etc.). Sa terre infertile, l'absence de végétation et son climat hostile n'ont pas empêché trois générations de Japonais de s'y succéder. Son poumon de charbon, découvert en pleine révolution industrielle, marquera sa prospérité, notamment pour subvenir à la forte demande engendrée par la guerre.

Mitsubitchi, conscient de son fort potentiel, acheta l'île et la développa pour en faire une institution de l’exploitation du diamant noir. La cité minière, résidence des employés, a grossi autour du puits dont des tunnels descendaient sous le niveau de la mer, là où se trouvaient les bancs de charbon. L'île atteignit ainsi la plus forte densité de population connue au monde, au point d'utiliser les déchets des forages pour étendre sa surface au sol.

 

Gunkanjima, aujourd’hui désertée de ses habitants et de toute activité économique, est devenue un vestige de l'ère industrielle, mais aussi un symbole des sociétés modernes fondées sur l'éphémère et l'obsolescence programmée. Désormais récif fantôme à l'architecture froide et austère, expression d'une idéologie et d'un dévouement à la production, depuis le début de l'année 1974 et l'avènement du pétrole et du nucléaire, elle a été livrée aux intempéries et aux vents marins. Ce sont ce délabrement, ces ruines esthétiques, ces empreintes laissées par l'histoire, à la fois sinistres et poétiques, que sont venus saisir les deux auteurs. À travers cet ouvrage, ils nous livrent une vision inquiétante de l'avenir de toute entreprise humaine, abandonnée à son propre silence, sa décomposition et sa futilité.

 

 

 

Par KanKr

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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 11:06

Les Éditions Mnémos, 2014

 

 

On pourrait presque parler d’un coup de maître pour ce premier roman. Fabien Cerutti nous livre là, même s’il s’était déjà frotté à l’écriture d’univers de jeux de rôles, un récit dense et haut en couleurs qui mérite indéniablement le détour. Ce professeur agrégé d’histoire livre avec Le Bâtard de Kosigan une réadaptation réjouissante du Moyen Âge du XIVe siècle, sur fond de Guerre de Cent ans mâtinée de fantasy. L’histoire s’articule autour de la figure de Pierre Cordwain de Kosigan, chevalier mercenaire et assassin, qui n’est pas sans rappeler le Benvenuto de Gagner la Guerre. Ce personnage nous est rendu tout de suite attachant, car son humour caustique n’a d’égal que sa vaillance au combat. Chef d’un troupe de mercenaires d’élite, il ne va pas hésiter à s’immiscer au coeur d’une intrigue politique mettant aux prises les maisons royales de France, d’Angleterre, le duché de Bourgogne et le comté de Champagne. Guidé par ses seuls intérêts, celui que l’on surnomme le Bâtard de Kosigan devra défier ses ennemis dans les lices de Troyes ; malheur au vaincu ! Ces joutes sur fond de rivalités politiques m’ont rappelé les tournois incroyables contés par Pierre Naudin dans son Cycle d’Ogier d’Argouges, dont je vous recommande impérativement la lecture.

 

La première originalité de ce livre est d’introduire elfes, orcs, Changesangs, Humals léonins et autres créatures imaginaires au milieu d’une ambiance médiévale dépeinte avec grand réalisme. Cet alliage de la fantasy et du roman historique fonctionne à merveille, sans aucune faute de goût. L’autre singularité de l’auteur est d’alterner l’histoire du Bâtard avec celle de son descendant, Kergaël de Kosigan, qui cinq siècles et demi plus tard voit le passé de son illustre ancêtre refaire surface en même temps qu’un étrange coffre aux matériaux inconnus. Cette alternance des chapitres entre 1339 et 1899 entretient un suspens efficace, mais confère parfois malencontreusement un rythme décousu à la narration.

 

Le Bâtard de Kosigan vient de recevoir le Prix Imaginales des Lycéens. Amplement mérité.

 

 

Par Matthieu Roger

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite