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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 14:01

Éditions du Seuil, 2007

batailles drévillon

 

À l’instar de L’art de la guerre par l’exemple de Frédéric Encel, Batailles s’impose à mes yeux  comme l’un des livres référence en termes de polémologie. Non content de présenter le déroulement tactique et stratégique de quatorze batailles majeures ayant émaillé l’histoire de France (cf. liste ci-dessous), Hervé Drévillon, professeur d’histoire à la Sorbonne, procède à leur recontextualisation politique, sociale et culturelle. Une recontextualisation menée avec style et talent, faisant entrevoir, au-delà des manœuvres du champ de bataille, la dimension psychologique inhérente à cette marche au-devant de la mort. Car comprendre l’évènement paroxysmique que constitue la bataille c’est comprendre l’univers mental et socio-politique dans lequel s’inscrivent ses acteurs : comme le dit avec justesse Hervé Drévillon « toute violence est à la fois brutalité et transgression, un geste et sa portée symbolique, (dont) l’analyse doit mobiliser des données matérielles et biologiques – armes et blessures – ainsi que des éléments culturels et psychologiques » (p. 295). Ce sont les souffrances humaines, ces chocs de chair et d’acier, qui permettent de mesurer l’ampleur d’une bataille. Qu’à la fin de l’histoire il y ait un vainqueur et un vaincu est un état de fait procédant de la nature même de l’évènement, même si on serait en ce qui concerne certains combats bien embêté pour déclarer quel parti l’a véritablement emporté. Mais l’Histoire avec un grand H réclame le sacrifice du don de soi, et c’est ce sacrifice qui à la fois forge la légende et permet d’appréhender les enjeux sous-jacents de la bataille En prenant l’exemple de Malplaquet, défaite essuyée par les Français face aux Anglo-Hollandais en 1709, l’auteur résume ainsi la signification de cette tension dramatique : « C’est donc à l’aune de ce qu’elle avait coûté à la France et à l’ennemi que la bataille fut jugée et qu’elle doit être, aujourd’hui encore, appréciée. Les trente mille soldats tués ou blessés de part et d’autre ne furent pas les instruments de la victoire ou de la défaite, ils en furent l’enjeu. » (p. 191).

Au fil des siècles et des conflits le lecteur se trouve emporté par le souffle de cette furia francese qui caractérise la culture militaire française, qui toujours aura préféré l’offensive au détriment de la défensive, état d’esprit qui n’est pas sans avoir parfois conduit à de tragiques désastres. Du combat des Trente en 1351 à la bataille de La Marne en 1914, Hervé Drévillon nous brosse de manière épique mais sans vaines fioritures l’épreuve du fer et du feu pour ce qu’elle est réellement, c’est à dire « une histoire de chair et de papier, d’encre et de sang » ; le récit de la bataille de Froeschwiller-Reischoffen, en 1871, et des charges de cuirassiers impériaux aussi héroïques que suicidaires est tout simplement poignant et mérite à lui seul de s’y attarder. Batailles est un livre incontournable, je dirai même plus indispensable.

 

Liste des batailles traitées dans l’ouvrage :

-          Le combat des Trente, 1351 (combat le duché de Bretagne)

-          Castillon, 1453 (guerre de Cent Ans)

-          Pavie, 1525 (guerre d’Italie)

-          Ivry, 1590 (guerres de religion)

-          Rocroi, 1643 (guerre de Trente Ans)

-          Maëstricht, 1673 (guerre de Hollande)

-          Malplaquet, 1709 (guerre de Succession d’Espagne)

-          Rossbach, 1757 (guerre de Sept Ans)

-          Les Saintes, 1782 (bataille navale)

-          Marengo, 1800 (campagne d’Italie)

-          Eylau, 1807 (campagne de Pologne)

-          Solferino, 1859 (guerre d’Italie)

-          Froeschwiller-Reischoffen, 1870 (guerre de 1870-1871)

-          La Marne, 1914 (Première Guerre mondiale).

 

 

Par Matthieu Roger

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 13:58

Éditions Fayard, 2005

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Cronstadt ou le récit d’un soulèvement avorté. En mars 1921 plus de 10.000 marins et soldats de la base navale soviétique de Cronstadt se dressent contre le gouvernement communiste. Bien qu’acquis à la cause soviétique, les mutins proclament un nouveau plein pouvoir des soviets et le début d’une lutte à mort contre le communisme de guerre, qui ravage depuis plusieurs années la Russie. L’éphémère « république de Cronstadt » naît donc sous le signe du drapeau rouge et de la lutte révolutionnaire. Tout au long de cet ouvrage, Jean-Jacques Marie, l’un des meilleurs spécialistes français de l’URSS, décortique et expose le processus socio-politique qui conduisit à deux semaines d’une rébellion durement réprimée par la Tcheka. Résultat symptomatique de plusieurs années de guerre civile entre Blancs et Rouges, entre mencheviks et bolchéviques, entre les classes pauvres et l’autoritarisme communiste, la révolte de Cronstadt sonne comme le glas des idéaux socialistes égalitaristes. Cet épisode chargé de ses de l’histoire russe, dont les véritables tenants et aboutissants seront dissimulés par la propagande stalinienne, dévoile l’état d’esprit de ces soldats exilés sur les rivages glacés de la Baltique, oppressés par les conditions de vie indignes imposées par le communisme de guerre. Ceux-ci échoueront à faire se soulever à leurs côtés leurs camarades ouvriers de Petrograd, ce qui aurait pu mettre gravement en danger le gouvernement lénino-trotskiste, toujours agité par les soubresauts de la guerre civile. Spontanée, dénuée d’aucune stratégie politique, la révolte de la base navale paye également son impréparation militaire. Non seulement les grands cuirassés le Sébastopol et le Petropavlovsk resteront à quai faute de brise-glaces disponibles, mais la perte de la base aéronavale d’Orianenbaum condamne dès le premier jour le soulèvement à un échec tactique. Malgré un premier assaut de l’Armée Rouge repoussé et salué comme les prémices d’une nouvelle ère par le comité révolutionnaire de Cronstadt, les bolcheviques, s’emparent en quelques jours l’un après l’autre des fort qui ceinturent l’île. Réduits à s’exiler en Finlande, les quelques milliers de mutins ayant réussi à s’échapper sont parqués dans des camps de concentration tenus par la police finlandaise. Faute de temps l’aide internationale un temps espérée n’est jamais venue – on peut citer par exemple les troupes blanches du général Wrangel cantonnées à Bizerte, en Tunisie, aux convictions politiques fort éloignées de celles des Cronstadtiens mais tout aussi remplies de haine envers les bolchéviques –, et les démocraties occidentales observent avec horreur les communistes affermir leur pouvoir par les armes.

 

 

Par Matthieu Roger

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 13:54

Éditions Perrin, 2002

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À l’inverse de Lieutenant de panzers, récit autobiographique, August von Kageneck effectue dans La guerre à l’Est un véritable travail d’historien en narrant l’incroyable odyssée du 18e régiment d’infanterie-grenadiers allemand sur le front est entre 1941 et 1945, régiment au sein duquel son propre frère servit avant d’être tué au combat. Restituant la férocité et les conditions extrêmes de combat sur la ligne d’opérations germano-russe, cet ouvrage témoigne de la longue et inexorable descente aux enfers de ces soldats lancés à la conquête des immenses steppes asiatiques. Alors que la percée réussie en 1941 amène les troupes allemandes jusqu’aux faubourgs de Moscou, la réaction soviétique qui s’ensuit transforme l’Europe de l’est en gigantesque charnier et sonne le glas des espoirs de victoire nazis. À première vue la lente agonie de la Wehrmacht, que beaucoup comparèrent à l’échec napoléonien de 1812 – raccourci trop facile de mon point de vue –, semble être un juste retour des choses au vu des atrocités commises durant la Seconde guerre mondiale par le régime hitlérien. Mais von Kageneck explique bien que, même si l’anticommunisme était à l’époque la norme, les soldats de la Wehrmacht étaient bien loin de partager le fanatisme des troupes SS. On se battait pour survivre, non pour la gloire du régime ou pour l’avènement d’un quelconque « espace vital ». De plus, une majorité des troupes allemandes ignoraient ou refusaient de cautionner les actes de sauvagerie perpétrés par les Einsatzgruppen à l’arrière des lignes de combat. Sans chercher aucunement à excuser la folie meurtrière des combattants des deux camps, l’auteur nous place devant le désarroi de ces soldats allemands qui très vite surent que la victoire leur échapperait, qui la plupart du temps vouaient aux gémonies le pouvoir hitlérien qui les envoyait à la boucherie, mais qui ne se battirent pas moins comme des lions jusqu’à Moscou puis Berlin. C’est à l’aune des exploits militaires qui émaillent l’épopée du 18e régiment d’infanterie que l’on comprend pourquoi le soldat allemand était bel et bien le meilleur combattant de la Seconde guerre mondiale. Tous ces actes d’héroïsme et de désespoir, au contraire de la Blitzkrieg qui caractérisa la conquête de l’Europe continentale, configurèrent sur le front est ce que von Kageneck appelle la « Materialschlacht » (schlacht de schlachten, « boucher »), c'est-à-dire une bataille incessante où l’homme n’intervenait qu’en dernière instance, écrasé comme lors de la Première guerre mondiale sous le déluge d’acier de l’ennemi. Ce constat est d’ailleurs révélateur de l’importance cruciale acquise par le renouvellement de l’armement tout au long de la guerre. Le fameux char T34 est par exemple une des clés de la victoire soviétique. Au moment de son apparition sur le front est, les Allemands ne possédaient aucun canon capable de transpercer son blindage ! Autre symbole de l’avènement de la suprématie mécanique : la redoutable mitrailleuse allemande MG42, qui crachait mille coups à la minute. Car au bout du compte, et c’est bien la leçon de ce livre, la mort est la seule chose que les totalitarismes ont à offrir aux peuples qu’ils gouvernent.

 

 

Par Matthieu Roger

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 13:49

Éditions Perrin, 2004

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Je suis loin d’être un inconditionnel des dictionnaires en tous genres. Bien qu’utiles, ceux-ci souffrent la plupart du temps d’une présentation plutôt rébarbative, et leur nature à la fois exhaustive et énumérative  ne constitue pas un mode d’apprentissage très attractif. Heureusement, on tombe de temps sur quelques « pépites », dont ce Dictionnaire Perrin des guerres et des batailles de l’histoire de France édité en 2004. Grâce à une présentation aérée et une typographie agréable, agrémentées de soixante-quinze cartes inédites, le lecteur se voit convié à parcourir l’intégralité de l’histoire de France et à revivre la centaine de guerres et le demi-millier de batailles majeures qui l’ont jalonnée. Les Éditions Perrin ont fait fort en rassemblant sous la direction de Jacques Garnier, membre de la Commission française de l’histoire militaire et de la Société de l’histoire de France, vingt-six des meilleurs historiens militaires français, dont, entre autres, Bernard Coppens, Philippe Contamine, le général Jean Delmas ou encore Thierry Lentz. Les articles qui présentent l’intégralité d’un conflit sont bien sûr plus développés que ceux présentant les batailles, mais on appréciera fortement le fait que ces derniers soient systématiquement introduits par un bref paragraphe exposant le contexte historique et militaire des combats. En outre, la nomenclature des guerres et des batailles située en fin d’ouvrage se révèle extrêmement précieux pour quiconque voudra procéder de manière chronologique ou simplement revenir sur une guerre en particulier ainsi que sur les engagements qui l’ont émaillée.

 

Plus qu’une simple compilation guerrière, ce dictionnaire est une invitation perpétuelle à se replonger dans ces batailles qui aujourd’hui font partie intégrante de notre patrimoine historique national. C’est à mon avis une grave erreur que de dénigrer ce que certains ont appelé parfois avec dédain l’« histoire bataille ». Comme le rappelle Jean Tulard dans sa préface, Napoléon lui-même considérait l’analyse des batailles comme un champ d’études et de d’enrichissement incontournable : « La bataille est une action dramatique qui a son commencement, son milieu et sa fin. L’ordre de bataille que prennent les deux armées, les premiers mouvements que fait l’armée attaquée forment un nœud, ce qui oblige à de nouvelles dispositions et amène la crise d’où naît le résultat ou dénouement. ». On peut ainsi redécouvrir certains conflits et batailles sortis de la mémoire collective, telles ces trop méconnues Guerres de Religions qui mirent s à feu et à sang le royaume de France pendant trente-six ans (1562-1598), excellemment narrées par Jean-Paul Le Flem. De même, on découvre ou redécouvre au fil des articles les premières invasions celtes, la Praguerie de 1440, les campagnes navales contre les Barbaresques (1681-1688), l’expédition d’Espagne de 1823, la guerre du Kosovo (1998-1999), etc., autant de dates, de lieux et d’hommes qui rappellent le rayonnement international et la richesse exceptionnelle de l’histoire militaire française. Nul doute que les passionnés de stratégie et de tactique trouveront dans ce livre qui respire le fracas des mêlées matière à étancher leur soif inextinguible de connaissances polémologiques.

 

 

Par Matthieu Roger

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 03:41

Éditions Perrin, 2003

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Lieutenant de panzers est le récit autobiographique d’August von Kageneck, qui servit à partir de 1939 en tant qu’officier dans les divisions blindées la Wehrmacht. Il retrace ici sa carrière jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, qui le conduisit des plaines gelées de la Russie aux champs de bataille des Ardennes. À travers son parcours personnel, August von Kageneck, fils d’un général de Guillaume II, cinquième rejeton d’une famille de la vieille noblesse allemande, de tradition militaire, catholique et conservatrice, brosse la montée du nazisme telle qu’elle fut réellement vécue et perçue en Allemagne. Tiraillé entre le prestige de l’uniforme et la crainte de la démagogie hitlérienne propres à son milieu social d’appartenance, le jeune von Kageneck passe comme tant d’autres adolescents par les Hitlerjugend, avant de faire ses classes dans le 17e régiment de cavalerie de Bamberg, régiment traditionnaliste où l’on perpétue la gloire des hauts faits de guerre de la Grande Prusse, et où le nouveau régime nazi est plutôt vu d’un mauvais œil. L’auteur n’en retranscrit pas moins avec beaucoup de force l’ardeur guerrière, la soif de revanche et  la foi en le redressement de l’Allemagne qui caractérise l’armée allemande en 1939. Von Kageneck se trouve partie prenante, lors de l’opération Barbarossa, en 1941, de la puissante machine de guerre mise au point par le IIIe Reich : le modèle de la Blitzkrieg combine avec succès l’arme blindée à l’infanterie et à l’aviation pour percer les lignes ennemies et les couper de leurs lignes de communications, privilégiant ainsi capacité de rupture et rapidité de manœuvre. À cette date, les armées allemandes paraissent invincibles, mais cela n’empêche pas de nombreux hauts gradés, rapporte l’auteur, de pronostiquer d’ores et déjà la défaite qui mettra quatre ans à venir. Stratégiquement parlant, la rupture du pacte germano-soviétique ne laissait d’autre alternative au rêve d’expansion hitlérien que l’embourbement inexorable dans les steppes glacées de l’immense Russie. Au fil des combats auxquels il participe, batailles après batailles, von Kageneck saisit peu à peu l’aspect irrémédiablement vain des objectifs tant stratégiques qu’idéologiques fixés à la Wehrmacht. Cependant, même convaincues de la défaite à venir – et ce plus tôt qu’on ne pourrait le croire –, les troupes allemandes se battront jusqu’au dernier homme avec une grande vaillance. Car comme l’indique von Kageneck : « Vivre en soldat, c’était être sûr de rester propre, impavide, indépendant à l’égard de l’époque et de toutes ses vicissitudes ; voilà le fil conducteur pour toute une vie, surtout dans les temps troubles que l’Allemagne avait traversés depuis cinquante ans. » (p. 193).

Dénonciation sans concession de la folie meurtrière du IIIe Reich, dénonciation de son propre militarisme, Lieutenant de panzers d’August von Kageneck est un livre essentiel, de par la lucidité qui en émane. De la haine irréfragable du « diktat » de Versailles à la peur de l’expansion communiste, des souvenirs de l’impériale Prusse à la révolution tactique de la Blitzkrieg, des ivresses de la victoire aux affres de la défaite, il constitue le testament militaire d’une époque heureusement révolue.

 

 

Par Matthieu Roger

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 03:34

Éditions Payot & Rivages, 2005


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Les 36 Stratagèmes est un recueil d’axiomes et de proverbes stratégiques qui met en lumière les différentes manières d’appréhender la guerre, et par extension notre vie quotidienne. Probablement rédigé sous la dynastie des Ming, entre le XIVe et le XVIIe siècle, il fut redécouvert en Chine au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ces 36 stratagèmes reflètent sous forme diagrammatique le tableau des 64 hexagrammes matérialisant l’interaction yin / yang (six fois six axiomes). Ils se placent à un niveau ontologique de la compréhension de tout conflit armé, en postulant un jeu permanent de l’être et du non-être duquel le stratège doit extraire la quintessence opérationnelle. Nous n’avons donc pas trop des commentaires avisés de Jean Levi pour tenter de saisir la portée de cet ensemble de 36 expressions proverbiales, aussi brèves que chargées de sens. Structuré en six cahiers (Stratagèmes de la guerre victorieuse, de la guerre de résistance, de la guerre offensive, de la guerre confuse, de la guerre de conquête, de la guerre perdue), ce manuel secret de l’art guerre implique, à l’instar de L’Art de la guerre de Sun Tsu, de contextualiser toute situation pour adopter ensuite les décisions les plus adéquates y afférentes. Au moyen d’exemples concrets tirés de l’histoire militaire chinoise, mais aussi de la littérature asiatique et occidentale, Jean Levi déploie devant les yeux ébahis du lecteur un potentiel infini d’interprétations et de mises en abymes herméneutiques. J’avoue avoir été dérouté par le rapport incessant qu’entretiennent les 36 ruses de guerre avec leurs modèles hexagrammatiques. Relier un enseignement littéral à une forme philosophico-diagrammatique ne constitue pas une manière de précéder très usitée à notre époque, c’est le moins que l’on puisse dire. Il ne faut cependant pas oublier que les diagrammes explicatifs ont constitué la base de certains courants philosophiques occidentaux, dont le platonisme ou la pensée cosmographique d’Apian. On retrouve même cette démarche dans nombre de tableaux de la Renaissance, je pense ici notamment au Loth et ses filles peint par Lucas de Leyde et exposé au Louvre.

Quoi qu’il en soit, Les 36 Stratagèmes nous rappellent que c’est uniquement l’usage alterné de moyens réguliers et insolites qui permet de remporter la victoire finale. Ruses et tactiques régulières doivent être utilisées de manière alternée par le général, engendrant ainsi un état de latence stratégique susceptible de paralyser ou tout du moins d’handicaper l’ennemi. La pensée stratégique chinoise, fortement influencée par le confucianisme et le taoïsme, comprend la guerre comme un ensemble organique au sein duquel le yin et le yang s’activent mutuellement de manière incessante. Seul le stratège avisé est alors à même de comprendre que tout stratagème n’est qu’un chaînon dans une série de mouvements tactiques.

 

 

Par Matthieu Roger

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 03:30

Éditions Allia, 2006 (première version publiée en 2000)


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Chine trois fois muette regroupe deux essais traitant de la Chine dans son évolution historique moderne et séculaire. Jean-François Billeter mène ici une réflexion de haut vol pour exposer de quelle manière la Chine est de fait engagée au sein d’une « réaction en chaîne non maîtrisée » provoquée par la victoire de l’impératif économique. Car selon lui c’est la raison économique toute puissante, c'est-à-dire le système capitaliste même si l’auteur ne le cite jamais textuellement, qui a depuis le XIXe siècle pris le pas sur le social et qui définit le jeu international. La vision de Billeter se rapproche sur ce point de celle de l’économiste Daniel Cohen, qui a lui aussi diagnostiqué une rupture de l’économique et du social au XIXe siècle dans Trois leçons sur la société post-industrielle. Confrontée à l’extinction de l’URSS communiste, le Chine s’est vue forcée à se positionner par rapport au monde occidental et au modèle américain. D’où une ouverture croissante de l’économie nationale vers l’extérieur, ouverture qui nie cependant tout processus de remise en cause politique et se conjugue avec un repli idéologique du pays sur lui-même. La mise en perspective historique devient alors cruciale, puisqu’elle permet de saisir une tradition socio-politique ayant pour matrice la domination et la hiérarchie, tradition qui remonte à plus d’un millénaire. Dans ce cadre l’État chinois a pour fonction première d’équilibrer les forces sociétales en présence. Ce qui amène à considérer la conception chinoise de la stratégie, qui a plus pour vocation de neutraliser l’adversaire, l’opposant ou l’ennemi que de le détruire. La stratégie trouve alors sa source dans la domination des communautés par une instance proclamée supérieure. De même que l’Empereur a incarné au cours des siècles un pouvoir transcendantal, le Parti Communiste constitue aujourd’hui l’entité suprême de décision politique.

Le verrouillage socio-politique de la Chine est ce qui la rend trois fois muette. En réprimant violemment toute révolte ou contestation sociale, comme le fit par exemple invariablement Mao Tsé-toung, en sacrifiant des générations d’intellectuels, d’étudiants et d’artisans, la Chine a perdu la capacité de se saisir de façon critique de son époque, de son histoire récente ainsi que de son passé pris dans sa totalité. Ce triple mutisme, parce qu’il ne permet pas de réinterroger le modèle politique du pays, condamne la Chine à une fuite en avant dans l’exploitation économique. Cette dernière n’est que le symptôme de la réaction en chaîne enclenchée depuis deux cent ans, qui ne pourra être brisée sans un effort colossal d’imagination politique. Seul un regard historique sur ce que nous sommes devenus permettra selon l’auteur de fonder le nouveau paradigme de développement qui réconciliera l’économie, le politique et le social. En cela ce livre constitue plus qu’un regard socio-historique sur la Chine : il est une invite à repenser de manière lucide et stratégique de quelle manière les hommes d’orient et d’occident entendent vivre en société.

 

 

Par Matthieu Roger

 

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 03:20

Éditions Economica, 2007

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L’utilité de la force fait partie de ces ouvrages qui inspirent le respect, de par la somme des éléments synthétisés et analysés et de par la hauteur de vue qu’il emprunte. Dès le début la thèse développée par Sir Rupert Smith est clairement affichée : au cours des deux derniers siècles le paradigme de la guerre s’est déplacé de la guerre industrielle, annoncée dès la fin du XVIIIe siècle par la révolution stratégique napoléonienne, à la guerre au sein des populations. Ce nouveau paradigme demande de réinterroger l’utilité de la force militaire en ce qu’elle constitue le bras armé de la stratégie politique. Pour mener à bien son analyse historique et critique, Sir Rupert Smith convoque à la fois son imposante érudition stratégique et son expérience inestimable du terrain. Rappelons en effet que ce général a à son actif une expérience du haut commandement militaire hors du commun. Il a entre autres commandé la division britannique engagée dans la Guerre du Golfe en 1990-1991, les forces des Nations-Unies en Bosnie en 1995, le théâtre d’Irlande du Nord de 1996 à 1999, pour finir commandant en second de l’OTAN en Europe (DSACEUR) avant son départ du service actif en 2002. Déroulant un panorama historique débutant par l’avènement de Napoléon Ier, il démontre comment l’objectif de destruction pure et simple de l’ennemi a peu à peu pris le pas sur toutes les autres considérations stratégiques, pour s’achever sur les deux boucheries que furent la Première et la Seconde Guerre Mondiale. Il montre ensuite comment les mutations géopolitiques de la Guerre Froide ont conduit à redéfinir la guerre comme un conflit au sein des populations, avec comme objectif premier d’obtenir l’adhésion de la population plutôt que la destruction pure et simple de l’appareil militaire ennemi. Aujourd’hui les guerres dans lesquelles sont engagées les armées occidentales, des Balkans à l’Afghanistan en passant par l’Irak, requièrent  de contraindre l’ennemi par la force là où la diplomatie a échoué et de redessiner les conditions stratégiques d’une sortie de crise, tout en étant porteuses de nouvelles fonctions telles que le maintien de la paix ou l’interposition entre deux forces belligérantes. « Car il ne faut jamais l’oublier », conclut Sir Rupert Smith, « la guerre n’existe plus ». Ce nouveau paradigme étant posé, on peut alors mieux saisir la nature protéiforme des conflits modernes, qui quoi qu’on en dise va à l’encontre des présupposés tactiques des armées occidentales, encore basés sur le modèle de la guerre interétatique industrielle.  Je cite :

1) Les fins pour lesquelles on se bat ne sont plus des objectifs concrets qui décident d’un résultat politique mais façonnent les conditions dans lesquelles le résultat peut être obtenu.

2) Nous combattons au sein des populations, non sur un champ de bataille.

3) Nos conflits semblent éternels, sans fin.

4) Nous combattons de manière à préserver la force armée plutôt qu’en risquant tout pour aboutir à l’objectif.

5) À chaque occasion, de nouveaux usages sont trouvés aux armes et organisations anciennes issues de la guerre industrielle.

6) Les camps ne sont pas des États, la plupart du temps, et sont plutôt constitués de groupements internationaux agissant contre des entités non étatiques.

 

Si Rupert Smith nous propose en définitive d’utiliser autrement la force militaire, en la soumettant à une stratégie globale élaborée selon un protocole politique strict. C’est dans ce cadre opératoire que les armées occidentales doivent mener une mutation où la violence doit être paramétrée via une contextualisation du théâtre d’opérations – géographique, politique, économique et social – et rapidement recourir à d’autres techniques d’armement. Si l’Union Européenne arrive à se doter d’une politique de défense commune et concertée au plus haut niveau, c’est peut-être elle qui arrivera le mieux à tirer son épingle du jeu de la nouvelle redistribution des cartes se profilant en ce début de XXIe siècle.

 

 

Par Matthieu Roger

 

 

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 03:17

Éditions Allia, 2008

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William Langewiesche revient sur le massacre d’Haditha, perpétré le 19 novembre 2005 par des Marines américains sur 24 civils irakiens (dont de nombreux vieillards, femmes et enfants) après que l’un des leurs ait été tué lors d’un attentat à la bombe. L’intérêt de ce petit ouvrage est d’éviter l’écueil du pamphlet antimilitaire ou bien, à l’inverse, celui d’une apologie de la guerre en Irak. William Langewiesche nous brosse le portrait le plus juste possible de ce conflit, en nous le présentant comme l’archétype de ce que le général britannique Sir Rupert Smith appelle « la guerre au sein des populations ». Il décrit en effet avec beaucoup d’à-propos la situation complexe dans laquelle se trouvent les Marines US, écartelés entre le sentiment de remplir leur devoir vis-à-vis de la patrie américaine et celui d’être engagé dans un conflit insoluble. Cette situation inextricable dans laquelle se trouvent les soldats, soumis à la haine de la population locale, souligne le paradoxe fondamental de l’engagement occidental en Irak, à savoir que « dans le but de sauver des soldats américains, on sacrifie de nombreuses vies d’Irakiens innocents ; ce faisant, grâce à l’armée de terre en particulier, d’innombrables combattants ennemis rejoignent l’insurrection, qui lancera à l’avenir des attaques plus fréquentes contre ces mêmes soldats » (sic p. 42). Ce n’est pas un hasard si Barack Obama appelle de tous ses vœux le retrait le plus rapide possible des troupes américaines d’Irak : la stratégie amorcée par Georges W. Busch après le 11 septembre 2001, celle d’une lutte outrancière contre le terrorisme international, n’a pas pris en compte le changement paradigmatique de la guerre observable dès la seconde moitié du XXe siècle. En découvrant au fil des pages le contexte de la réaction aussi sauvage que non préméditée des Marines américains, on parvient à saisir le fossé qui perdure entre la vision politique de l’emploi de la force militaire, qui quoi qu’on en dise fonctionne toujours sur le vieux mode du conflit interétatique, et l’intransigeante réalité du terrain, qui confronte les soldats à des missions maintien de l’ordre et de pacification pour lesquelles ils ne sont aucunement formées. S’ajoute à cela le fossé technologique entre une armée de métier suréquipée et une guérilla irakienne procédant à la bombe artisanale et à l’AK 47. En cela La conduite de la guerre résonne comme un coup de semonce à l’encontre du processus de déshumanisation qui sévit en Irak. Alors que l’ennemi se cache désormais sous l’acronyme de MAM (military-age man, homme en âge de porter les armes) et que son cadavre ne recueille plus en guise d’éloge funèbre que les quatre initiales EKIA (ennemy killed in action, ennemi tué pendant le combat), apparaît l’immanente absurdité d’une guerre qui n’est pas ni celles des jeunes soldats américains sacrifiés sur l’autel de la lutte contre l’ « axe du mal » ni celles des familles irakiennes bombardés sur leur terre natale. Un scandale humain résumé par une affiche placardée sur un des murs de Sparte, l’avant-poste des Marines installé en plein cœur d’Haditha, qui indiquait cyniquement : « soyez polis, soyez professionnels, soyez prêts à tuer tous ceux que vous rencontrerez ». En une phrase tout est dit, la guerre au sein des populations est malheureusement à ce prix.

 

 

Par Matthieu Roger

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 03:11

Éditions Archipoche, 2008

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Bravo Two Zero est le récit autobiographique d’Andy McNab, sergent du Special Air Service (SAS) britannique, groupe d’infanterie terrestre d’élite spécialisée dans les missions d’infiltration et de sabotage en zone ennemie. Dans ce livre Andy McNab nous narre son expérience de la première guerre du Golfe, lorsqu’il fut en janvier 1991 capturé et torturé pendant six semaines par les Irakiens. Son histoire est intéressante à plusieurs points de vue. Tout d’abord, il nous renseigne sur la planification d’une mission commando top secrète. Choix de la zone de largage, définition de codes de communication et de points de rendez-vous changeants, préparation d’un itinéraire terrestre, choix d’une base d’opération, étude des axes de communication ennemis, préparation de l’exfiltration, etc., rien n’est laissé au hasard ! Le professionnalisme des SAS est à ce niveau là tout bonnement impressionnant, aussi bien en ce qui concerne la mise en place tactique que la préparation mentale que suppose ce type d’opération. Ensuite, Andy McNab, en tant que chef de son commando de huit hommes, est le mieux placé pour nous narrer les tenants et les aboutissants de cette opération « Bravo Two zero », qui avait pour objectif de détruire les câbles de transmission terrestres permettant l’envoi de Scud irakiens (missiles de longue portée : entre 160 et 280 kms). Au vu du destin tragique de ce commando britannique on pourrait croire à un roman d’action, mais tout est bel et bien véridique : l’adaptabilité constante de l’organisation tactique du commando, les accrochages aussi imprévus que violents avec plusieurs patrouilles irakiennes, la fuite éperdue à travers l’infini désertique, la traque d’hommes physiquement au bout du rouleau, leur capture à quelques kilomètres de la frontière syrienne, les séances de tortures psychologiquement meurtrières… Cet ouvrage constitue également un précieux témoignage sur ce que sont devenus les conflits modernes, avec cette volonté affichée de la part de la coalition alliée de mener en Irak une guerre chirurgicale. L’engagement frontal de régiments d’infanterie est révolu, priorité est désormais donnée au bombardement aérien et aux opérations commandos dont l’action ciblée, moins coûteuse en hommes, est censée abréger la durée du conflit. Enfin, on apprend beaucoup sur la tactique militaire d’infiltration ainsi que les techniques d’armement et de reconnaissance employées durant la guerre du Golfe par les troupes britanniques : Armalite (fusil d’assaut), Minimi (mitrailleuse légère), Claymore (mines anti-personnel), plastic PE4, bombes 203, TACBE (Tactical Beacon, balises tactiques), systèmes Magellan (navigation par satellite), etc.

Bravo Two Zero est un livre choc, dont personne ne peut sortir indemne. En retraçant le parcours épique de son commando - le seul d’entre eux ayant réussi à franchir la frontière syrienne a parcouru jusqu’à 300 kilomètres en quelques jours ! -, Andy McNab nous confronte aux limites physiques et psychologiques de la résistance humaine. Avec pour principal enseignement que la guerre chirurgicale, si tant est qu’elle existe, ne sera jamais une « guerre propre ».

 

 

Par Matthieu Roger

 

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite