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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 11:00

Éditions du Seuil, 2000

 

Les Éditions du Seuil réunissent dans cet ouvrage deux textes du critique littéraire et sémiologue Roland Barthes (1915-1980). Écrits entre 1971 et 1973, Variations sur l’écriture et Le Plaisir du texte traitent de l’écriture comme médium culturel indépassable de l’humanité. Si Variations sur l’écriture présente une approche plus historique et académique de l’écriture, Le Plaisir du texte engage tout autant le critique que l’écrivain dans une déclaration d’amour au processus d’écriture. Car la scription, dynamique physique et psychologique, engage bien plus qu’un impératif de communication. Au contraire, nous explique l’auteur, l’écriture sert bien plus souvent qu’on ne pourrait le penser à voiler, à dissimuler. Parcourant les siècles à l’aune des idéogrammes et alphabets rythmant l’alternance des civilisations, il ne cesse de souligner combien l’écriture s’avère être une activité intrinsèquement contradictoire, à la fois instrument de pouvoir, de ségrégation sociale, et pratique de jouissance liée aux pulsions du corps. De même Roland Barthes distingue les « textes de plaisir », sur lesquels porte la critique, des « textes de jouissance », qui induisent l’adhésion. Cette prééminence de la lettre ou du signe gravé, martelé, tracé en tant que symbole culturel confère au langage une capacité d’altération de son lectorat. Pourquoi dès lors renoncer au plaisir du texte ? D’autant plus que ses natures sont innombrables. On en vient alors à ce passage absolument sublime, que je relis toujours avec autant de délectation :

« Plaisir du texte. Classique. Culture (plus il y aura de culture, plus le plaisir sera grand, divers). Intelligence. Ironie. Délicatesse. Euphorie. Maîtrise. Sécurité : art de vivre. Le plaisir du texte peut se définir par une pratique (sans aucun risque de répression) : lieu et temps de lecture : maison, province, repas, proche, lampe, famille là où il faut, c’est à dire au loin et non loin (Proust dans le cabinet des senteurs d’iris), etc. Extraordinaire renforcement de moi (par le fantasme) ; inconscient ouaté. Ce plaisir peut être dit : de là vient la critique. » (p. 118)

 

De là vient la critique... Puissent Les lectures d’Arès retranscrire avec le même allant que Barthes le plaisir de la critique et le plaisir de lire, et intégrer cet alliage puissant  au « catalogue personnel de nos sensualités ».

 

 

Par Matthieu Roger

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 11:11

Coédition (mouvement)SKITe – sens&tonka, 2005

 

 

 

L’Art de gouverner la culture n’est autre que le troisième volume de la collection Culture Publique, dont nous vous avons déjà présenté les deux premiers opus sur ce site. Cet ouvrage revient sur l’évolution des politiques culturelles françaises entre 1981 et 2005, période qui voit l’extinction définitive de l’ancienne prééminence des Beaux-Arts en faveur des nouveaux enjeux des industries culturelles. Quelques rapports de loi et archives personnelles de Jack Lang viennent compléter une vingtaine d’interventions écrites ou interviews, dont la mise en comparaison éclaire les ambitions culturelles exprimées aux plus hauts sommets de l’État. Ce qui est intéressant ici, c’est la pluralité des points de vue proposés, entre ceux d’anciens ministres (Jack Lang, Catherine Trautmann, Jacques Toubon), techniciens de la culture (Alain Van der Malière, Jack Ralite), artistes, universitaires, un syndicaliste, etc. Cette confrontation des points de vue instaure un dialogue passionnant, où l’on décèle malheureusement trop souvent la frustration des espoirs déçus. On retiendra notamment le bilan anxiogène mais fort juste de l’historien des politiques culturelles Philippe Poirier :

« Le plus inquiétant est le déficit du débat politique sur les questions de la politique culturelle. Les finalités de la politique culturelle de l’État sont peu lisibles. La thématique de la « diversité culturelle » ne peut suffire au plan intérieur, même si sa mobilisation sur la scène internationale peut se révéler pertinente. L’heure est au désenchantement alors même que le débat public sur ces questions peine à surmonter les seules logiques corporatistes. Au sein des partis politiques et chez les élus locaux, la réflexion ne se renouvelle guère ou ne reste appréhendée qu’en des termes très généraux bien éloignés des enjeux qui travaillent les paysages culturels, à l’échelle internationale et nationale, comme à l’échelle des territoires. » (p. 62)

Alors qu’en 2015 le manque d’éducation artistique des élus et le peu d’intérêt du gouvernement pour les affaires culturelles sont plus que jamais criants, la culture s’est aujourd’hui transformée en outil de communication politique, où l’institution financeuse des artistes procède bien trop souvent selon une néfaste logique de retour sur investissement.

 

Afin de conclure ce passionnant panorama de l’action publique française dans le champ artistique et culturel, une étude du quatrième et dernier volet de Culture Publique, intitulé La Culture en partage (2005), est d’ores et déjà prévue sur Les lectures d’Arès.

 

 

Par Matthieu Roger

 

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 12:13

Nouveau Monde Editions, 2014

 

 

 

Si tout le monde ne peut mettre un visage sur le peintre norvégien Edvard Munch, rares sont ceux qui ne connaissent pas Le cri, ce tableau expressionniste de 1893 symbolisant l'homme moderne torturé par une crise d'angoisse existentielle. Cette œuvre pourrait, à elle seule, incarner son auteur et ses tourments. Un artiste dans la plus grande tradition des romantiques, un génie mélancolique, une vie de bohème, des histoires d'amour alambiquées, des amitiés promptes, des rencontres éphémères, des adieux tragiques, etc. À la fois adulé et stigmatisé, notamment par la critique, Munch a une histoire palpitante digne d'une pièce de théâtre. Artiste multiple aussi bien par les supports, les techniques, les outils ou les domaines qu'il expérimente, c'est à Berlin, durant la Belle Époque, que sa production sera la plus faste. Il se rapprochera du groupe des artistes excentriques et noctambules, qui exacerbent sa créativité et donnent matière à des œuvres anticonformistes outrepassant souvent les barrières morales et bousculant l'art bourgeois. S'il avouait ne jamais peindre ce qu'il voyait mais ce qu'il avait vu, son œuvre n'en demeure pas moins essentiellement autobiographique, marquée par son enfance, sa jeunesse, ses rencontres, ses passions et ses désespoirs.

 

C'est sa passion pour cet artiste qui a poussé Steffen Kverneland à nous livrer cette biographie dessinée. Au croisement de la B.D. et du catalogue d'exposition, il revisite l'histoire déjantée de ce pionnier de l’expressionnisme dans un ouvrage pertinent et solidement documenté. À travers un style graphique et une interprétation très personnels, Steffen Kverneland s'est appuyé sur des sources d'époque écrites, de l'artiste, de sa famille et de ses contemporains (correspondances, notes, témoignages, dessins, tableaux, etc.) pour nous immerger au tournant du XXe siècle, avec humour et décalage, portant un regard romanesque sur son sujet.

On comprend aisément, à la lecture de ces 280 pages, pourquoi ce travail est le fruit de sept années de labeur, tant la précision du récit et l'aspect graphique inspiré des codes visuels de Munch nous offrent une version à la fois réelle et truculente du peintre. L'auteur use, avec talent, de divers styles, passant de l'expressionnisme au cubisme ou au surréalisme, de la couleur au noir et blanc ou encore à la bichromie, en réalisant des dessins, des photographies, des croquis, des caricatures ou des reproductions plus fidèles, allant même jusqu'à répliquer, avec son coup de crayon si singulier, les peintures de Munch. Il les recontextualise, les explique, les décrypte, pour en proposer une autre lecture et apporter sa vérité sur les œuvres du peintre.

 

Le temps d'une errance dans les pas de Munch, il nous entraîne aux plus grandes heures de l'artiste pour nous raconter son œuvre. Il se met lui même en scène effectuant des recherches, partageant ses travaux avec ses amis, via une mise en abîme qui embarque le lecteur dans une leçon d'histoire de l'art. Le récit, volontairement désordonné, par l'auteur, est à l'image d'un Munch qui dans ses œuvres s'amusait à réécrire les codes.

Steffen Kverneland nous livre là, sous couvert d'un titre au plus simple apparat du nom de l'artiste dont il raconte la vie, un projet ambitieux qui a vite trouvé sa place parmi les chefs-d’œuvre de la bande dessinée norvégienne.

 

 

Par KanKr

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27 décembre 2014 6 27 /12 /décembre /2014 13:50

Éditions de l’Œuvre, 2010

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Le prix à payer est le récit poignant du destin extraordinaire de Mohammed al-Moussaoui, fils d’une noble et respectée maison irakienne. Désigné pour succéder à son père à la tête du clan familial, Mohammed jouit de son statut d’homme privilégié, même si les al-Sayyid al-Moussaoui se méfient de l’administration autoritaire et corrompue mise en place par le Parti Baas de Saddam Hussein. Sauf qu’envoyé en service militaire à la frontière iranienne – en 1987 la guerre Iran-Irak fait toujours rage –, Mohammed va découvrir grâce à son voisin de chambrée la foi chrétienne. Plus encore, il va se convertir au christianisme, une décision qui changera à jamais sa vie. Car dans la société islamique irakienne, la conversion à une autre religion autre que l’Islam est considérée comme un crime, passible de mort. Entre la joie que lui apporte cette nouvelle voie spirituelle et le carcan social édicté par le fanatisme religieux, Mohammed va vite prendre la vraie mesure de son choix radical. Renié par ses plus proches, une fatwa est même prononcée à son encontre : il n’est plus désormais qu’un mécréant à abattre.

 

Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est le tableau que peint l’auteur des sociétés irakienne et jordanienne. Gangrénées une mise en pratique obscurantiste des commandements du Coran, ces sociétés voient les us et coutumes les plus traditionnelles s’intriquer avec un islamisme politique fondamentaliste qui ne laisse aucune place à la liberté de pensée. Avec en toile de fond la dictature de Saddam Hussein – Mohammed sera torturée par la police politique, privé de toute dignité –, la corruption endémique de l’administration, le clanisme régissant le tissu social irakien, la misogynie triomphante s’exerçant au sein des cellules familiales, sans oublier les rivalités exacerbées entre chiites et sunnites. Que faire lorsque même sa propre mère substitue la haine la plus violente à l’amour ? « Je ne reconnais plus les miens. Ceux qui possèdent des armes, je le devine, sont prêts à appuyer sur la détente au moindre geste, à la moindre parole de travers. (…) Même ma mère, ma propre mère, qui vient de faire son entrée dans la pièce éructe des paroles d’une violence inouïe : Tuez-le et jetez-le dans le Basel ! » (p. 98)

 

Plus qu’une autobiographie, Le prix à payer est un plaidoyer saisissant et éloquent contre l’intolérance, le fanatisme religieux et l’oppression des minorités cultuelles. Sans faire œuvre de prosélytisme déplacé, il met en lumière le caractère irrecevable du fondamentalisme islamique, aux antipodes de l’Islam modéré par exemple majoritaire en France, aujourd’hui terre d’accueil de l’auteur. N’oublions pas qu’en Irak, la chute de Mossoul et l’expulsion de 100.000 chrétiens de leurs villages de la plaine de Ninive ont accéléré leur disparition progressive. Depuis 2003, 90 % des chrétiens d’Irak ont dû, à l’instar de Joseph Fadelle, quitter le pays.

 


Par Matthieu Roger

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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 16:30

Éditions Eyrolles, 2014

 

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Dans cet ouvrage au format livret, le journaliste ciné Gersende Bollut choisit de nous présenter les cinquante films d’animation méritant selon lui de rester dans la postérité. Un choix pour le moins ardu pour l’auteur, lequel s’est appliqué à présenter une diversité des époques, des genres et des esthétiques, tout en évacuant de fait toute prétention à l’exhaustivité. Pari réussi, puisqu’il réussit tout aussi bien à ramener le lecteur en enfance – qui n’a pas déjà rêvé petit devant les chef-d’œuvres universels de Walt Disney ? – qu’à remettre au goût du jour certains classiques restés à tort plus confidentiels, tels l’Allegro non troppo de Bruno Bozzetto (1976) ou le « dérangeant et envoûtant » Alice de Jan Svankmajer (1988). Sans oublier les meilleures productions contemporaines, des grands succès des Studios Pixar au renouveau français symbolisé par l’émouvant Ernest et Célestine (2012), en passant par les grands animés japonais, avec Mamoru Hosoda et Hayao Miyazaki en chefs de file. Tout juste pourra-t-on regretter l’absence de Renaissance réalisé par Christian Volckman (2006), même pas cité en liste complémentaire, pourtant l’une des plus grosses claques visuelles de ces dix dernières années. Mais Pourquoi est-ce un chef-d’œuvre ? – 50 longs-métrages d’animation expliqués n’en dresse pas moins un très beau et éloquent panorama de l’évolution du dessin animé. Et si certains traitements formels traditionnels arrivent encore à le disputer à l’hégémonie de l’image de synthèse, la multiplicité des thèmes traités par toutes ces « pépites filmiques » prouvent bien que le cinéma d’animation n’a pas à être considéré comme un sous-genre du septième art. Comme l’indique Gersende Bollut dans son introduction, « l’animation souffre en effet d’une trop grande méconnaissance de la part du grand public, souvent prompt à la réserver et à n’y accorder qu’un intérêt poli ». Il est aujourd’hui temps que la tendance s’inverse, et ce livre apporte sans conteste une belle pierre à l’édifice.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 13:04

Éditions du Cherche-midi, 2000

 

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Moins riche que le Dictionnaire des mots rares et précieux publiés aux Éditions 10/18, ce Petit dictionnaire des mots [rares] n’en offre pas moins un beau voyage le long des méandres de la langue française. Amoureux des mots, Thierry Prellier, de son état directeur maternelle et instituteur, nous propose ses mots choisis, parfois sublimes, cocasses, décoratifs, ou bien futiles, ampoulés, maniérés, mais toujours riches de multiples évocations. Comme il nous le rappelle fort justement, « la collection de mots doit servir et non pas asservir la Compréhension, la Communication, l’Esthétique, la Correspondance, dans le sens baudelairien du terme aussi bien que dans le sens postal. N’usez de termes nouveaux aux autres qu’avec délicatesse, avec respect. Offrez du contexte, donnez une explication éventuellement, non pas doctorale mais limpide, d’un simple coup d’œil de connivence. Offrez les mots de votre collection. Ils ne seront jamais perdus pour vous et prendront, a contrario, encore plus de saveur. » (p. 10)

 

Points forts de ce Petit dictionnaire des mots [rares], sa mise en page aérée, plus qu’appréciable, ainsi que la présence de citations littéraires qui viennent illustrer chaque terme. Une manière intelligente de s’instruire et de voyager avec ces vocables qui nous font rêver : adamantin, caducée, célestiel, effluence, gonfalon, lilial, nadir, parousie, sigisbée, vénusté, et tant d'autres encore…

 

 

Par Matthieu Roger

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 16:08

Éditions 10/18, 1999

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La langue de Molière n’en a jamais fini de nous surprendre et de nous étonner. Voilà ce qu’illustre parfaitement ce Dictionnaire des mots rares et précieux, publié en format poche par les Éditions 10/18, sous la direction de Jean-Claude Zylberstein. Il compile plusieurs milliers de termes anciens ou inusités, remettant à l’honneur ces mots qui constituent, quoi qu’on puisse en dire, une part de notre patrimoine culturel national. Aucun champ lexical ne reste inexploré : botanique, marine, mythologie, art militaire, musique, herméneutique, etc. Définition après définition, le lecteur curieux appréhende les évolutions de la langue française, sa richesse, sa diversité affriolante. Si la rareté de certains mots peut parfois sembler anachronique, elle n’empêche nullement, bien au contraire, de témoigner des évolutions du langage et de ses usages, des mentalités et des comportements. Saviez-vous que l’acrostole orne les proues des navires ? Saviez-vous qu’une fleur crispiflore possède des pétales frisés ? Connaissez-vous l’éphialte, ce démon incube ? Et quid de la furie, ancienne étoffe de soie indienne aux motifs fantastiques ? Rien n’est plus agréable que de se perdre dans les méandres de la langue française, dont les mots savoureux sont autant d’invites au voyage et à la quête de sens. Ci-dessous, un trop succinct florilège :

 

- Amarescent (adj.) : dont le goût est légèrement amer.

- Chryséléphantin, ine (adj.) : se dit d’une sculpture dont les matériaux sont en or et ivoire.

- Diffamé (adj.) : en héraldique, se dit d’un lion représenté sans queue.

- Embûcher (v. tr.) : poster en embuscade.

- Flambe (n. f.) : épée à lame ondulée, en usage au Moyen Âge. Les kriss malais sont des flambes.

- Isadelphe (adj.) : se dit des monstres doubles constitués de deux corps également développés.

- Mastaba (n. m.) : partie supérieure et visible d’une tombe égyptienne, constituée par un édifice de maçonnerie à l’intérieur duquel se trouve la chapelle.

- Nitescence (n. f.) : lueur, clarté.

- Prosopopée (n. f.) : figure qui consiste à faire agir ou parler une personne absente ou morte, une chose inanimée, une abstraction.

- Scalde (n. m.) : noms que les anciens Scandinaves donnaient à leurs bardes ou poètes.

- Vagant (n. m.) : pilleur d’épaves.

 

Si vous êtes amoureux du langage et des mots, ce Dictionnaire des mots rares et précieux est indéniablement fait pour vous. Outil de culture générale, ou bien réceptacle à idées pour écrivains et poètes, il élargit le champ de nos possibles, permettant le mot juste, précisant la pensée.


 

Par Matthieu Roger

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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 12:53

Gingko Press, 2009

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Sous-titré The Art of Shepard Fairey, ce magnifique ouvrage d’art aux superbes illustrations ne déparera dans aucune bibliothèque. Publié à l’occasion du vingtième anniversaire du projet Obey Giant, qui rendit Shepard Fairey célèbre dans le monde entier, il rajoute pour le plus grand plaisir du lecteur 96 pages à l’édition originelle de 2006. L’occasion de découvrir l’œuvre aussi gigantesque que percutante d’un artiste hors du commun. Un très bref aperçu vous en est donné actuellement au Musée de La Poste à Paris, dans le cadre de l’exposition Au-delà du Street Art (jusqu’au 30 mars 2013).

 

Ceux qui ne connaissent pas Shepard Fairey, alias Obey, ont sûrement au moins tous déjà vu son portrait de Barack Obama durant la première campagne présidentielle, intitulé Hope, considéré par le New Yorker comme l’illustration politique la plus efficace depuis Uncle Sam Wants You. Mais tout remonte en fait aux années 1990, lorsque Shepard Fairey débuta une campagne de dissémination de ses autocollants et posters Giant dans toutes les villes des États-Unis, en détournant les codes de la publicité et du message politique. Dans son manifeste de 1990, Obey affirme que cette campagne correspond à un processus d’expérimentation phénoménologique. La phénoménologie d’Heidegger, pour le dire de manière simpliste, vise à questionner en profondeur ce que nous percevons de manière superficielle de notre propre environnement. Ce qui pouvait être considéré comme acquis d’avance se mue ainsi en observation abstraite. Heureusement, rien d’abstrait dans l’art d’Obey. Celui-ci, en reprenant inlassablement sur ses compositions le leitmotiv « Obey », se place dans la suite logique des questions politiques soulevées par George Orwell dans 1984 et La ferme des animaux. Avec en ligne de mire un seul objectif : susciter l’interrogation et le questionnement du spectateur, par défaut consommateur et souvent voyeur, devant une œuvre à première vue incongrue et inclassable.

 

Au vu de cette démarche éminemment politique, pas étonnant que les codes d’Obey soient empruntés à la propagande russe et chinoise, que ce soit  à travers la couleur – avec notamment la récurrence du rouge Rodtchenko -– ou la composition. On retrouve souvent dans son œuvre des références à ses premiers travaux, comme l’œil de Big borther is watching you (2006). Selon moi, Obey est certainement le plus talentueux coloriste actuel. Au moyen de seulement deux, trois ou quatre couleurs, il nous abreuve d’œuvres qui non seulement sont belles, mais ont toutes un message percutant à transmettre. L’exemple parfait d’un art qui ne prétend fournir aucune réponse intangible mais ne cesse de nous hanter.

 

Nota bene : Obbey: Supply & Demand se déguste an anglais.

 


Par Matthieu Roger

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 21:46

Éditions Verdier,  2012

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J’avais repéré Camille de Toledo suite à sa récente publication d’un article dans Le Monde où il décochait un manifeste pour une nouvelle Europe poétique. Souhait pour le moins inhabituel – et salutaire – à l’heure où l’on débat sans cesse des modalités de sauvegarde d’une Europe économique tout en évacuant l’impératif d’une Europe politique et d’une Europe culturelle refondées, ou devrais-je plutôt dire à fonder. Dans L’inquiétude d’être au monde, Camille de Toledo se penche sur l’état philosophique politique de l’Europe, qu’il juge très réactionnaire. Il en veut pour preuve la récente tuerie perpétré par le Norvégien Anders Bhering Breivik sur l’île d’Utoya le 22 juillet 2011 (soixante-neuf campeurs chassés et tués de sang-froid), drame que l’on retrouve en filigrane tout au long de la soixantaine de pages de ce livre. En réponse à cet état philosophique européen très dégradé, l’auteur milite pour une meilleure compréhension de l’entre-deux, c’est-à-dire des interstices culturels qui se nichent entre les langues, entre les peuples. L’inquiétude d’être au monde se lit alors comme un chant lyrique en faveur d’une nouvelle poésie politique, en faveur d’une nouvelle « poéthique » pour reprendre un de ses néologismes introduisant la notion d’éthique. En fait, c’est surtout la réalité du carrefour atteint aujourd’hui par la jeunesse européenne qui l’intéresse. Un carrefour souvent synonyme de croisements et d’exils. En réponse à la langue politique des consolations hypocrites et des fausses promesses, l’auteur entend poser par écrit une vision pessimiste mais non désenchantée de notre Europe.

 

J’aime beaucoup le style d’écriture de Camille de Toledo, rempli à la fois d’assurance et de sensibilité. Si on peut parfois regretter son trop grand pessimisme, qui entremêle la complainte au chant poétique, sa recherche d’un nouveau dialogue européen, sa tentative de déconstruction des paradigmes actuels ne manquent pas d’audace. Dommage que cela le conduise quelquefois à lancer certaines énormités ou raccourcis réducteurs, comme lorsqu’il proclame : « Que ceux qui voulaient inscrire la chrétienté dans sa Constitution se dénoncent, car ils sont, eux aussi, les assassins des gamins d’Utoya. » (p. 49)

 

 

Par Matthieu Roger

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23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 00:53

Coédition (mouvement)SKITe – sens&tonka, 2004


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Les Visibles manifestes constituent le second opus de la collection d’essais documentaires Culture Publique. Après un premier volume consacré à L’Imagination au pouvoir, ces nouveaux morceaux choisis invitent le lecteur à retraverser la mémoire encore agissante de la politique culturelle contemporaine. Ils reviennent notamment sur la politique des grands travaux architecturaux qui émailla la période mitterrandienne (Grand Louvre, Bibliothèque Nationale de France, Opéra Bastille, etc.). Au-delà de ces érections monumentales, l’encouragement durant les années 1980 des œuvres d’art publiques pose la question d’un vitalisme culturel retrouvé. Entre rupture et perpétuation d’un « État-spectacle », autour des figures tutélaires de François Mitterrand et Jack Lang, les diverses contributions recueillies dans cet ouvrage interrogent la part visible du volontarisme politique. Telles les parties immergées des coulisses élyséennes, les lettres échangées entre le ministre de la culture et son président montrent la nécessité de l’arbitraire lorsque les enjeux culturels sont d’envergure nationale. Les Visibles manifestes permettent alors de mieux comprendre les tenants et aboutissants des choix effectués  à l’heure du 1 % culturel.

 

Au milieu d’une trentaine d’analyses dont celles Jean-Marc Adolphe, Patrick Bouchain ou encore Dominique Perrault, la perspective que nous livre le sociologue Jean Viard sur l’état de la culture en France s’avère selon moi des plus pertinentes. Je cite : « La culture a historiquement accompagné l’idée de conquête, s’associant aux découvertes, mais aussi à la domination, à l’aliénation, le tout sous l’égide de figures emblématiques. (…) Comment passe-t-on d’un monde de la conquête à un monde de l’habité ? Comment sait-on le rendre désirable ? Actuellement, on en a plutôt peur. Certes, depuis trente ans, nous nous sommes énormément ouvertes à la circulation des biens matériels. (…) Mais la France est un pays qui n’a connu que très tardivement une curiosité à l’égard de la culture des autres, car elle a toujours eu une vision missionnaire de son rôle. Nous sommes donc dans une période où nous nous rendons compte que les autres font œuvre, ce qui n’est déjà pas si mal. Mais qu’avons-nous à dire de ce monde qui naît ? » Encore faudrait-il que « le faire œuvre » dont parle Jean Viard fasse sens. Un défi auquel se doit de se confronter toute politique culturelle digne de ce nom.

 

 


Par Matthieu Roger

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite