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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 17:24

Éditions Grasset, 2011

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Retour à Killybegs fait suite à Mon traître, roman autobiographique déjà chroniqué sur ce blog. Cette fois-ci le narrateur n’est plus Antoine, le jeune luthier français, mais Tyrone Meehan, son ami irlandais. Si Mon traître adoptait avant tout la focale de l’amitié fraternelle brisée, Retour à Killybegs nous raconte la genèse de la traîtrise de Tyrone, de son vrai nom Denis Donaldson, retourné par le MI-5 contre ses propres frères de l’Irish Republican Army (IRA). Le récit alterne entre les retours sur la propre histoire de Tyrone, sa jeunesse, son activisme au sein de l’IRA, sa traîtrise, et la fin de sa vie, lorsqu’en 2006 il revient en paria à son village natal : Killybegs.

 

Retour à Killybegs m’a moins ému que Mon traître, peut-être parce qu’il lui manque la naïveté du point de vue d’Antoine, qui fut en quelque sorte celui de l’auteur. Mais je commets sans doute une faute en cherchant à comparer les deux ouvrages, ceux-ci devant être lus l’un à la suite de l’autre si l’on veut rendre justice à la justesse des sentiments qui les parcourent. Chalandon nous offre en effet une nouvelle fois un livre remarquable, qui nous fait parcourir en accéléré soixante ans de conflit armé en Irlande du Nord. Des défilés de l’IRA au cloaque des geôles britanniques, se joue à travers la figure de Tyrone Meehan le destin déchiré d’un peuple insoumis. La force de l’écriture de Sorj Chalandon est de restituer avec acuité la mosaïque des sentiments qui traversent Tyrone, comme une mise en abyme des épreuves traversées jusqu’à aujourd’hui par le peuple irlandais. À la fois guerre civile et guerre d’indépendance, le conflit d’Irlande du Nord s’offre au lecteur à travers le prisme de l’IRA, organisation au sein de laquelle la fraternité se vit en actes et la traîtrise ne reçoit qu’une seule sentence, celle de la mort. « Et puis l’IRA retrouve les traîtres. Partout, elle les retrouve. Longtemps après. Une soixantaine de mouchards avaient été exécutés, des centaines d’autres chassés de nos villes. Non ! Je ne les suivrai plus. J’arrêtai tout. Je restais. J’étais chez moi. J’avais autant droit à cette terre que tous les Irlandais réunis. » (p. 296-297)

 

Roman de la peur sourde et du prix du sang, Retour à Killybegs a reçu le Grand prix de l’Académie Française 2011.

 

 


Par Matthieu Roger

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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 23:21

Soleil Productions, 2011

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Elles sont rares les bande-dessinées qui allient la beauté et l’originalité d’un dessin à la richesse d’un scénario. C’est pourtant ce que nous proposent Éric Bourgier et Fabrice David avec la série Servitude, dont sort aujourd’hui le troisième opus intitulé L’Adieu aux Rois. Servitude s’inscrit dans un univers qu’on pourrait qualifier de fantastique médiéval réaliste. Alors que dragons, géants, sirènes, fées et anges ne sont plus que des légendes, les Fils de la terre, c'est-à-dire les hommes, règnent sur une grande partie des terres connues. Mais l’immensité de leurs royaumes et les luttes de pouvoir qui agitent divers coins du continent annoncent des lendemains tragiques, où les épées des complots sortiront de leurs fourreaux.

 

On retrouve dans L’Adieu aux Rois le magnifique coup de crayon d’Éric Bourgier, qui restitue toute la richesse d’un univers fouillé, régi par des intrigues politiques aussi complexes que dans Le Trône de Fer. J’aime beaucoup sa manière de restituer le caractère et la force des paysages, grâce à des contrastes de coloris parfois marqués, parfois tout en nuances. La spécificité de cette série est d’inscrire chaque tome dans une gamme chromatique bien délimitée, qui confère une indéniable identité plastique à l’œuvre du dessinateur. Le jaune et le sépia pour Le chant d’Anoroer (livre I), le gris et le marron pour Drekkars (livre II), et le marron et le noir pour L’Adieu aux Rois (livre III). L’absence de couleurs fauves ou vives permet d’inscrire Servitude dans une geste héroïque des temps anciens, comme s’il nous était donné de contempler une antique saga. Ce qui s’avère extrêmement plaisant, outre ce graphisme léché, c’est la profondeur de l’univers qu’a contribué à forger le scénariste Fabrice David. Non seulement le scénario échappe aux standards communs à la fantasy, en l’ancrant solidement dans un magma d’intrigues politiques, mais il laisse aussi la part belle à l’imaginaire et aux scènes d’action. La cohérence de cet univers prend alors tout son sens à la lecture des trois premiers tomes de la série. L’Adieu aux Rois se distingue par un rythme narratif plus riche en action, qui culmine lors des préparatifs de la grande bataille devant les remparts de la cité fortifiée d’Al Astan. Le peu de place accordé au déroulé même de la bataille est compensé par la présence d’annexes conséquentes situées en fin d’ouvrages, lesquelles narrent sur quatre pages l’évolution militaire, cartographies tactiques à l’appui, de cet affrontement épique au pied des murailles d’Al Astan.

 

Une douzaine de planches de ce livre III sont visibles ICI.

 

 

Par Matthieu ROGER

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 01:22

Éditions Grasset, 2008

cover-pour-mon-plaisir.jpg

 

 

Dans Pour mon plaisir et ma délectation charnelle, Pierre Combescot, lauréat du Goncourt en 1991, retrace la vie de Gilles de Rais, en un tourbillon de faste, de combats, de sang et de débauche. Reprenant le même principe narratif que Michel Tournier pour son Gilles & Jeanne, sans insister autant sur la relation entre les deux compagnons d’armes, il narre son inéluctable descente aux enfers dans le crime, la luxure et la pédophilie. Les monstruosités du maréchal de France et seigneur de Tiffauges sont d’ailleurs passées à la postérité, puisque Charles Perrault les reprit à son compte lorsqu’il inventa la figure de Barbe bleue. Sauf que, comme l’indique la dernière phrase de ce livre, Barbe bleue, contrairement à Gilles de Rais, tue ses femmes mais néglige d’assassiner les pages et adolescents d’alentours. Heureusement, l’horreur est circoncise en fonction du lectorat visé.

 

J’ai bien aimé le style de l’auteur, qui ponctue Pour mon plaisir et ma délectation charnelle de phrases courtes et incisives, comme pour marquer un rythme dont à la fois le lecteur et le protagoniste ne pourraient se défaire. Ce parti pris narratif, selon moi efficace, ne permet néanmoins ni descriptions ni peintures psychologiques fouillées, ce qui manque parfois pour mettre en relief la folie incommensurable de Gilles de Rais. Mais l’inexorable destin de Gilles de Rais n’attend pas. Et pourtant l’auteur fait parfois montre d’une prose brillante. J’en veux pour preuve cette peinture remarquable du champ de bataille d’Azincourt, située en première page du prologue :


 « Une odeur de charnier saturait l’air. Amoncellement de crustacés d’acier mal nettoyés par les vents au milieu d’un taillis de ferrailles, reste d’une chevauchée sans lendemain mûrissant au soleil. La trahison, la peste prospéraient. Les princes s’assassinaient avec minutie. Et pas les moindres : ceux de sang. Bourgogne, Orléans. Les lances, les braquemarts, les haches, les becs-de-faucon, les boucliers abandonnés hérissaient la terre ; la rendaient rêche et vaine. Les hasards de la guerre ne traitaient pas mieux le fier chevalier que le simple piéton ou le sournois archer anglais. Étendards en loques, bannières effilochées par les vents, usés par les années, trempaient dans la boue. Certains dataient de la lointaine bataille de Poitiers : Luxembourg, Alençon, Châtillon, Chalons, d’Harcourt, Nevers… Et dans l’enclos d’Azincourt, ce fut pire encore. Les barons s’entremêlaient avec les ducs et ceux-ci avec leurs écuyers. Les carcasses des chevaux formaient de grands orgues où le vent, s’engouffrant, hennissait sa musique. Tous étaient égaux devant la mort. » (p. 11-12)

 

Ce passage porte en lui toutes les thématiques principales déployées par l’auteur dans ce roman historique : les complots, le sang, la mort. Triptyque des plus tragiques, qui dessine en sous main une France ravagée par la guerre, qui annonce l’antagonisme entre de grands seigneurs rois en leur fief et un une royauté qui cherche de plus en plus  à imposer le poids de sa suprématie.

 

 

Par Matthieu Roger

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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 14:38

Éditions Akileos, 2011

Couverture_new-york-1947.jpg

 

 

Ronan Toulhoat (au dessin) et Vincent Brugeas (au scénario) continuent de faire vivre la série Block 109 avec la sortie ce mois-ci d’un nouvel album : New York 1947. La cadre narratif est toujours le même, à savoir explorer l’uchronie d’une Seconde guerre mondiale dont les Nazis seraient sortis comme les vainqueurs incontestés. Les premières planches de New York 1947 nous apprennent qu’après l’assassinat d’Hitler, Himmler a ordonné en 1945 un bombardement nucléaire massif de la côte est américaine. C’est l’opération Nuit Noire. Deux ans plus tard, les Allemands larguent sur l’île de Manhattan un virus bactériologique expérimental. Durant l’hiver 1947, un commando de six hommes est envoyé sur place, afin de vérifier l’efficacité du virus. Le petit groupe, en fait chargé d’une seconde mission tout aussi secrète, se compose d’un officier, d’un sniper, d’un tirailleur, d’un médecin, d’un as de la cambriole et d’un journaliste. Immergés dans le décor apocalyptique des ruines new-yorkaises, ils auront à affronter le pire…

 

Le background militaro-historique est bien moins présent dans New York 1947 que dans par exemple Étoile Rouge ou Opération Soleil de Plomb. Il s’agit ici d’action pure, d’un survival aux multiples rebondissements. Le coup de crayon de Ronan Toulhoat fait une nouvelle fois des merveilles, enchaînant le regard du lecteur ses jeux de lumière et à ses teintes rouges et grises ; l’ambiance qui s’en dégage s’avère pour le moins captivante. Certaines planches sont superbes, rehaussées par une impression papier qui révèlent au toucher le relief des dessins, telles des gravures en taille douce. Un album très réussi donc, susceptible de nous faire patienter avant la sortie, au printemps 2012, d’un nouvel opus intitulé Ritter Germania, annoncé comme « un polar noir dans les coulisses du cinéma de propagande nazie ».

 

 

Par Matthieu Roger

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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 20:59

Éditions Grasset, 2007

cover-mon-traitre.jpg

 

 

Avec Mon traître Sorj Chalandon nous offre un très beau récit sur l’Irlande, la guerre et l’amitié. Un récit autobiographique puisque le narrateur, Antoine, raconte en fait une partie de la vie de l’auteur. Antoine est un jeune luthier français qui, au cœur des années 1970 tombe amoureux de l’Irlande, de son histoire et de ses habitants. Il noue des liens privilégiés avec Jim et Cathy, qui deviennent sa famille d’accueil sur Belfast, et surtout Tyrone Meehan, un activiste de l’Irish Republican Army. Pour Antoine ce dernier est l’ami, le frère, l’incarnation de la bravoure du nationalisme irlandais. Chalandon dépeint cette amitié avec émotion et pudeur : « Nous étions comme ça, à deux, face au lac, et milieu de son Irlande et de son ciel. Il m’a pris par l’épaule. Il n’a rien dit, d’abord. Il a laissé le vent, la lumière effleurer les collines, les murets de pierres plates. Sa main, lourde sur mon épaule, ses yeux clos. Je l’ai regardé. J’étais fier. De sa confiance surtout. » (p. 119). Mais le combat qu’ils mènent, celui pour la libération de l’Irlande du Nord, n’est pas de ceux qui épargnent les cœurs vaillants. Car comme l’indique le titre du livre, Tyrone Meehan trahira.

 

Tyrone Meehan n’est autre que Denis Donaldson, qui fut retourné par le MI5 britannique contre son propre camp. L’annonce officielle de sa trahison, en 2005, fut pour l’auteur un véritable choc. Comment son ami avait-il pu lui mentir pendant si longtemps ? D’autant plus que son implication pour l’IRA (transits d’argent et accueil d’activistes dans son appartement parisien) l’avait engagé au-delà des simples actes. « Je trouvais étrange que la guerre déborde ainsi de ses frontières. Je savais que l’IRA ne frapperait jamais les intérêts britanniques sur le sol français. La France n’était qu’une base arrière. Un lieu de passage, de repli ou de repos. Mais l’IRA opérait en Allemagne, aux Pays-Bas, ailleurs que sur sa terre. Et qu’il aidait à tuer. Et qu’il tuerait. Et que ces hommes qui dormaient  dans ma chambre tueraient aussi peut-être. Mais voilà. C’était comme ça. J’étais entré dans la beauté terrible et c’était sans retour. » (p. 84).

 

Mon traître m’a ému. L’auteur manie la plume avec talent, enchaînant les phrases brèves et incisives sur un rythme où l’anaphore est reine. À la suite du narrateur on entre dans les coulisses d’une lutte armée qui marqua la seconde moitié du XXe siècle. Certaines scènes sont bouleversantes, comme l’annonce publique de la mort de Bobby Sands ou le face-à-face final entre Antoine et Tyrone. Aujourd’hui Sorj Chalandon publie Retour à Killybegs, où est exposé le pourquoi de la trahison de Tyrone. Si ce nouveau livre est du même acabit que Mon traître, nulle raison de douter que le succès soit au rendez-vous.

 

A ceux qui souhaiteraient appronfondir la question irlandaise, je recommande la lecture de l'ouvrage d'Agnès Maillot IRA - Les républicains irlandais (Editions PU de Caen, 2001).

 

 

Par Matthieu Roger

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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 14:47

Éditions Harper Voyager, 2011


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Ce monument de la fantasy nous projette au cœur des complots et intrigues politiques qui décideront de l’avenir du Royaume de Westeros. À l’est, au-delà des mers, Daenerys, dernier rejeton de la lignée des Targaryens, règne sur la cité de Meereen, assiégée par une coalition des états esclavagistes. Nombreux sont ceux qui cherchent à la rejoindre, qui pour prétendre à sa main, qui pour s’en faire une alliée de prestige. Parmi eux figure le nain Tyrion Lannister, qui, sa tête ayant été mise à prix, s’est échappé de la capitale Port-Réal. Il est désormais condamné à mort pour l’assassinat de son neveu, le Roi Joffrey. Même si Tyrion n’a pas commis ce régicide, il n’en a pas moins profité pour envoyer ad patres son propre père, Lord Tywin. Un Lannister paye toujours ses dettes…

Au nord des Sept Royaumes se dresse l’immense Mur de glace, sur lequel veillent les frères noirs de la Garde de Nuit. Leur commandant en chef, Jon Snow, bâtard de la famille des Starks, n’a pas la tâche facile. Il doit affronter des ennemis tant au sein de sa confrérie qu’au-delà du Mur, où les armées sauvages se massent pour un assaut décisif.

De tous côtés on assiste aux soubresauts des complots ourdis par les prêtres, les capitaines, les nobles, les esclaves et les êtres monstrueux qui œuvrent pour les différents prétendants au Trône de fer. Il est l’heure pour chacun d’affronter son destin.

 

Six ans que les fidèles lecteurs de George R.R. Martin attendaient ce livre ! C’est dire l’attente qui précédait la publication internationale de ce cinquième opus de la saga A Song of Ice and Fire (titre français : Le Trône de Fer), débutée en 1996. Selon un système bien rôdé de chapitres alternés, chacun d’entre eux correspondant au point de vue d’un seul protagoniste, G.R.R. Martin orchestre avec minutie et talent sa grande fresque épique. La force du Trône de fer est d’offrir au lecteur un univers riche et cohérent, aux multiples rebondissements, où la psychologie fouillée des personnages s’apprécie à l’aune des enjeux stratégiques de la lutte pour le pouvoir. A noter : le fil narratif de A Dance With Dragons se dévide en parallèle au précédent opus de la saga, A Feast for Crows. Si quelques chapitres peuvent décevoir, il n’en conserve pas moins une envergure pour l’instant inégalée dans la fantasy contemporaine.

 

Un épais pavé à savourer en anglais, en attendant une première traduction française début 2012.

 

 

Par Matthieu Roger

 

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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 20:08

Éditions Gallimard, 2009

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Ayant savouré avec délectation le premier roman et chef d’œuvre de Jean-Philippe Jaworski, Gagner la guerre, c’est fort logiquement que je m’en suis allé me procurer Janua vera, un recueil de huit nouvelles publié un an auparavant. Même si on n’atteint pas ici l’excellence scénaristique et la verve narrative de Gagner la guerre, force est d’admettre que le style d’écriture de l’auteur fait une nouvelle fois mouche. Un talent indéniable, repérable du fait que chaque nouvelle possède une atmosphère bien particulière. Ce n’est pas pour rien que Janua vera a reçu en 2008 du Prix du Cafard Cosmique. À travers huit récits, le lecteur explore différents âges et différentes régions du Vieux Royaume : Marche Franche, royaume de Leomance, république de Ciudalia, contrées sauvages d’Ouromagne. Un éclatement du temps et des lieux qui confère une profondeur historique ciselée à cette fantasy médiévale.

 

Tout d’abord quelques déceptions. Le service des dames met en scène le chevalier Ædan, n’ayant pour seule règle de vie que l’intransigeant code de l’honneur. Le canevas narratif classique, hommage explicite à Chrétien de Troyes, atteint vite ses limites. Une offrande très précieuse met en scène Cecht, un guerrier barbare en quête de rédemption. Le final ouvert de l’histoire, peu convaincant, m’a laissé sur ma faim. Le conte de Suzelle emprunte lui au caractère primesautier et pathétique des nouvelles de Guy de Maupassant, sans pour autant réussir à nous captiver. Ces trois déceptions, toutes relatives, sont plus que compensées par la qualité des cinq autres nouvelles proposées. La chute de Janua vera, qui ouvre le recueil, possède un côté cinématographique qui confine au bouleversant. Jour de guigne, en nous confrontant aux déboires comico-tragiques d’un malheureux clerc frappé du Syndrome de Palympseste, prouve que fantasy et humour peuvent faire bon ménage. Un amour dévorant renouvelle avec efficacité le registre fantastique. Que ceux qui craignent de s’aventurer en pleine forêt à la nuit tombée passent leur chemin ! Le confident m’a rappelé l’ambiance glauque et confinée d’une autre nouvelle, Le Puits et la Pendule d’Edgar Allan Poe. Là aussi, claustrophobes s’abstenir ! Et je garde le meilleur pour la fin avec Mauvaise donne, où l’on retrouve avec grand plaisir le héros de Gagner la guerre, don Benvenuto Gesufal, ainsi que le machiavélique Leonide Ducatore. Un récit haut en couleurs, où notre cher assassin navigue à vue entre les coups fourrés et complots politiques qui régissent Ciudalia, la cité aux mille venelles.

 

 

Par Matthieu Roger

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28 juin 2011 2 28 /06 /juin /2011 16:55

Éditions L’Atalante, 2011

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Année 2034. Décor post-apocalyptique. À cause d’une guerre nucléaire déclenchée pour un motif inconnu, l’humanité est depuis une dizaine d’année rayée de la carte. Seuls quelques milliers de rescapés ont trouvé refuge dans les tunnels du métro moscovite, évitant les radiations mortelles qui interdisent toute vie normale en surface. Et ce sans savoir si d’autres hommes, en d’autres endroits de la planète, ont réussi à survivre. Voilà donc maintenant dix ans que les survivants peuplent les tunnels du métro encore accessibles et tentent de s’organiser en une véritable société souterraine. Leur quotidien se résume au combat contre l’angoisse, les maladies, les monstres, les mutants, ainsi que des attaques psychiques provenant d’on ne sait où… D'un côté Rouges, trotskystes, néonazis, derniers démocrates, sectes et autres affidés de la Hanse se répartissent les anciennes lignes du métro, au gré des combats et des zones d’influence réservées. De l’autre certaines stations, livrées à elles-mêmes, regroupent quelques centaines d’individus, et ne sont protégés que par les seuls hérissons tchèques de leurs postes de garde. En-dessous de l’ancienne capitale de la Russie se déroule donc un jeu mortel, dont les règles s’amendent au son des balles de kalachnikovs.

 

C’est dans cette ambiance d'apocalypse que le lecteur suit l’itinéraire mouvementé de quatre personnages. Hunter est un tueur, un franc-tireur d’élite des souterrains obscurs, qui semble avoir perdu toute trace d’humanité. L’accompagne Homère, un vieillard cultivé dont l’unique préoccupation est de mettre un sens sur la fin de son existence. Ce tandem improbable croisera la route de Sacha, une jeune fille au passé dramatique, ainsi que celle de Léonid, musicien mystérieux rappelant le joueur de flûte de Hamelin.

 

Dimitri Glukhovsky renoue avec la recette qui fit de Métro 2033 un best-seller international, campant ici une humanité désœuvrée, dans un univers glauque à souhait. A l’image des évènements relatés dans le premier opus, le récit de Métro 2034 nous trimballe une nouvelle fois de station en station, au gré des pérégrinations de nos quatre protagonistes. Même s’il est parfois pénible de devoir se reporter constamment aux plans du métro – dénominations russes obligentpour suivre leurs parcours, force est d’avouer que l’atmosphère d’extinction de la civilisation est très bien rendue. Et si le rythme du scénario s’essouffle quelque peu à mi-chemin, c’est pour mieux repartir de plus belle et buter sur un dénouement final en forme de cliffangher. Rendez-vous en 2035 ?

 

 

Par Matthieu Roger

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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 12:51

Éditions Gallimard, 2011

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J’avais déjà repéré Jean-Philippe Jaworski au détour d’une nouvelle, Montefellòne, publiée dans l’anthologie Rois et Capitaines (éditions Mnemos, 2009). Montefellòne était clairement la meilleure nouvelle du recueil, et je m’étais promis de garder un œil attentif sur ce jeune auteur prometteur. Gallimard ayant réédité son premier roman en format poche, autant dire que j’ai sauté sur l’occasion.

 

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : Gagner la guerre est un chef-d’œuvre. Le genre de livre qu’on ne referme qu’une fois la dernière page tournée. Une panacée contre la médiocrité littéraire. Un gant jeté à la face de tous les détracteurs de la fantasy, que l’on se doit désormais de considérer comme un genre littéraire à part entière. Ce qui impressionne, c’est le style d’écriture de l’auteur, haut en couleurs, fourmillant de néologismes, aussi brillant dans ses descriptions qu’efficace dans la peinture des caractères humains. Jean-Philippe Jaworski manie la langue française comme un sculpteur manie son burin. À coups vifs et mordants, pour un rendu des plus artistiques où l’on sent la jouissance de l’écriture poindre à chaque phrase. On retrouve cette truculence du verbe dans la façon dont s’exprime le héros, don Benvenuto Gesufal, qui nous narre ici son histoire. Assassin de la guilde des Chuchoteurs au service du podestat de la République de Ciudalia, Leonide Ducatore, sa science de l’épée l’a rendu maître dans l’art d’éliminer les ennemis politiques de son employeur. Atout hors pair mais simple pion sur l’échiquier diplomatique, Benvenuto aura à affronter moult péripéties et coups bas pour espérer – peut-être – sauver sa peau.

 

Gagner la guerren’est pas un roman comme les autres, dans la mesure où les intrigues politiques du Vieux Royaume viennent s’enrichir d’une réflexion sous-jacente sur les sciences politiques et l’art de diriger. Ce n’est pas innocemment que Jaworski cite Napoléon Bonaparte et Nicolas Machiavel en préambule : d’emblée le ton est donné. On peut d’ailleurs comprendre le personnage de Leonide Ducatore comme une incarnation du pragmatisme machiavélien. Entre les mains des puissants, les espions, assassins, spadassins et autres sicaires ne sont que des leurres et des outils. Benvenuto le dit lui-même : « Notre destin, c’était de gagner la guerre, quitte à détruire ce que nous croyions défendre. C’est pourquoi je devais me lever, empoigner mes armes et anéantir la famille Mastigia. » (p. 926). Et l’auteur d’introduire chaque nouveau chapitre par une citation, convoquant des autorités aussi diverses et variées que Jean de La Bruyère, Molière, Sophocle, Yourcenar, Julien Gracq, François Villon ou Sartre. Nicolas Giffard, hérault du septième chapitre, notifie au lecteur cet art de la guerre qui fait force de loi en République de Ciudalia (p. 343) :

 

« La tactique peut être définie comme étant l’ensemble des moyens permettant de parvenir à un ou plusieurs objectifs préalablement déterminés par la stratégie. Ces deux formes de pensées sont indissociables.

Un plan stratégique ne peut être réussi sans le calcul précis des coups, sans le jeu tactique, et inversement des coups tactiques qui se succèdent sans lien logique et aboutissent généralement à une mauvaise position.

(…) L’instrument préféré du tacticien est la combinaison, suite des coups provoquant des répliques féroces. »

 

Gagner la guerre a obtenu en 2009 le prix Imaginales du meilleur roman français de fantasy. Totalement mérité !

 


Par Matthieu Roger

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 22:27

Éditions Gallimard, 2010


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Inigo tel un feu. Tel ce feu de la conversion qui brûle et ravage Inigo López de Loyola, celui qui fonda en 1539 la célèbre Compagnie de Jésus. Ce livre, qui se démarque du paysage littéraire français par la très grande qualité de son écriture, n’aborde ni  le pèlerinage en Terre Sainte ni la période jésuite d’Ignace de Loyola. Il se penche sur le jeune gentilhomme espagnol avide de gloire et de hauts faits, qui défend coûte que coûte les contreforts de la citadelle de Pampelune face aux assauts de l’infanterie et de la cavalerie françaises. Blessé par un boulet, la jambe brisée, celui-ci se retrouve cloué au lit pendant de nombreuses semaines. Temps de doutes, d’angoisse et de remises en cause. S’ensuit le récit assez hallucinant d’une conversion spirituelle que rien ne laissait présager. Touché par la grâce divine, Ignace décide d’abandonner le métier des armes, et se fera pèlerin puis ermite, vivant d’ascèse et de prières.

 

Inigo, comme je l’ai déjà dit, est un livre sur la conversion. Tout le talent de l’auteur est d’en restituer l’incommensurable violence. Submergé par l’amour de Dieu, Ignace n’en saisit ni les tenants ni les aboutissants. Il choisit de laisser désormais cette force spirituelle guider sa vie. En une invitation permanente au service désintéressé, à l’oubli de soi, à l’abandon total. Le lecteur assiste au combat de ce soldat contre ses pulsions d’homme : honneur, désir de gloire, plaisirs de la chair. Le style extrêmement sensible de François Sureau nous transporte dans un tourbillon d’états d’âme, au beau milieu d’une bataille spirituelle dont le protagoniste sortira éprouvé mais réconcilié avec lui-même. Et l’auteur de citer Rimbaud en épitaphe : « le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ». Avec cet ouvrage il fait œuvre de portraitiste, où pour le dire plus précisément de peintre de la conscience. Un exercice de style brillant, à l’évocation puissante, mais qui ne nécessitait pas les quinze pages d’apostille finales.

 


Par Matthieu Roger

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite