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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 12:51

Éditions Gallimard, 2011

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J’avais déjà repéré Jean-Philippe Jaworski au détour d’une nouvelle, Montefellòne, publiée dans l’anthologie Rois et Capitaines (éditions Mnemos, 2009). Montefellòne était clairement la meilleure nouvelle du recueil, et je m’étais promis de garder un œil attentif sur ce jeune auteur prometteur. Gallimard ayant réédité son premier roman en format poche, autant dire que j’ai sauté sur l’occasion.

 

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : Gagner la guerre est un chef-d’œuvre. Le genre de livre qu’on ne referme qu’une fois la dernière page tournée. Une panacée contre la médiocrité littéraire. Un gant jeté à la face de tous les détracteurs de la fantasy, que l’on se doit désormais de considérer comme un genre littéraire à part entière. Ce qui impressionne, c’est le style d’écriture de l’auteur, haut en couleurs, fourmillant de néologismes, aussi brillant dans ses descriptions qu’efficace dans la peinture des caractères humains. Jean-Philippe Jaworski manie la langue française comme un sculpteur manie son burin. À coups vifs et mordants, pour un rendu des plus artistiques où l’on sent la jouissance de l’écriture poindre à chaque phrase. On retrouve cette truculence du verbe dans la façon dont s’exprime le héros, don Benvenuto Gesufal, qui nous narre ici son histoire. Assassin de la guilde des Chuchoteurs au service du podestat de la République de Ciudalia, Leonide Ducatore, sa science de l’épée l’a rendu maître dans l’art d’éliminer les ennemis politiques de son employeur. Atout hors pair mais simple pion sur l’échiquier diplomatique, Benvenuto aura à affronter moult péripéties et coups bas pour espérer – peut-être – sauver sa peau.

 

Gagner la guerren’est pas un roman comme les autres, dans la mesure où les intrigues politiques du Vieux Royaume viennent s’enrichir d’une réflexion sous-jacente sur les sciences politiques et l’art de diriger. Ce n’est pas innocemment que Jaworski cite Napoléon Bonaparte et Nicolas Machiavel en préambule : d’emblée le ton est donné. On peut d’ailleurs comprendre le personnage de Leonide Ducatore comme une incarnation du pragmatisme machiavélien. Entre les mains des puissants, les espions, assassins, spadassins et autres sicaires ne sont que des leurres et des outils. Benvenuto le dit lui-même : « Notre destin, c’était de gagner la guerre, quitte à détruire ce que nous croyions défendre. C’est pourquoi je devais me lever, empoigner mes armes et anéantir la famille Mastigia. » (p. 926). Et l’auteur d’introduire chaque nouveau chapitre par une citation, convoquant des autorités aussi diverses et variées que Jean de La Bruyère, Molière, Sophocle, Yourcenar, Julien Gracq, François Villon ou Sartre. Nicolas Giffard, hérault du septième chapitre, notifie au lecteur cet art de la guerre qui fait force de loi en République de Ciudalia (p. 343) :

 

« La tactique peut être définie comme étant l’ensemble des moyens permettant de parvenir à un ou plusieurs objectifs préalablement déterminés par la stratégie. Ces deux formes de pensées sont indissociables.

Un plan stratégique ne peut être réussi sans le calcul précis des coups, sans le jeu tactique, et inversement des coups tactiques qui se succèdent sans lien logique et aboutissent généralement à une mauvaise position.

(…) L’instrument préféré du tacticien est la combinaison, suite des coups provoquant des répliques féroces. »

 

Gagner la guerre a obtenu en 2009 le prix Imaginales du meilleur roman français de fantasy. Totalement mérité !

 


Par Matthieu Roger

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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 13:52

Éditions Perrin, 2004

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Comment avons-nous pu servir un régime aussi horrible que le nazisme ? Telle est en substance la question à laquelle tente de répondre August von Kageneck tout au long d’Examen de conscience. Officier de la Whermacht à 17 ans, en tant que lieutenant de Panzer, il prit part à l’opération Barbarossa et l’invasion de la Russie en 1941. Issu d’une famille de la vieille noblesse allemande, il réinterroge l’histoire et tente d’évaluer la part de responsabilité du peuple allemand dans la mise en branle de la machine de guerre nazie. D’après lui, l’immobilisme des classes sociales conservatrices a joué un grand rôle dans l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler : « J’accuse en effet l’aristocratie allemande et la grande bourgeoisie  d’avoir souhaité ou fini par soutenir l’arrivée du national-socialisme en Allemagne » (p. 166). Une prise de position qui fait écho à la citation du philosophe Edmund Burke : « le mal naît de l’absence du bien ».

 

Mais le plus grave, selon l’auteur, c’est que la Wehrmacht, théoriquement garante de l’indépendance de l’armée envers le pouvoir politique, a au fur et à mesure tacitement accepté les thèses antisémites nazies. Sur le front de l’est, nombreux furent ceux qui furent témoin de massacres, sans réagir, Et von Kageneck de citer la conclusion édifiante d’un jeune médecin militaire : « Je ne doute pas que la révolte devant ces faits est assez générale dans l’armée. Chacun estime odieux que certains profitent de l’héroïsme des soldats du front, pour poursuivre leurs sinistres buts. Mais hélas, ce ne fut pas la flamme de l’humanitas qui jaillit du fond de nos cœurs. Ce poison d’antisémitisme avait déjà fait œuvre de destruction. La corruption morale après sept ans de règne des " autres " avait déjà fait son chemin, même chez ceux qui l’avaient violemment nié dans leur fort intérieur. » (p. 160-161). Adhérant au militarisme outrancier qui régnait en Allemagne, les généraux et le haut commandement de la Wehrmacht cautionnèrent bon gré mal gré les exterminations ethniques qui mirent à feu et à sang l’Europe de l’est. Seuls quelques individus isolés, à l’instar du Generaloberst von Blaskowitz, osèrent élever publiquement la voix, parlant du « poids moral insupportable par la troupe qui assiste à des crimes qu’elle ne comprend pas et qu’elle abhorre, et qui sont d’autant plus grave à ses yeux qu’ils sont perpétrés par des gens portant comme elle, l’uniforme vert-de-gris auquel la notion d’honneur est attachée » (p. 142).

 

De fait, August von Kageneck démystifie l’idée d’une Wehrmacht n’ayant jamais directement participé aux épurations raciales. Mais il l’avoue, il ne s’est jamais lui-même révolté contre ces exactions, grisé par la gloire militaire, prisonnier de l’esprit de corps d’une armée qui finit par lutter contre une défaite que tous savaient pourtant inéluctable. Ainsi se confesse-t-il : « L’immense majorité des combattants de la Russie n’a pas laissé raisonner la voix de la conscience dans son cœur. J’en fus. » (p. 114). Examen de conscience est la tentative courageuse et sincère d’un homme confronté à son propre naufrage moral en temps de guerre. Car un soldat sans conscience n’est que ruine de l’âme.

 


Par Matthieu Roger

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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 20:38

Éditions Flammarion, 2007


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Quatre ans après une première parution, les éditions Flammarion republient Batailles – Les plus grands combats de l’antiquité à nos jours dans un format plus compact (22 cm × 26 cm). L’occasion de s’immerger au cœur un panorama passionnant, celui des plus grands chocs armés vécu par l’homme depuis la nuit des temps. De l’établissement des antiques puissances mésopotamiennes à la guerre en Irak, R. G. Grant dessine les circonvolutions d’un état de conflit permanent, recensant les conflits et batailles qui forgèrent nos cinq continents. Comme le dit Dan Snow dans l’avant-propos : « la survie de chaque civilisation a toujours dépendu de sa capacité à faire la guerre, et plus encore à gagner des batailles ». Le lecteur peut ainsi découvrir ces guerres aujourd’hui injustement oubliées : la survie de l’empire byzantin, les guerres des samouraïs, l’expansion islamique, la constitution des empires africains, les invasions coloniales, la guerre des Boers, etc. Saluons ici le magnifique travail d’iconographie mené par Anne-Marie Ehrlich et Alison Walker, qui nous offre un florilège d’illustrations luxuriantes et de photographies en tout genre. Plus que les précisions textuelles sur tel ou tel affrontement, c’est la richesse de son illustration qui confère à Batailles tout son intérêt. Même si quelques approximations affleurent – Vauban est par exemple rebaptisé de Vauban (p. 158) – on se délecte d’une mise en page invitant au vagabondage historique. Qui plus est, les doubles pages thématiques sur l’armement, le contexte historique ou certains écrits stratégiques sont autant de bonus à la compréhension des évènements.

 

Si Batailles confirme la célèbre citation de Hobbes « l’homme est un loup pour l’homme », il n’en est pas moins un témoignage essentiel des évolutions militaires qui rythmèrent l’épopée chaotique de l’humanité. Pour ceux que la lecture de la savante Anthologie mondiale de la stratégie de Gérard Chaliand rebuterait, ce livre offre une alternative à la fois accessible et didactique. Au travers du flux et reflux incessant des masses armées, puissions-nous considérer avec contentement l’état de paix dont jouit l’Europe depuis maintenant presque soixante-dix ans.

                                                                                                                        


 

Par Matthieu Roger

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2 juin 2011 4 02 /06 /juin /2011 20:05

Éditions du Seuil, 2002

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Voilà un beau livre qui ravira à la fois les amateurs de peinture et d’histoire. Béatrice Fontanel, auteur et iconographe, et Daniel Wolfromm, grand reporter, ont réuni dans cet ouvrage les tableaux les plus remarquables de ce qu’on nomme « la peinture d’histoire ». Il s’agit surtout de toiles peintes au XIXe siècle, période où le genre s’est pleinement épanoui. La grande exposition sur l’œuvre de Jean-Léon Gérôme qui s’est tenue au Musée d’Orsay jusqu’en janvier 2011 a récemment permis d’exposer au grand public tout l’intérêt d’une étude des collusions entre art et Histoire avec un grand H. Je ne saurais trop vous recommander la visite de la galerie des Batailles, inaugurée en 1837 par le roi Louis-Philippe au château de Versailles, qui m’a laissé un souvenir impérissable et où vous pourrez retrouver une partie des tableaux présentés dans ce livre.

 

Quand les artistes peignaient l’Histoire de France est avant tout un merveilleux panorama, qui nous fait revisiter l’histoire de notre pays à travers ses batailles, ses personnages emblématiques, ses évènements les plus symboliques. Chaque tableau est exposé en double page, bénéficiant d’un rendu impeccable, et se voit accompagné d’un bref texte d’analyse et de contextualisation historique. Pour ce faire, B. Fontanel et D. Wolfromm se sont appuyés sur les commentaires d’une équipe d’historiens réunis pour l’occasion : Jacques Le Goff pour le Moyen Âge, Daniel Crouzet pour la Renaissance et le XVIe siècle, Danielle Haase-Dubosc pour le XVIIe siècle, Michel Vovelle pour la période révolutionnaire, Maurice Agulhon pour le XIXe siècle, Antoine Prost pour la guerre de 1914-1918, entre autres. Leurs mises en perspectives historiques constituent une manière intelligente de réviser notre histoire nationale, d’autant plus que le choix des tableaux s’avère artistiquement des plus pertinents. Quelques-uns d’entres-eux sont largement connus, tels Richelieu sur la digue de La Rochelle peint par Henri Paul Motte (1881) ou Le Coup d’État du Dix-Huit Brumaire de François Bouchot (1840), mais la plupart sont de véritables découvertes. La dramaturgie de L’Excommunication de Robert le Pieux (Jean-Paul Laurens, 1875) et de L’agitateur du Languedoc (idem, 1887) impressionnent, les assassinats peints par Mélingue, Robert Fleury, Delaroche et Housez nous saisissent, La Bataille de Taillebourg (Eugène Delacroix, 1837) et le Combat sur une voie ferrée d’Alphonse de Neuville (1874) nous transportent au cœur de la guerre…

 

 

Par Matthieu Roger

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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 14:00

Éditions José Corti, 2011

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Les éditions José Corti ont eu la très bonne idée de ressortir des placards de la Bibliothèque Nationale de France deux cahiers d’écolier inédits, rédigés par Julien Gracq lui-même. C’est pourquoi ces Manuscrits de guerre, que l’auteur ne souhaitait à l’origine pas publier, nous sont livrés aujourd’hui, en deux parties bien distinctes. La première, intitulée Souvenirs de guerre, prend la forme d’un journal tenu au jour le jour par le lieutenant Poirier (Louis Poirier est le vrai nom de Julien Gracq). Écrit à la première personne, il narre les tribulations du chef de section et de son unité en territoire belge, sur une période comprise entre le 10 mai et le 2 juin 1940. Oscillant entre le comico-burlesque et le dramatique, Louis Poirier exprime ses doutes, ses peurs, ses incompréhensions devant une guerre insaisissable. Bringuebalant son unité par monts et par vaux, aux ordres d’un commandement militaire visiblement dépassé par la vitesse de l’avancée allemande, il se retrouve confronté aux vicissitudes du quotidien : ravitaillement de la troupe, changements d’itinéraires, contre-ordres, accrochages éphémères avec l’ennemi. Récit, la seconde partie de l’ouvrage, narre quant à elle à la troisième personne les aventures du lieutenant G. et de ses hommes, sur les seules journées du 23 et 24 mai. Julien Gracq réalise l’exercice de style consistant à mettre en récit ce qui, dans les Souvenirs de guerre, n’était que le compte rendu succinct de deux journées parmi d’autres. L’occasion de personnaliser son épanchement littéraire, au sein duquel métaphores, images et autres comparaisons ont la part belle, et de revenir sur l’incurie d’une véritable débâcle militaire. Ainsi l’entend-on déclamer : « Une espèce de flou apparaissait là où tout eut dû être taillé à arrêtes vives : ordres approximatifs, destinés peut-être à sa couvrir, qui demandaient beaucoup en s’attendant à obtenir un peu moins – directions mal précisées : " par là " – " un kilomètre plus loin " – compte rendus jamais demandés, pas plus qu’on demande à un pion sur un échiquier comment il passe sont temps – missions des plus vagues, parfois complètement passées sous silence, comme s’il s’était agi avant tout de faire acte de présence pour la bonne règle dans une espèce de champ de bataille abstrait, pour " compléter le dispositif ", sans qu’on en attendit vraiment quelque résultat que ce fût. » (p. 207).

 

À titre personnel, j’ai trouvé les Souvenirs de guerre bien plus intéressants que le Récit proposé en seconde partie d’ouvrage. L’écriture de Julien Gracq y est plus nerveuse, plus incisive, et retranscrit bien le chaos à la fois opérationnel et psychologique des soldats français en 1940. Si on ne peut remettre en cause la qualité littéraire du Récit, il lui manque cette puissance d’évocation et cette force du témoignage qui caractérisent les grandes fresques militaires, à l’image des Journaux de guerre d’Ernst Junger.

 

 

Par Matthieu Roger

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29 mai 2011 7 29 /05 /mai /2011 13:07

Éditions du Seuil, 2011

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Ce que j’apprécie par-dessus tout chez Frédéric Encel, c’est la clarté de son propos, qui s’appuie sur la pertinence et la multiplicité des exemples fournis. Dans Comprendre la géopolitique, il cherche à retranscrire de manière précise les nombreux dénominateurs communs du terme « géopolitique ». Pour cela il convoque les concepts de frontière, de souveraineté, de puissance, de rapports de force, d’opinion, de terrorisme et de guerre. Cette mise en perspective théorique se double d’une mise en perspective historique, lorsque l’auteur expose les différents intellectuels et écoles qui furent à l’origine de la géopolitique entendue comme discipline universitaire. Ainsi la géopolitique devient avant tout « un raisonnement intellectuel », qui synthétise les divers pans de l’étude des relations internationales. Si le géographe Élisée Reclus avait proclamé au début du XXe siècle que la géographie n’était autre chose que l’histoire dans l’espace, de même que l’histoire était la géographie dans le temps, on serait tenté d’en dire de même pour la géopolitique. Cette dernière emprunte en effet constamment à la géographie, à l’histoire, à l’économie, ou encore à l’art militaire.

 

Même si, comme on le voit, la géopolitique est un terme qui recouvre de nombreuses acceptions, sa pensée contemporaine ne doit en aucun cas faire l’économie d’une visée proactive. Ainsi Frédéric Encel considère-t-il cette discipline comme un cadre d’analyse permettant « d’accompagner en temps de crise les diplomates et responsables politiques dans leur prise de décision, et les simples citoyens dans leurs prises de positions ». À l’inverse, ce présupposé permet notamment d’affiner notre compréhension de certaines décisions diplomatiques. Si Sadate effectua une visite de Jérusalem en 1977, c’était pour s’attirer les bonnes grâces des États-Unis, leur aide économique participant au développement économique de l’Égypte. Si Begin engagea une guerre au Liban en 1982, c’est qu’il visait la destruction de l’OLP, afin d’entraver la constitution d’un État palestinien dans les territoires. En fin de compte, la notion de géopolitique rejoint toujours celle de conflit. D’où, selon l’auteur, la nécessité d’un questionnement éthique. Faut-il penser la guerre pour mieux la gagner ou pour mieux la combattre ?

 

 

Par Matthieu Roger

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17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 21:56

Éditions Odile Jacob, 2011

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Longtemps méprisée par une historiographie cherchant sa crédibilité dans un traitement scientifique des données au détriment d'un profitable effort d’imagination, l’uchronie est désormais à la mode. Depuis une douzaine d’année, sous l’impulsion des historiens anglos-saxons, l’histoire contrefactuelle inspire par exemple aussi bien la bande-dessinée que la très sérieuse série What if?. À chaque fois le principe est le même : peindre de manière crédible les scénarios divergents de la petite ou de la grande histoire. Ou pour le dire autrement, « à partir de matériaux fiables, il s’agit de proposer le roman de ce qui aurait pu se passer ». L’histoire potentielle contribue ainsi à éviter une mythologisation du passé, constituant de fait une méthode efficace pour penser l’état et le devenir des sociétés.


C’est munis ce postulat de départ qu’Anthony Rowley, professeur à Sciences-Po, et Fabrice Almeida, ancien directeur de l’Institut d’histoire du temps présent, ont écrit Et si on refaisait l’histoire ?. Ensemble ils présentent aux lecteurs seize chapitres d’histoire alternative, qui abordent l’antiquité, le Moyen-Âge, l’époque moderne, la guerre du Kippour, etc. Si le scénario d’un Ponce Pilate épargnant Jésus s’avère peu plausible, puisqu’escamotant la dimension eschatologique du Christ, si celui d’un Napoléon III prévenant le déclenchement de la guerre de 1870 est dépeint de manière trop brouillonne pour s’avérer pertinente, les autres canevas évènementiels stimulent notre intellect de manière réjouissante. Souvent, les conséquences des bifurcations historiques proposées estomaquent le lecteur. Si la bombe atomique n’avait pas été au rendez-vous en 1945, de nouvelles centaines de milliers de morts se seraient ajoutées au tragique bilan comptable de la Seconde Guerre Mondiale. Si Israël avait été rayé de la carte en 1973, sous les coups de boutoir des armées égyptienne, syrienne et jordanienne, l’État palestinien ne serait peut-être aujourd’hui qu’une simple chimère. Deux exemples parmi tant d’autres possibles…

 

On ne le dira jamais assez, mais l’uchronie est un exercice des plus salutaires.

 

 

Par Matthieu Roger

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 22:27

Éditions Gallimard, 2010


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Inigo tel un feu. Tel ce feu de la conversion qui brûle et ravage Inigo López de Loyola, celui qui fonda en 1539 la célèbre Compagnie de Jésus. Ce livre, qui se démarque du paysage littéraire français par la très grande qualité de son écriture, n’aborde ni  le pèlerinage en Terre Sainte ni la période jésuite d’Ignace de Loyola. Il se penche sur le jeune gentilhomme espagnol avide de gloire et de hauts faits, qui défend coûte que coûte les contreforts de la citadelle de Pampelune face aux assauts de l’infanterie et de la cavalerie françaises. Blessé par un boulet, la jambe brisée, celui-ci se retrouve cloué au lit pendant de nombreuses semaines. Temps de doutes, d’angoisse et de remises en cause. S’ensuit le récit assez hallucinant d’une conversion spirituelle que rien ne laissait présager. Touché par la grâce divine, Ignace décide d’abandonner le métier des armes, et se fera pèlerin puis ermite, vivant d’ascèse et de prières.

 

Inigo, comme je l’ai déjà dit, est un livre sur la conversion. Tout le talent de l’auteur est d’en restituer l’incommensurable violence. Submergé par l’amour de Dieu, Ignace n’en saisit ni les tenants ni les aboutissants. Il choisit de laisser désormais cette force spirituelle guider sa vie. En une invitation permanente au service désintéressé, à l’oubli de soi, à l’abandon total. Le lecteur assiste au combat de ce soldat contre ses pulsions d’homme : honneur, désir de gloire, plaisirs de la chair. Le style extrêmement sensible de François Sureau nous transporte dans un tourbillon d’états d’âme, au beau milieu d’une bataille spirituelle dont le protagoniste sortira éprouvé mais réconcilié avec lui-même. Et l’auteur de citer Rimbaud en épitaphe : « le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ». Avec cet ouvrage il fait œuvre de portraitiste, où pour le dire plus précisément de peintre de la conscience. Un exercice de style brillant, à l’évocation puissante, mais qui ne nécessitait pas les quinze pages d’apostille finales.

 


Par Matthieu Roger

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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 14:44

Éditions Robert Laffont, 1ère publication en 1990 revue en 2008


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Réunir en un seul ouvrage tous les plus grands textes de stratégie militaire écrits depuis la nuit des temps : tel est le pari fou tenté par Gérard Chaliand. Et force est d’admettre que ce pari est pleinement réussi. Bien sûr une anthologie suppose certains choix arbitraires de la part de son auteur, mais l’épaisseur de l’ouvrage –1500 pages ! – lui confère une exhaustivité maximale. On retrouve bien sûr les historiens ou stratèges les plus célèbres, à l’image de Jules César, Sun Tse, Vauban, Clausewitz ou encore Guderian, mais on découvre également pléthores d’écrits méconnus, comme Le rouleau de la guerre (Ier siècle av. J.-C.), le Livre des ruses arabe (XIVe siècle), La conquête du Pérou de Francisco de Jerez ou Le traité des stratagèmes de Joly de Maizeroy. Gérard Chaliand introduit chaque extrait d’œuvre par un bref paragraphe de présentation de son auteur et du contexte historique. Il déroule sous nos yeux quatre mille ans d’art de la guerre, sans omettre une seule des grandes périodes géostratégiques : l’orient ancien, la Grèce et Rome, Byzance, la Chine, l’Inde, les Arabes, les Persans, les Turcs, les Mongols et l’Asie centrale, les XVe-XVIe, XVIIe, XVIIIe, XIXe et XXe siècles, l’âge du nucléaire, et enfin la stratégie à l’heure de l’hégémonie américaine. Certains passages de cette anthologie se lisent comme des récits d’aventure. J’ai à titre exemple été tout particulièrement frappé par la retranscription que nous livre Xénophon de la retraite des dix mille, effectuée sur 2500 kilomètres et pendant plus de huit mois par une armée de mercenaires grecs harcelée par l’ennemi. Une des grandes originalités de l’auteur est d’engager une réflexion non pas occidentalo-centrée, mais qui prend en compte les influences théoriques reçues des Byzantins, Chinois, Indiens et musulmans. Dans sa brillante introduction, Gérard Chaliand montre en effet que jusqu’au XIVe siècle, « l’antagonisme fondamental, à l’échelle du continent eurasiatique, est celui entre nomade et sédentaires ». Une idée qu’il développera à nouveau dans son Nouvel art de la guerre, livre déjà chroniqué sur ce blog.

 

Le lecteur ne peut s’y méprendre : cette imposante Anthologie  mondiale de la stratégie est sans aucun doute le must-have ultime en matière de polémologie. À se procurer d’urgence, sans hésitation !

 

Par Matthieu Roger

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 14:28

Éditions Gallimard, 1996

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Les Fleurs du Mal, au même titre que Les Trophées de Heredia, sont un des plus grands chefs-d’œuvre de la poésie. Charles Baudelaire, en cherchant à extraire la beauté du mal, nous livre des vers à jamais ancrés dans la mémoire collective. Il serait trop facile de citer pour exemple L’Albatros, appris par cœur par plusieurs générations d’écoliers, tant les poèmes qui composent ce recueil s’avèrent plus éblouissants et émouvants les uns que les autres.

 

De prime abord, ce livre peut surprendre par le côté extrêmement sombre des sphères explorées. Il n’y est pas question d’amour parfait, mais de femmes fatales, de monstruosités, de mort, de putréfaction des corps et des âmes. Certains passages, tels Les métamorphoses du vampire (p. 197), convoquent même un registre des plus horrifiques :

                                                                                                                              

« Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,

Et que languissamment je me tournai vers elle

Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus

Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus ! »

 

 Ce n’est pas pour rien que Baudelaire fut en son temps traîné devant les tribunaux – et condamné ! – pour outrages aux bonnes mœurs, comme le fut Flaubert pour Salammbô. Mais la puissance d’écriture de l’auteur ne se complaît jamais dans l’abject ou le laid, restituant le malaise de la condition du poète grâce à un lyrisme poignant, nullement éthéré. Si la menace de la damnation sourde à chaque rime, son talent de peintre n’est jamais aussi évocateur que lorsqu’il saisit le choc des épées (Duellum p. 69) :

 

« Deux guerriers ont couru l’un sur l’autre ; leurs armes

Ont éclaboussé l’air de lueurs et de sang.

Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes

D’une jeunesse en proie à l’amour vagissant.

 

Les glaives sont brisés ! Comme notre jeunesse,

Ma chère ! Mais les dents, les ongles acérés,

Vengent bientôt l’épée et la dague traîtresse. »

 

Un talent de peintre qui lui permet également de restituer la couleur et la lumière des lieux les plus anodins :

 

« Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,

Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,

Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux,

Contempler nos dîners longs et silencieux,

Répandant largement ses beaux reflets de cierge

Sur la nappe frugale et les rideaux de serge. »

 

Les Fleurs du Mal se respirent sans modération ; leur scansion envoûtante exhale un parfum capiteux qui ne peut laisser indifférent. Grisé par le rythme et la mélancolie irrépressible du spleen, le lecteur ne peut que s’incliner devant la geste poétique du poète maudit. À plusieurs reprises je me suis retrouvé à en débiter les vers intérieurement, sans chercher à en comprendre le sens, pour le pur plaisir de voir l’harmonie jaillir de leurs rimes.

  

Par Matthieu Roger

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite