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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 20:59

Éditions Grasset, 2007

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Avec Mon traître Sorj Chalandon nous offre un très beau récit sur l’Irlande, la guerre et l’amitié. Un récit autobiographique puisque le narrateur, Antoine, raconte en fait une partie de la vie de l’auteur. Antoine est un jeune luthier français qui, au cœur des années 1970 tombe amoureux de l’Irlande, de son histoire et de ses habitants. Il noue des liens privilégiés avec Jim et Cathy, qui deviennent sa famille d’accueil sur Belfast, et surtout Tyrone Meehan, un activiste de l’Irish Republican Army. Pour Antoine ce dernier est l’ami, le frère, l’incarnation de la bravoure du nationalisme irlandais. Chalandon dépeint cette amitié avec émotion et pudeur : « Nous étions comme ça, à deux, face au lac, et milieu de son Irlande et de son ciel. Il m’a pris par l’épaule. Il n’a rien dit, d’abord. Il a laissé le vent, la lumière effleurer les collines, les murets de pierres plates. Sa main, lourde sur mon épaule, ses yeux clos. Je l’ai regardé. J’étais fier. De sa confiance surtout. » (p. 119). Mais le combat qu’ils mènent, celui pour la libération de l’Irlande du Nord, n’est pas de ceux qui épargnent les cœurs vaillants. Car comme l’indique le titre du livre, Tyrone Meehan trahira.

 

Tyrone Meehan n’est autre que Denis Donaldson, qui fut retourné par le MI5 britannique contre son propre camp. L’annonce officielle de sa trahison, en 2005, fut pour l’auteur un véritable choc. Comment son ami avait-il pu lui mentir pendant si longtemps ? D’autant plus que son implication pour l’IRA (transits d’argent et accueil d’activistes dans son appartement parisien) l’avait engagé au-delà des simples actes. « Je trouvais étrange que la guerre déborde ainsi de ses frontières. Je savais que l’IRA ne frapperait jamais les intérêts britanniques sur le sol français. La France n’était qu’une base arrière. Un lieu de passage, de repli ou de repos. Mais l’IRA opérait en Allemagne, aux Pays-Bas, ailleurs que sur sa terre. Et qu’il aidait à tuer. Et qu’il tuerait. Et que ces hommes qui dormaient  dans ma chambre tueraient aussi peut-être. Mais voilà. C’était comme ça. J’étais entré dans la beauté terrible et c’était sans retour. » (p. 84).

 

Mon traître m’a ému. L’auteur manie la plume avec talent, enchaînant les phrases brèves et incisives sur un rythme où l’anaphore est reine. À la suite du narrateur on entre dans les coulisses d’une lutte armée qui marqua la seconde moitié du XXe siècle. Certaines scènes sont bouleversantes, comme l’annonce publique de la mort de Bobby Sands ou le face-à-face final entre Antoine et Tyrone. Aujourd’hui Sorj Chalandon publie Retour à Killybegs, où est exposé le pourquoi de la trahison de Tyrone. Si ce nouveau livre est du même acabit que Mon traître, nulle raison de douter que le succès soit au rendez-vous.

 

A ceux qui souhaiteraient appronfondir la question irlandaise, je recommande la lecture de l'ouvrage d'Agnès Maillot IRA - Les républicains irlandais (Editions PU de Caen, 2001).

 

 

Par Matthieu Roger

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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 14:47

Éditions Harper Voyager, 2011


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Ce monument de la fantasy nous projette au cœur des complots et intrigues politiques qui décideront de l’avenir du Royaume de Westeros. À l’est, au-delà des mers, Daenerys, dernier rejeton de la lignée des Targaryens, règne sur la cité de Meereen, assiégée par une coalition des états esclavagistes. Nombreux sont ceux qui cherchent à la rejoindre, qui pour prétendre à sa main, qui pour s’en faire une alliée de prestige. Parmi eux figure le nain Tyrion Lannister, qui, sa tête ayant été mise à prix, s’est échappé de la capitale Port-Réal. Il est désormais condamné à mort pour l’assassinat de son neveu, le Roi Joffrey. Même si Tyrion n’a pas commis ce régicide, il n’en a pas moins profité pour envoyer ad patres son propre père, Lord Tywin. Un Lannister paye toujours ses dettes…

Au nord des Sept Royaumes se dresse l’immense Mur de glace, sur lequel veillent les frères noirs de la Garde de Nuit. Leur commandant en chef, Jon Snow, bâtard de la famille des Starks, n’a pas la tâche facile. Il doit affronter des ennemis tant au sein de sa confrérie qu’au-delà du Mur, où les armées sauvages se massent pour un assaut décisif.

De tous côtés on assiste aux soubresauts des complots ourdis par les prêtres, les capitaines, les nobles, les esclaves et les êtres monstrueux qui œuvrent pour les différents prétendants au Trône de fer. Il est l’heure pour chacun d’affronter son destin.

 

Six ans que les fidèles lecteurs de George R.R. Martin attendaient ce livre ! C’est dire l’attente qui précédait la publication internationale de ce cinquième opus de la saga A Song of Ice and Fire (titre français : Le Trône de Fer), débutée en 1996. Selon un système bien rôdé de chapitres alternés, chacun d’entre eux correspondant au point de vue d’un seul protagoniste, G.R.R. Martin orchestre avec minutie et talent sa grande fresque épique. La force du Trône de fer est d’offrir au lecteur un univers riche et cohérent, aux multiples rebondissements, où la psychologie fouillée des personnages s’apprécie à l’aune des enjeux stratégiques de la lutte pour le pouvoir. A noter : le fil narratif de A Dance With Dragons se dévide en parallèle au précédent opus de la saga, A Feast for Crows. Si quelques chapitres peuvent décevoir, il n’en conserve pas moins une envergure pour l’instant inégalée dans la fantasy contemporaine.

 

Un épais pavé à savourer en anglais, en attendant une première traduction française début 2012.

 

 

Par Matthieu Roger

 

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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 20:08

Éditions Gallimard, 2009

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Ayant savouré avec délectation le premier roman et chef d’œuvre de Jean-Philippe Jaworski, Gagner la guerre, c’est fort logiquement que je m’en suis allé me procurer Janua vera, un recueil de huit nouvelles publié un an auparavant. Même si on n’atteint pas ici l’excellence scénaristique et la verve narrative de Gagner la guerre, force est d’admettre que le style d’écriture de l’auteur fait une nouvelle fois mouche. Un talent indéniable, repérable du fait que chaque nouvelle possède une atmosphère bien particulière. Ce n’est pas pour rien que Janua vera a reçu en 2008 du Prix du Cafard Cosmique. À travers huit récits, le lecteur explore différents âges et différentes régions du Vieux Royaume : Marche Franche, royaume de Leomance, république de Ciudalia, contrées sauvages d’Ouromagne. Un éclatement du temps et des lieux qui confère une profondeur historique ciselée à cette fantasy médiévale.

 

Tout d’abord quelques déceptions. Le service des dames met en scène le chevalier Ædan, n’ayant pour seule règle de vie que l’intransigeant code de l’honneur. Le canevas narratif classique, hommage explicite à Chrétien de Troyes, atteint vite ses limites. Une offrande très précieuse met en scène Cecht, un guerrier barbare en quête de rédemption. Le final ouvert de l’histoire, peu convaincant, m’a laissé sur ma faim. Le conte de Suzelle emprunte lui au caractère primesautier et pathétique des nouvelles de Guy de Maupassant, sans pour autant réussir à nous captiver. Ces trois déceptions, toutes relatives, sont plus que compensées par la qualité des cinq autres nouvelles proposées. La chute de Janua vera, qui ouvre le recueil, possède un côté cinématographique qui confine au bouleversant. Jour de guigne, en nous confrontant aux déboires comico-tragiques d’un malheureux clerc frappé du Syndrome de Palympseste, prouve que fantasy et humour peuvent faire bon ménage. Un amour dévorant renouvelle avec efficacité le registre fantastique. Que ceux qui craignent de s’aventurer en pleine forêt à la nuit tombée passent leur chemin ! Le confident m’a rappelé l’ambiance glauque et confinée d’une autre nouvelle, Le Puits et la Pendule d’Edgar Allan Poe. Là aussi, claustrophobes s’abstenir ! Et je garde le meilleur pour la fin avec Mauvaise donne, où l’on retrouve avec grand plaisir le héros de Gagner la guerre, don Benvenuto Gesufal, ainsi que le machiavélique Leonide Ducatore. Un récit haut en couleurs, où notre cher assassin navigue à vue entre les coups fourrés et complots politiques qui régissent Ciudalia, la cité aux mille venelles.

 

 

Par Matthieu Roger

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28 juin 2011 2 28 /06 /juin /2011 16:55

Éditions L’Atalante, 2011

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Année 2034. Décor post-apocalyptique. À cause d’une guerre nucléaire déclenchée pour un motif inconnu, l’humanité est depuis une dizaine d’année rayée de la carte. Seuls quelques milliers de rescapés ont trouvé refuge dans les tunnels du métro moscovite, évitant les radiations mortelles qui interdisent toute vie normale en surface. Et ce sans savoir si d’autres hommes, en d’autres endroits de la planète, ont réussi à survivre. Voilà donc maintenant dix ans que les survivants peuplent les tunnels du métro encore accessibles et tentent de s’organiser en une véritable société souterraine. Leur quotidien se résume au combat contre l’angoisse, les maladies, les monstres, les mutants, ainsi que des attaques psychiques provenant d’on ne sait où… D'un côté Rouges, trotskystes, néonazis, derniers démocrates, sectes et autres affidés de la Hanse se répartissent les anciennes lignes du métro, au gré des combats et des zones d’influence réservées. De l’autre certaines stations, livrées à elles-mêmes, regroupent quelques centaines d’individus, et ne sont protégés que par les seuls hérissons tchèques de leurs postes de garde. En-dessous de l’ancienne capitale de la Russie se déroule donc un jeu mortel, dont les règles s’amendent au son des balles de kalachnikovs.

 

C’est dans cette ambiance d'apocalypse que le lecteur suit l’itinéraire mouvementé de quatre personnages. Hunter est un tueur, un franc-tireur d’élite des souterrains obscurs, qui semble avoir perdu toute trace d’humanité. L’accompagne Homère, un vieillard cultivé dont l’unique préoccupation est de mettre un sens sur la fin de son existence. Ce tandem improbable croisera la route de Sacha, une jeune fille au passé dramatique, ainsi que celle de Léonid, musicien mystérieux rappelant le joueur de flûte de Hamelin.

 

Dimitri Glukhovsky renoue avec la recette qui fit de Métro 2033 un best-seller international, campant ici une humanité désœuvrée, dans un univers glauque à souhait. A l’image des évènements relatés dans le premier opus, le récit de Métro 2034 nous trimballe une nouvelle fois de station en station, au gré des pérégrinations de nos quatre protagonistes. Même s’il est parfois pénible de devoir se reporter constamment aux plans du métro – dénominations russes obligentpour suivre leurs parcours, force est d’avouer que l’atmosphère d’extinction de la civilisation est très bien rendue. Et si le rythme du scénario s’essouffle quelque peu à mi-chemin, c’est pour mieux repartir de plus belle et buter sur un dénouement final en forme de cliffangher. Rendez-vous en 2035 ?

 

 

Par Matthieu Roger

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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 12:51

Éditions Gallimard, 2011

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J’avais déjà repéré Jean-Philippe Jaworski au détour d’une nouvelle, Montefellòne, publiée dans l’anthologie Rois et Capitaines (éditions Mnemos, 2009). Montefellòne était clairement la meilleure nouvelle du recueil, et je m’étais promis de garder un œil attentif sur ce jeune auteur prometteur. Gallimard ayant réédité son premier roman en format poche, autant dire que j’ai sauté sur l’occasion.

 

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : Gagner la guerre est un chef-d’œuvre. Le genre de livre qu’on ne referme qu’une fois la dernière page tournée. Une panacée contre la médiocrité littéraire. Un gant jeté à la face de tous les détracteurs de la fantasy, que l’on se doit désormais de considérer comme un genre littéraire à part entière. Ce qui impressionne, c’est le style d’écriture de l’auteur, haut en couleurs, fourmillant de néologismes, aussi brillant dans ses descriptions qu’efficace dans la peinture des caractères humains. Jean-Philippe Jaworski manie la langue française comme un sculpteur manie son burin. À coups vifs et mordants, pour un rendu des plus artistiques où l’on sent la jouissance de l’écriture poindre à chaque phrase. On retrouve cette truculence du verbe dans la façon dont s’exprime le héros, don Benvenuto Gesufal, qui nous narre ici son histoire. Assassin de la guilde des Chuchoteurs au service du podestat de la République de Ciudalia, Leonide Ducatore, sa science de l’épée l’a rendu maître dans l’art d’éliminer les ennemis politiques de son employeur. Atout hors pair mais simple pion sur l’échiquier diplomatique, Benvenuto aura à affronter moult péripéties et coups bas pour espérer – peut-être – sauver sa peau.

 

Gagner la guerren’est pas un roman comme les autres, dans la mesure où les intrigues politiques du Vieux Royaume viennent s’enrichir d’une réflexion sous-jacente sur les sciences politiques et l’art de diriger. Ce n’est pas innocemment que Jaworski cite Napoléon Bonaparte et Nicolas Machiavel en préambule : d’emblée le ton est donné. On peut d’ailleurs comprendre le personnage de Leonide Ducatore comme une incarnation du pragmatisme machiavélien. Entre les mains des puissants, les espions, assassins, spadassins et autres sicaires ne sont que des leurres et des outils. Benvenuto le dit lui-même : « Notre destin, c’était de gagner la guerre, quitte à détruire ce que nous croyions défendre. C’est pourquoi je devais me lever, empoigner mes armes et anéantir la famille Mastigia. » (p. 926). Et l’auteur d’introduire chaque nouveau chapitre par une citation, convoquant des autorités aussi diverses et variées que Jean de La Bruyère, Molière, Sophocle, Yourcenar, Julien Gracq, François Villon ou Sartre. Nicolas Giffard, hérault du septième chapitre, notifie au lecteur cet art de la guerre qui fait force de loi en République de Ciudalia (p. 343) :

 

« La tactique peut être définie comme étant l’ensemble des moyens permettant de parvenir à un ou plusieurs objectifs préalablement déterminés par la stratégie. Ces deux formes de pensées sont indissociables.

Un plan stratégique ne peut être réussi sans le calcul précis des coups, sans le jeu tactique, et inversement des coups tactiques qui se succèdent sans lien logique et aboutissent généralement à une mauvaise position.

(…) L’instrument préféré du tacticien est la combinaison, suite des coups provoquant des répliques féroces. »

 

Gagner la guerre a obtenu en 2009 le prix Imaginales du meilleur roman français de fantasy. Totalement mérité !

 


Par Matthieu Roger

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 22:27

Éditions Gallimard, 2010


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Inigo tel un feu. Tel ce feu de la conversion qui brûle et ravage Inigo López de Loyola, celui qui fonda en 1539 la célèbre Compagnie de Jésus. Ce livre, qui se démarque du paysage littéraire français par la très grande qualité de son écriture, n’aborde ni  le pèlerinage en Terre Sainte ni la période jésuite d’Ignace de Loyola. Il se penche sur le jeune gentilhomme espagnol avide de gloire et de hauts faits, qui défend coûte que coûte les contreforts de la citadelle de Pampelune face aux assauts de l’infanterie et de la cavalerie françaises. Blessé par un boulet, la jambe brisée, celui-ci se retrouve cloué au lit pendant de nombreuses semaines. Temps de doutes, d’angoisse et de remises en cause. S’ensuit le récit assez hallucinant d’une conversion spirituelle que rien ne laissait présager. Touché par la grâce divine, Ignace décide d’abandonner le métier des armes, et se fera pèlerin puis ermite, vivant d’ascèse et de prières.

 

Inigo, comme je l’ai déjà dit, est un livre sur la conversion. Tout le talent de l’auteur est d’en restituer l’incommensurable violence. Submergé par l’amour de Dieu, Ignace n’en saisit ni les tenants ni les aboutissants. Il choisit de laisser désormais cette force spirituelle guider sa vie. En une invitation permanente au service désintéressé, à l’oubli de soi, à l’abandon total. Le lecteur assiste au combat de ce soldat contre ses pulsions d’homme : honneur, désir de gloire, plaisirs de la chair. Le style extrêmement sensible de François Sureau nous transporte dans un tourbillon d’états d’âme, au beau milieu d’une bataille spirituelle dont le protagoniste sortira éprouvé mais réconcilié avec lui-même. Et l’auteur de citer Rimbaud en épitaphe : « le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ». Avec cet ouvrage il fait œuvre de portraitiste, où pour le dire plus précisément de peintre de la conscience. Un exercice de style brillant, à l’évocation puissante, mais qui ne nécessitait pas les quinze pages d’apostille finales.

 


Par Matthieu Roger

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16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 13:41

In Flaubert – Œuvres (tome I), Bibliothèque de La Pléiade, éditions Gallimard, 1951

cover flaubert

 

Salammbô fait incontestablement partie des plus grands romans historiques de tous les temps. Flaubert y érige le style littéraire en un véritable art, mêlant la luxueuse profusion de ses descriptions à l’épisme saisissant d’une narration trépidante. Il nous transporte dans l’ancienne Carthage et nous fait miroiter le faste de ses cérémoniaux religieux. Il nous conduit au faîte de ses murailles, pour mieux contempler l’armée des barbares qui, par deux fois, viennent l’assiéger. Il nous conte l’antique Guerre des Mercenaires, en traçant le sillon sanglant des sièges, des batailles et des sacrifices. Mâtho, le chef d’une armée de mercenaires réclamant à Carthage le paiement de sa solde, devient grâce au génie de l’auteur l’incarnation de l’individu happé par les tourbillons du destin et des sentiments. Désirant plus que tout que Salammbô, la fille d’Hamilcar Barca, lui appartienne un jour, son amour fou le conduira aux pires sacrilèges et au déchaînement de forces meurtrières. Il expiera ses fautes lors d’un ultime châtiment.


Flaubert sait comment peindre le tourment des passions les plus sauvages et primaires, c’est pourquoi son récit transpire la violence et la mort, le carnage et la haine. Il n’a pas son pareil pour décrire le faste d’antiques mausolées ou nous faire contempler la farouche beauté des plateaux nord-africains. Utilisant un langage de spécialiste, il convoque toutes les tribus de l’antiquité pour nous offrir un panorama époustouflant de leurs traits les plus remarquables, de leurs coutumes et de leurs rites. Sans jamais abrutir le lecteur sous la multitude de ses savantes connaissances, il démontre avec Salammbô que le récit peur parfois s’accorder avec le travail de d’historien le plus exigeant qui soit. Ce sont plusieurs années d’études, de voyages et de recherches qui lui permirent de ressusciter sous les yeux ébahis du lecteur le panthéon des dieux carthaginois, le grouillement des peuplades méditerranéennes et les rivalités politiques de l’époque. Les tactiques et stratégies d’Hamilcar pour achever une guerre d’usure annonce la grandeur d’un fils caché, cet Hannibal qui fera vaciller Rome de son piédestal. Sa fille Salammbô, personnage à la fois romantique et tragique, se dresse comme une allégorie surréaliste incarnant tous les fantasmes : celui du pouvoir, de la beauté, de la richesse, de la préscience… Au fil des pages on assiste au crescendo inéluctable des plus folles passions, dont les deux exutoires s’avèrent être la barbarie et le fanatisme religieux. Ce livre est presque un paradoxe en soi, tant la cruauté des violences et la peinture des plus effroyables tortures tranchent avec une si belle prose. Comme l'a dit Théophile Gautier en son temps "Salammbô : ce n'est pas un livre d'histoire, ce n'est pas un roman, c'est un poème épique !"

 

Bien sûr, une telle œuvre ne peut dignement se savourer que dans un écrin à sa mesure. Dans cette optique, un ouvrage de la Bibliothèque de La Pléiade, avec son papier bible relié en pleine peau, fait office du compagnon de lecture idoine.

 


Par Matthieu Roger

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 16:26

Éditions Albin Michel, 1934

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Il y a quelques années j’avais pu voir Capitaine Conan, un excellent film réalisé par Bertrand Tavernier où Philippe Torreton donnait avec talent la réplique à Samuel Le Bihan. J’étais donc curieux de découvrir ce roman éponyme – d’où est directement tiré le film – pour lequel Roger Vercel obtint le Prix Goncourt en 1934. Ma curiosité ne fut point déçue : ce livre mérite indéniablement le détour.


Le récit débute dans les tranchées du front des Balkans, juste avant que l’armistice soit proclamé le 11 novembre 1918. Capitaine Conan est donc un roman qui porte plus sur les hommes après la guerre que sur la guerre elle-même. Le narrateur, le lieutenant Norbert, fait la rencontre de Conan, le chef d’un groupe de francs-tireurs d’une cinquantaine d’hommes plus portés sur les coups de main audacieux et les assauts à l’arme blanche que sur l’attente des obus fusil au pied. La menace soviétique étant prise au sérieux par les puissances occidentales, l’armée d’Orient est la seule à ne pas être mobilisée. Norbert et Conan sont donc envoyés tenir garnison en Bulgarie et en Roumanie, le premier attendant avec impatience la démobilisation, le second fort marri de ne plus pouvoir faire montre de ses capacités guerrières. C’est lorsque Norbert se retrouve parachuté avocat puis commissaire-rapporteur aux cours martiales qu’il peut enfin mesurer l’étendue des ravages de la guerre. Défilent devant lui des lâches, des malchanceux, des couards, des voleurs, des déserteurs, des innocents… Sa rectitude morale se heurte souvent au tempérament ombrageux de son ami Conan, selon qui la guerre est un véritable modus vivendi, qui exclut toute retenue ou commisération. Écoutons Norbert dépeindre l’un des accès de rage dont Conan était coutumier : « Toute sa guerre, toute sa haine lui remontait d’un coup à la tête, à la bouche ! Penché sur le trou noir d’une sape il y crachait des injures entrecoupées ; il le guettait comme s’il eût dû en sortir des hommes à tuer… J’en restais immobile d’horreur et de honte… » (p. 209). Les comptes rendus des différents procès instruits par Norbert sont entrecoupés de multiples récits et anecdotes de guerre. Car c’est en constatant comment la guerre a bouleversé la vie des soldats qu’elle a engloutis que l’auteur nous fait contempler le coût exubérant de la paix. Qu’ils pensent en incarner les vertus (de Scève), qu’ils en soient les pantins désarticulés (Erlane), qu’ils se délectent de sa fureur et sa violence (Conan), ou qu’ils souhaitent en atténuer les effets dévastateurs (Norbert), l’expérience de la guerre et du feu ravale les protagonistes de Capitaine Conan au rang de simples pions sur le vaste échiquier de la survie affrontant le destin.

 

Par Matthieu Roger

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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 18:54

Éditions Gallimard, 1983


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Avec Gilles et Jeanne Michel Tournier revisite la légende de Jeanne d’Arc et celle de son compagnon de route Gilles de Rais. Oscillant entre conte – avec par exemple une reprise du Petit Poucet de Perrault – et récit historique, l’histoire est celle de la longue descente aux enfers de Gilles de Rais, maréchal de France, brave d’entre les braves au cours de la Guerre de Cent ans, qui se transforma après la mort de Jeanne sur le bûcher de Rouen en un pédophile sanguinaire, adorateur du Malin et des forces obscures. La première partie du livre révèle l’emprise morale qu’exerce la Pucelle d’Orléans sur Gilles de Rais. Sa force de conviction et ses hauts faits ravissent le chef de guerre, qui voit dans la jeune paysanne venue de Domrémy l’incarnation de la sainteté et du Bien. Déjà attiré par le transcendantal et le surnaturel, Gilles de Rais se déclare prêt à la suivre aussi bien au Ciel qu’en Enfer. Et c’est bel et bien ce qu’il fera. Ravagé par la mort de Jeanne, il tend désormais à en incarner l’antithèse. Dès lors, il passe ses journées à parcourir ses vastes domaines, où ses hommes de mains le ravitaillent en jeunes garçons, ces derniers étant promis aux pires sévices et à une mort atroce. Bien qu’il ne connaisse pas la nature précise des exactions de son maître, Blanchet, son confesseur, se trouve désemparé devant une telle déchéance. Il part alors en Italie, à Florence, où il rencontre un clerc versé dans les sciences occultes, Francesco Prelati, qu’il fait revenir avec lui au château de Tiffauges. Loin d’être l’homme providentiel qui pourrait sauver l’âme de Gilles de Rais, Prelati n’a de cesse d’inciter l’ « ogre de Tiffauges » aux plus noirs desseins. Mais les exactions de ce sinistre tandem ne finiront pas impunis. Dénoncé par l’ampleur de ses crimes, Gilles de Rais se voit convoqué devant un tribunal ecclésiastique et avoue ses forfaits. Convaincu de sorcellerie, de sodomie et d’assassinats, il est condamné à être brûlé vif en compagnie de deux de ses sicaires. Ses derniers mots résonnent de l’amour envers celle qu’il a toujours révérée et qu’il va maintenant rejoindre dans l’au-delà : « Jeanne ! Jeanne ! Jeanne ! ».

 

Ce livre, facile à lire, est une bonne occasion de découvrir le style alerte et l’univers littéraire de Michel Tournier. Ce dernier, qui obtint en 1970 le prix Goncourt pour un autre roman, Le roi des Aulnes, verse souvent dans le fantastique. Ce n’est donc pas une surprise si les figures de l’ogre (Gilles de Rais) et de l’androgyne (Jeanne d’Arc) réapparaissent dans Gilles et Jeanne. L’inversion de leur nature intrinsèque (la sainte / le démon) et le parallélisme de leur trajectoire (la gloire et les affres de la Guerre de Cent ans, puis la mort sur un bûcher) relient ces deux personnages sur un mode à la fois mystérieux et touchant.

 

Ceux qui voudraient en savoir plus sur la véritable vie du "serial-killer" Gilles de Rais peuvent se référer à l'ouvrage de l'abbé Eugène Brossard publié en 1992 par les éditions Jérôme Millon Gilles de Rais : maréchal de France, dit Barbe-Bleue.

 


Par Matthieu Roger

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5 novembre 2010 5 05 /11 /novembre /2010 13:16

Éditions France Loisirs, 1983

cover-la-pierre-et-le-sabre.jpeg

 

 

Comme le dit dans sa préface Edwin O. Reischauer, ancien ambassadeur des États-Unis au Japon, La pierre et le sable est en quelque sorte l’Autant en emporte le vent du Japon. Publiée dans les années 1930 sous forme de feuilleton journal, l’histoire retrace la trajectoire hors du commun et fortement romancée d’une figure légendaire du Japon du XVIIe siècle, Myamoto Musashi. Ce rõnin (samouraï errant) se distingua par sa maîtrise exceptionnelle du sabre et fonda la nouvelle école de combat Niten Ichi Ryu. Grâce à son utilisation novatrice du sabre long et du sabre court, conjuguée à une morale de vie à la fois austère et exigeante, il remporta un nombre incalculable de duels et de combats, établissant sa renommée d’invincibilité sur tout le pays. Brillant récit de cape et d’épée, le roman d’Eiji Yoshikawa contribua au processus de « légendarisation » du personnage, désormais inscrit au fronton du folklore nippon. J’ai eu un tout petit de mal à rentrer dans l’histoire, mais cette dernière s’avère vite prenante et l’on finit par dévorer les quatre grandes parties de l’ouvrage intitulées « La terre », « L’eau », « Le feu » et « le vent ». Les quatre éléments font échos au célèbre Traité des cinq roues écrit par Myamoto Musashi, disponible dans la collection Spiritualités vivantes aux Éditions Albin Michel, dont je vous recommande fortement la lecture. La pierre et le sable et le Traité des cinq roues sont à mon avis les deux ouvrages incontournables pour appréhender la rigueur Zen dont découle l’art martial japonais de l’époque classique. À ce sujet il n’est pas étonnant que ce roman face référence au célèbre Art de la guerre de Sun Tsé, que je vous ai déjà présenté. Ainsi est-il raconté que notre héros, « chaque fois qu’il en arrivait à un passage qui lui plaisait, (…) le lisait et le relisait à voix haute ainsi qu’une psalmodie » (p. 144). Le tour de force de Myamoto Musashi est de dépasser la voie du maître, en faisant du combat non plus un art de la guerre mais une véritable philosophie de vie.

L’oeuvre d’Eiji Yoshikawa est loin de simplement décrire une succession de combats ou de duels, dont le nombre est d’ailleurs au final très limité ; elle nous permet d’entrer de plein pied dans un Japon féodal où quatre castes sociales cohabitent difficilement. Shimen Takezo, devenu Myamoto Musashi après son apprentissage de l’escrime, rencontre tout au long de ses pérégrinations des paysans, des samourais, des nobles et des marchands, dont le comportement souvent équivoque ne fait que renforcer sa volonté de découvrir une nouvelle Voie du sabre, au sens noble et désintéressé du terme. Sa quête d’un nouvel art de vivre va de pair avec une compréhension philosophique des affres quotidien, de la nature et des rapports humains. Cette quête de discipline effrénée n’est pas sans troubler ses sentiments envers la belle Otsù, désarçonnée par l’amour entier que porte Musashi à son sabre et son bokken (sabre en bois). Leurs retrouvailles à la fin du récit laissent volontairement planer le doute sur le futur de leur relation ; « blottie par terre et serrant contre elle le kimono et les sabres de Musashi », Otsù ne peut laisser échapper ses larmes, comme condamnée à rester dans l’ombre du plus grand des samouraïs.

 

Par Matthieu Roger

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite