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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 14:05

Tana Éditions, 2016

 

 

Genís Carreras entreprend ici une démarche extrêmement orginale : mêler au sein d’un même ouvrage design et philosophie. Pensé comme un dictionnaire visuel, Philographique confronte une centaine de paradigmes et concepts philosophiques en « isme » à leur délinaison en logos géométriques. Chaque double page permet au lecteur de redécouvrir une notion philosophique fondamentale – absolutisme, déterminisme, monisme, positivisme, stoïcisme, etc. – et de la mettre en perspective grâce à des dessins à la fois épurés et vecteurs de sens. Ces métaphores visuelles, outre leur originalité graphique, viennent compléter la définition fournie. Symboles ou représentations abstraites, leur agencement et leur couleur questionnent tout autant qu’elles précisent. Voici ci-dessous, à titre d’exemples, trois vis-à-vis proposés par l’auteur.

 

« Anarchisme : série de conceptions qui s’opposent à l’idée d’État comme moyen de gouverner et qui défendent une société basée sur des relations non hiérarchiques. » (p.16-17)

 

« Historicisme : théorie qui suppose que pour comprendre un événement historique, vous devez comprendre le contexte philosophique dans lequel il prend place, au lieu de l’expliquer avec des idées supposées intemporelles ou fondamentales. » (p.92-93)

 

« Socialisme : système économique dans lequel les moyens de production sont possédées et contrôlées par le plus grand nombre et pas par quelques-uns. » (p.168-169)

 

Un symbole placé près du numéro de la page indique à quel domaine de la philosophie la théorie concernée appartient : métaphysique, morale, épistémologie, politique, religion ou divers. L’anarchisme, l’historicisme et le socialisme sont ainsi logiquement classés dans le domaine politique, là où le cynisme sera plutôt du ressort de la morale et le pessimisme du ressort de la métaphysique.

J’ai trouvé ce livre passionnant car il ouvre mille portes de réflexions sans pour autant s’engager dans des détours intellectuels absconds. L’alliage de la théorie et de supports visuels est très bien pensé et constitue une manière inédite de réfléchir la pluralité des points de vue humains. Philographique ou comment aborder la culturelle générale de manière inventive et créative. Bravo à Genís Carreras !

 

 

 

 

Par Matthieu Roger

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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 11:37

Éditions Julliard, 2015

 

 

 

La réputation de Denis Robert n'est plus à faire. Journaliste d'investigation, il s'est notamment démarqué lors de la très médiatique affaire Clearstream par son obstination et son étude consciencieuse des faits. Dans Mohicans, sa dernière enquête, il nous livre sa version de l'histoire du journal le plus polémique de France. Un portrait à charge contre Philippe Val, Richard Malka, Cabu, et dans une moindre mesure ceux qui ont repris la marque Charlie Hebdo depuis 1992. Son ouvrage vient contrebalancer les prétendues vérités défendues par Philippe Val dans son livre C’était Charlie. Denis Robert retrace le parcours chaotique d'un journal à travers Hara-Kiri Mensuel, Hara-Kiri Hebdo, la Gueule Ouverte, Charlie Mensuel et Charlie Hebdo, et ce jusqu’en mai 2015, après les tragiques événements du 7 janvier.

Selon lui, il y a deux périodes. La première, de la création à la disparition d'Hara-Kiri en 1982, est la plus faste. Celle où l'humour, l'insolence, la subversion ont amusé, choqué ou ouvert les yeux de toute une génération de lecteurs et libéré la voie à une nouvelle façon de faire du journalisme. La seconde, de 1992 à nos jours, qui verra la dilapidation de l'héritage et le remodelage de l'hebdomadaire. L'humour bête et méchant est remplacé par des prises de position politiques, le titre est volé à Cavanna qui est progressivement mis au rebut, les contradicteurs sont évincés, etc. Le tout dans un but d'enrichissement personnel et d'assouvissement d'une soif de pouvoir.

 

Comme à son habitude, l'auteur s’appuie sur des sources précises, des recherches minutieuses et de nombreux entretiens pour expliquer le travail de sape d'un concept par le fossoyeur Val. Néanmoins, il rend également au fil des pages un bel hommage à ceux qu'il appelle les Mohicans : Choron, Delfeil de Ton, Reiser, Gébé, Siné, Fournier, etc., mais surtout Cavanna, le boss, plume impétueuse autant que talentueuse. Des kamikazes qui ne prenaient rien au sérieux et pour qui tout était prétexte au rire ! Il conte leur histoire, aussi belle qu'éphémère. Une aventure unique qui sent le sexe, l'alcool et la liberté !

 

 

Par KanKr

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30 novembre 2015 1 30 /11 /novembre /2015 15:04

Les Presses Universitaires de France, 2012

 

 

En ces temps sombres où la bêtise s'impose comme une philosophie de vie, voilà un opuscule profondément moderne ! À travers Les lois fondamentales de la stupidité humaine, Carlo Cipolla nous décrit le fonctionnement de la société en dégageant quatre grandes catégories dans lesquelles il classe les individus : les crétins, les intelligents, les bandits et les stupides. Ils se démarquent les uns des autres par l'effet de leurs actions individuelles sur l'ensemble de la société. Ainsi, celles d'un crétin entraînent des pertes pour lui et des gains pour autrui, l'être intelligent agit de manière à procurer un bénéfice à tous, le bandit n'envisage que son seul avantage, quant à l'être stupide ses actions engendrent des pertes pour les autres sans aucun profit pour lui-même. Partant de ce principe, chaque être humain se situe irrémédiablement dans un de ces cercles. Il tire ensuite cinq lois fondamentales et leur impact sociétal pour conclure son propos par ce simple constat : tous nos déboires ont la même origine, la stupidité humaine ! Ce truculent brûlot, égratignant sans compter le fléau que représente la bêtise pour l'humanité, met en évidence que les êtres stupides sont légion, mais aussi que ce caractère ne s'apprend pas, celui-ci est inné. En ce sens, il est impossible de les manipuler puisque leur comportement s'exprime hors de toute pensée rationnelle.

 

Traité d'un ton absurde et plein d'humour, ce petit chef-d’œuvre sans prétention de l'historien économique italien vaut le coup de perdre quelques instants à le lire. Avec ses 72 pages étayées de graphiques à la portée de tous, il est rapidement dévoré et son sujet inattendu ouvre une réflexion mélangeant philosophie, économie et sociologie tout en restant un traité à la portée ludique. L'auteur nous offre, sous un aspect d'étude scientifique, un essai sans chiffres ni sources, qui a comme vertu de prouver qu'il est possible d'extraire des lois sur tout et n'importe quoi ! Formidablement bien pensé, si en finissant l'ouvrage on en conclut que les individus stupides sont supérieurs en nombre, celui-ci a surtout le mérite de mettre en garde contre les théories ineptes foisonnantes !

 

 

Par KanKr

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15 octobre 2015 4 15 /10 /octobre /2015 10:11

Les Échappés, 2015

 

 

 

Il existe des ouvrages qui pèsent plus que d'autres, et cela indépendamment de leur taille ou du nombre de pages qui les composent. L'ultime opus de Charb, Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes, est de ceux-là. Lourd de souvenirs, lourd de conséquences, lourd de sens surtout, il y effectue une mise au point concernant les attaques constantes qui touchent le journal dans lequel il officie. Un coup de colère venant du cœur, qui a gagné en force avec l'assassinat de son auteur le 7 janvier dernier, deux jours seulement après l'avoir bouclé. Si sa plume s'est tue à tout jamais, il nous laisse une ode à la liberté d'expression, fustigeant l'ignorance et l’imbécillité, intelligemment écrite.

 

En sept lettres il répond à tous ceux qui les accusent, lui et Charlie Hebdo, d'être islamophobes. Dans sa ligne de mire, tour à tour les extrémistes religieux se servant du dogme pour asseoir leur légitimité, les racistes qui détournent l'hebdomadaire pour véhiculer leurs idées, les médias qui agitent des chiffons rouges dans leurs colonnes et les politiques fébriles qui cèdent face à la pression des extrêmes, au point d'aller à l'encontre de la législation française. S'il poursuit ici son combat, c'est sans agression, mais en invoquant les racines des mots dans une leçon de vocabulaire adressée à tous ceux qui en dévoient le sens. Sans cesse pointé du doigt et jugé pour provocation envers les musulmans, il rappelle que les phobies sont des peurs et que, par extension, l'islamophobie est une peur de l'islam. Or, si la peur est regrettable, elle n'est en rien condamnable. En fervent défenseur de l'égalité des droits, il constate que le terme islamophobie a remplacé celui de racisme et dénonce dans ce livre l'instrumentalisation de cette formule pour amalgamer les antiracistes critiquant un culte à ceux qui s'en prennent aux adeptes de l'islam. Critiquer une spiritualité est devenu aussi répréhensible que de discriminer quelqu'un en raison de son appartenance religieuse.

Charb nous laisse son dernier témoignage quant à son inquiétude de voir la lutte antiraciste évincée par une lutte pour la protection et la promotion d'une théologie, mais aussi de voir la libéralisation du racisme ouverte par le débat sur l'identité nationale engagé par Nicolas Sarkozy. Il milite pour son droit à l'humour, son droit au blasphème, considérant qu'il n'y a pas de doctrine au-dessus des autres. La pointe critique est toujours là, le cynisme aussi, mais uniquement pour souligner le ridicule de ces messages mortifères. Ainsi conclut-il cet opuscule posthume en posant la question suivante : et l'athéophobie dans tout ça ?

Si incontestablement Charb était un dessinateur de talent, sa plume n'a rien à envier à son coup de crayon ! Un hymne à l'antiracisme à lire sans modération !

 

 

 

Par KanKr

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 12:20

Allary Éditions, 2015

 

 

Cette bande dessinée, ou devrais-je plutôt dire ce roman graphique, est un récit autobiographique narrant la jeunesse de l’auteur. Ce deuxième tome explore les années 1984 et 1985, lorsque le petit Riad Sattouf revient avec ses parents s’installer en Syrie près de Homs, là d’où est originaire son père.

 

Plus qu’un besoin de revenir sur les étapes marquantes de son enfance, ce qu’il fait d’ailleurs avec beaucoup d’humour, L’Arabe du futur 2 permet à Riad Sattouf de peindre avec force détails la société syrienne des années 1980. Ce sont les questions sociétales qui l’intéressent le plus et, à travers ses yeux d’enfant, on découvre peu à peu la place difficile de la femme dans cette Syrie profondément patriarcale, l’endoctrinement mis en place à l’école auprès de la jeunesse en faveur du régime dictatorial de Bachar El-Assad, la concurrence du consumérisme occidental vis-à-vis des modes de vie traditionnels, la place centrale de l’Islam dans les relations sociales, le clientélisme des apparatchiks syriens, etc. Et qui de mieux que Riad Sattouf, né d’une mère française et d’un père syrien, pour nous retranscrire avec l’innocence – toute relative – de l’enfance la complexité de cette société ? Usant d’une gamme chromatique très restreinte, à savoir le rose, le noir, le rouge et le vert, ces trois dernières couleurs rappelant le drapeau syrien, chaque anecdote de vie est pour lui le moyen de confronter les points de vue (celui de son père, de sa mère, de ses cousins, de sa famille, de ses voisins, de ses camarades de classe, etc.) sur l’évolution des moeurs. Souvent avec drôlerie mais sans pour autant évacuer le plus tragique, lorsque par exemple une femme est assassinée par ses deux frères car coupable de relation hors mariage. Bien que dénoncés à la police, les deux meurtriers seront rapidement relâchés et bénéficieront du soutien d’une partie du village, qui rejette l’opprobre sur leur soeur lâchement assassinée.

 

À l’heure où la guerre civile fait rage en Syrie, la lecture de L’Arabe du futur 2 pose quelques jalons bienvenus quant à la compréhension de l’histoire socio-économique de ce pays.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 11:00

Éditions du Seuil, 2000

 

Les Éditions du Seuil réunissent dans cet ouvrage deux textes du critique littéraire et sémiologue Roland Barthes (1915-1980). Écrits entre 1971 et 1973, Variations sur l’écriture et Le Plaisir du texte traitent de l’écriture comme médium culturel indépassable de l’humanité. Si Variations sur l’écriture présente une approche plus historique et académique de l’écriture, Le Plaisir du texte engage tout autant le critique que l’écrivain dans une déclaration d’amour au processus d’écriture. Car la scription, dynamique physique et psychologique, engage bien plus qu’un impératif de communication. Au contraire, nous explique l’auteur, l’écriture sert bien plus souvent qu’on ne pourrait le penser à voiler, à dissimuler. Parcourant les siècles à l’aune des idéogrammes et alphabets rythmant l’alternance des civilisations, il ne cesse de souligner combien l’écriture s’avère être une activité intrinsèquement contradictoire, à la fois instrument de pouvoir, de ségrégation sociale, et pratique de jouissance liée aux pulsions du corps. De même Roland Barthes distingue les « textes de plaisir », sur lesquels porte la critique, des « textes de jouissance », qui induisent l’adhésion. Cette prééminence de la lettre ou du signe gravé, martelé, tracé en tant que symbole culturel confère au langage une capacité d’altération de son lectorat. Pourquoi dès lors renoncer au plaisir du texte ? D’autant plus que ses natures sont innombrables. On en vient alors à ce passage absolument sublime, que je relis toujours avec autant de délectation :

« Plaisir du texte. Classique. Culture (plus il y aura de culture, plus le plaisir sera grand, divers). Intelligence. Ironie. Délicatesse. Euphorie. Maîtrise. Sécurité : art de vivre. Le plaisir du texte peut se définir par une pratique (sans aucun risque de répression) : lieu et temps de lecture : maison, province, repas, proche, lampe, famille là où il faut, c’est à dire au loin et non loin (Proust dans le cabinet des senteurs d’iris), etc. Extraordinaire renforcement de moi (par le fantasme) ; inconscient ouaté. Ce plaisir peut être dit : de là vient la critique. » (p. 118)

 

De là vient la critique... Puissent Les lectures d’Arès retranscrire avec le même allant que Barthes le plaisir de la critique et le plaisir de lire, et intégrer cet alliage puissant  au « catalogue personnel de nos sensualités ».

 

 

Par Matthieu Roger

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 11:11

Coédition (mouvement)SKITe – sens&tonka, 2005

 

 

 

L’Art de gouverner la culture n’est autre que le troisième volume de la collection Culture Publique, dont nous vous avons déjà présenté les deux premiers opus sur ce site. Cet ouvrage revient sur l’évolution des politiques culturelles françaises entre 1981 et 2005, période qui voit l’extinction définitive de l’ancienne prééminence des Beaux-Arts en faveur des nouveaux enjeux des industries culturelles. Quelques rapports de loi et archives personnelles de Jack Lang viennent compléter une vingtaine d’interventions écrites ou interviews, dont la mise en comparaison éclaire les ambitions culturelles exprimées aux plus hauts sommets de l’État. Ce qui est intéressant ici, c’est la pluralité des points de vue proposés, entre ceux d’anciens ministres (Jack Lang, Catherine Trautmann, Jacques Toubon), techniciens de la culture (Alain Van der Malière, Jack Ralite), artistes, universitaires, un syndicaliste, etc. Cette confrontation des points de vue instaure un dialogue passionnant, où l’on décèle malheureusement trop souvent la frustration des espoirs déçus. On retiendra notamment le bilan anxiogène mais fort juste de l’historien des politiques culturelles Philippe Poirier :

« Le plus inquiétant est le déficit du débat politique sur les questions de la politique culturelle. Les finalités de la politique culturelle de l’État sont peu lisibles. La thématique de la « diversité culturelle » ne peut suffire au plan intérieur, même si sa mobilisation sur la scène internationale peut se révéler pertinente. L’heure est au désenchantement alors même que le débat public sur ces questions peine à surmonter les seules logiques corporatistes. Au sein des partis politiques et chez les élus locaux, la réflexion ne se renouvelle guère ou ne reste appréhendée qu’en des termes très généraux bien éloignés des enjeux qui travaillent les paysages culturels, à l’échelle internationale et nationale, comme à l’échelle des territoires. » (p. 62)

Alors qu’en 2015 le manque d’éducation artistique des élus et le peu d’intérêt du gouvernement pour les affaires culturelles sont plus que jamais criants, la culture s’est aujourd’hui transformée en outil de communication politique, où l’institution financeuse des artistes procède bien trop souvent selon une néfaste logique de retour sur investissement.

 

Afin de conclure ce passionnant panorama de l’action publique française dans le champ artistique et culturel, une étude du quatrième et dernier volet de Culture Publique, intitulé La Culture en partage (2005), est d’ores et déjà prévue sur Les lectures d’Arès.

 

 

Par Matthieu Roger

 

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 12:13

Nouveau Monde Editions, 2014

 

 

 

Si tout le monde ne peut mettre un visage sur le peintre norvégien Edvard Munch, rares sont ceux qui ne connaissent pas Le cri, ce tableau expressionniste de 1893 symbolisant l'homme moderne torturé par une crise d'angoisse existentielle. Cette œuvre pourrait, à elle seule, incarner son auteur et ses tourments. Un artiste dans la plus grande tradition des romantiques, un génie mélancolique, une vie de bohème, des histoires d'amour alambiquées, des amitiés promptes, des rencontres éphémères, des adieux tragiques, etc. À la fois adulé et stigmatisé, notamment par la critique, Munch a une histoire palpitante digne d'une pièce de théâtre. Artiste multiple aussi bien par les supports, les techniques, les outils ou les domaines qu'il expérimente, c'est à Berlin, durant la Belle Époque, que sa production sera la plus faste. Il se rapprochera du groupe des artistes excentriques et noctambules, qui exacerbent sa créativité et donnent matière à des œuvres anticonformistes outrepassant souvent les barrières morales et bousculant l'art bourgeois. S'il avouait ne jamais peindre ce qu'il voyait mais ce qu'il avait vu, son œuvre n'en demeure pas moins essentiellement autobiographique, marquée par son enfance, sa jeunesse, ses rencontres, ses passions et ses désespoirs.

 

C'est sa passion pour cet artiste qui a poussé Steffen Kverneland à nous livrer cette biographie dessinée. Au croisement de la B.D. et du catalogue d'exposition, il revisite l'histoire déjantée de ce pionnier de l’expressionnisme dans un ouvrage pertinent et solidement documenté. À travers un style graphique et une interprétation très personnels, Steffen Kverneland s'est appuyé sur des sources d'époque écrites, de l'artiste, de sa famille et de ses contemporains (correspondances, notes, témoignages, dessins, tableaux, etc.) pour nous immerger au tournant du XXe siècle, avec humour et décalage, portant un regard romanesque sur son sujet.

On comprend aisément, à la lecture de ces 280 pages, pourquoi ce travail est le fruit de sept années de labeur, tant la précision du récit et l'aspect graphique inspiré des codes visuels de Munch nous offrent une version à la fois réelle et truculente du peintre. L'auteur use, avec talent, de divers styles, passant de l'expressionnisme au cubisme ou au surréalisme, de la couleur au noir et blanc ou encore à la bichromie, en réalisant des dessins, des photographies, des croquis, des caricatures ou des reproductions plus fidèles, allant même jusqu'à répliquer, avec son coup de crayon si singulier, les peintures de Munch. Il les recontextualise, les explique, les décrypte, pour en proposer une autre lecture et apporter sa vérité sur les œuvres du peintre.

 

Le temps d'une errance dans les pas de Munch, il nous entraîne aux plus grandes heures de l'artiste pour nous raconter son œuvre. Il se met lui même en scène effectuant des recherches, partageant ses travaux avec ses amis, via une mise en abîme qui embarque le lecteur dans une leçon d'histoire de l'art. Le récit, volontairement désordonné, par l'auteur, est à l'image d'un Munch qui dans ses œuvres s'amusait à réécrire les codes.

Steffen Kverneland nous livre là, sous couvert d'un titre au plus simple apparat du nom de l'artiste dont il raconte la vie, un projet ambitieux qui a vite trouvé sa place parmi les chefs-d’œuvre de la bande dessinée norvégienne.

 

 

Par KanKr

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27 décembre 2014 6 27 /12 /décembre /2014 13:50

Éditions de l’Œuvre, 2010

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Le prix à payer est le récit poignant du destin extraordinaire de Mohammed al-Moussaoui, fils d’une noble et respectée maison irakienne. Désigné pour succéder à son père à la tête du clan familial, Mohammed jouit de son statut d’homme privilégié, même si les al-Sayyid al-Moussaoui se méfient de l’administration autoritaire et corrompue mise en place par le Parti Baas de Saddam Hussein. Sauf qu’envoyé en service militaire à la frontière iranienne – en 1987 la guerre Iran-Irak fait toujours rage –, Mohammed va découvrir grâce à son voisin de chambrée la foi chrétienne. Plus encore, il va se convertir au christianisme, une décision qui changera à jamais sa vie. Car dans la société islamique irakienne, la conversion à une autre religion autre que l’Islam est considérée comme un crime, passible de mort. Entre la joie que lui apporte cette nouvelle voie spirituelle et le carcan social édicté par le fanatisme religieux, Mohammed va vite prendre la vraie mesure de son choix radical. Renié par ses plus proches, une fatwa est même prononcée à son encontre : il n’est plus désormais qu’un mécréant à abattre.

 

Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est le tableau que peint l’auteur des sociétés irakienne et jordanienne. Gangrénées une mise en pratique obscurantiste des commandements du Coran, ces sociétés voient les us et coutumes les plus traditionnelles s’intriquer avec un islamisme politique fondamentaliste qui ne laisse aucune place à la liberté de pensée. Avec en toile de fond la dictature de Saddam Hussein – Mohammed sera torturée par la police politique, privé de toute dignité –, la corruption endémique de l’administration, le clanisme régissant le tissu social irakien, la misogynie triomphante s’exerçant au sein des cellules familiales, sans oublier les rivalités exacerbées entre chiites et sunnites. Que faire lorsque même sa propre mère substitue la haine la plus violente à l’amour ? « Je ne reconnais plus les miens. Ceux qui possèdent des armes, je le devine, sont prêts à appuyer sur la détente au moindre geste, à la moindre parole de travers. (…) Même ma mère, ma propre mère, qui vient de faire son entrée dans la pièce éructe des paroles d’une violence inouïe : Tuez-le et jetez-le dans le Basel ! » (p. 98)

 

Plus qu’une autobiographie, Le prix à payer est un plaidoyer saisissant et éloquent contre l’intolérance, le fanatisme religieux et l’oppression des minorités cultuelles. Sans faire œuvre de prosélytisme déplacé, il met en lumière le caractère irrecevable du fondamentalisme islamique, aux antipodes de l’Islam modéré par exemple majoritaire en France, aujourd’hui terre d’accueil de l’auteur. N’oublions pas qu’en Irak, la chute de Mossoul et l’expulsion de 100.000 chrétiens de leurs villages de la plaine de Ninive ont accéléré leur disparition progressive. Depuis 2003, 90 % des chrétiens d’Irak ont dû, à l’instar de Joseph Fadelle, quitter le pays.

 


Par Matthieu Roger

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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 16:30

Éditions Eyrolles, 2014

 

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Dans cet ouvrage au format livret, le journaliste ciné Gersende Bollut choisit de nous présenter les cinquante films d’animation méritant selon lui de rester dans la postérité. Un choix pour le moins ardu pour l’auteur, lequel s’est appliqué à présenter une diversité des époques, des genres et des esthétiques, tout en évacuant de fait toute prétention à l’exhaustivité. Pari réussi, puisqu’il réussit tout aussi bien à ramener le lecteur en enfance – qui n’a pas déjà rêvé petit devant les chef-d’œuvres universels de Walt Disney ? – qu’à remettre au goût du jour certains classiques restés à tort plus confidentiels, tels l’Allegro non troppo de Bruno Bozzetto (1976) ou le « dérangeant et envoûtant » Alice de Jan Svankmajer (1988). Sans oublier les meilleures productions contemporaines, des grands succès des Studios Pixar au renouveau français symbolisé par l’émouvant Ernest et Célestine (2012), en passant par les grands animés japonais, avec Mamoru Hosoda et Hayao Miyazaki en chefs de file. Tout juste pourra-t-on regretter l’absence de Renaissance réalisé par Christian Volckman (2006), même pas cité en liste complémentaire, pourtant l’une des plus grosses claques visuelles de ces dix dernières années. Mais Pourquoi est-ce un chef-d’œuvre ? – 50 longs-métrages d’animation expliqués n’en dresse pas moins un très beau et éloquent panorama de l’évolution du dessin animé. Et si certains traitements formels traditionnels arrivent encore à le disputer à l’hégémonie de l’image de synthèse, la multiplicité des thèmes traités par toutes ces « pépites filmiques » prouvent bien que le cinéma d’animation n’a pas à être considéré comme un sous-genre du septième art. Comme l’indique Gersende Bollut dans son introduction, « l’animation souffre en effet d’une trop grande méconnaissance de la part du grand public, souvent prompt à la réserver et à n’y accorder qu’un intérêt poli ». Il est aujourd’hui temps que la tendance s’inverse, et ce livre apporte sans conteste une belle pierre à l’édifice.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite