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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 14:29

Éditions Perrin, 2010 (1ère publication en 1987)

 

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L’historien britannique John Keegan est une figure contemporaine incontournable de l’étude des conflits. Fait chevalier de l’Ordre de l’Empire britannique par Elizabeth II en 2000, on lui doit de nombreux ouvrages d’histoire militaire, qui témoignent de champs d’études extrêmement diversifiés : Barbarossa: Invasion of Russia, 1941 (1971), The face of battle: a study of Agincourt, Waterloo and the Somme (1976), The Second World War (1990), Fields of Battle: The Wars for North America (1997), The First Wolrd War (1999), The Iraq War (2004), entres autres… Aujourd’hui, il est toujours correspondant à la Défense au Daily Telegraph.

 

Dans L’art du commandement, il traite comme il le dit lui-même « non de l’art de la guerre à travers les âges, mais des techniques et des attitudes mentales qu’impliquent le rôle du chef et l’exercice du commandement militaire ». Pour ce faire, il choisit ici de se concentrer sur quatre stratèges de guerre qui opérèrent à des époques bien distinctes : Alexandre le Grand, le duc de Wellington, Ulysses Simpson Grant, et Adolf Hitler. Son objet n’est pas de détailler les différentes campagnes que chacun a menées, même si celles-ci sont largement abordées, mais de présenter les caractéristiques et capacités particulières de leur mode de commandement. Il démontre qu’un grand chef de guerre, au-delà de ses qualités tactiques et opérationnelles, se doit de posséder des facultés mentales extraordinaires, au sens premier du terme. Cette analyse psychologique de l’attitude et du charisme du général en chef lui permet de cerner des modes opératoires inédits. Si Alexandre représente l’âge héroïque par excellence, toujours placé en première ligne des combats, il considère à l’inverse que Wellington incarne l’antihéros raisonné, ce qui ne l’empêchait pas de se placer lui aussi parfois au plus proche des combats. Grant, qui symbolise la proximité avec ses hommes et une capacité d’adaptation phénoménale, annonce déjà la mise en retrait physique du commandement en chef par rapport au feu de la bataille. Et si Hitler opérait au loin, dans ses différents QG d’Europe centrale et orientale, sa démesure insensée ne l’a pas empêché d’abattre sur le continent les affres du totalitarisme et de la guerre totale. Pour autant, l’auteur revient également sur d’autres périodes et d’autres chefs de guerre, ce qui lui permet de mettre en perspective leurs différentes stratégies. De fait, on peut selon lui résumer l’art du commandement à cinq impératifs essentiels : l’impératif d’affinité (identification de l’armée à son chef), l’impératif  de sanction (l’autorité incontestable du commandant), l’impératif d’exemple (la prise de risque comme justification de son rang), l’impératif d’éloquence (le discours pour galvaniser les troupes), et enfin l’impératif d’action (la capacité décisive à décrocher la victoire).

 

L’art du commandement, de par l’étendue de ses champs d’explorations – le commandement  nucléaire est même traité en fin d’ouvrage – et les nombreuses questions polémologiques qu’il soulève, est un essai particulièrement bien renseigné, dont on aurait tort de se priver.

  


Par Matthieu ROGER

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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 09:10

Éditions Albin Michel, 1983

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Par un matin d’octobre 1600, telle un voile mortuaire posé sur la plaine de Sekigahara, la brume, comme par pudeur, recouvre le corps des samouraïs tombés pour leur seigneur. Dans le sang lié, le sort du Japon est désormais scellé. Victorieux, Tokugawa Ieyasu devient le nouveau Shogun. Ouvrant ainsi l’ère d’Edo, il met un terme à deux-cents ans de guerre civile. Parmi les vaincus de Sekigahara se trouve celui qui deviendra le plus grand bretteur qu’un sabre ait jamais servi, le jeune Miyamoto Musashi. Dans ce Japon pacifié, les écoles d’escrime se multiplient et l’art du samouraï acquiert ses lettres de noblesse. Ces écoles fourniront d’ailleurs de nombreux adversaires au rônin Musashi. A la suite d'une longue carrière de duelliste, invaincu après avoir défié les plus illustres escrimeurs de son temps, notamment Kojirō Sasaki, l’auteur du Traité des cinq roues se retire dans les montagnes pour finir ses jours en ermite. C’est dans ce cadre ascétique qu’il sent venir sa fin. Il y rédige alors cette œuvre de tactique et de stratégie à la justesse intemporelle.


Ce livre est avant tout un manuel dont l’auteur rappelle qu’il peut cependant s’appliquer à un seul comme à mille combattants. Au delà des technique d’escrime qu’il prodigue, l’ouvrage qui se révèle être un monument de stratégie et de tactique, propose une voie inédite à emprunter pour qui entend vaincre. En effet, à travers les cinq étapes de son enseignement (Terre, Eau, Feu, Vent, Vide), le samouraï offre à son disciple / lecteur les clefs d’un véritable mode de vie. La spiritualité et la technique deviennent les voies inséparables qui, associées à l’autodiscipline, mènent à la victoire. C’est l’esprit qui terrasse et non le sabre, et le premier se doit d’être au moins aussi aiguisé que le second. Chaque action doit s’effectuer selon le « rythme » qui lui convient. Musashi transcende le concret et met son expérience au service du lecteur avec pour maitre mot « la volonté de vaincre par n’importe quelle arme : c’est la voie de notre école ». Au delà de la dynamique de groupe, la pensée de Musashi se concentre sur l’individu et sur sa capacité à remporter à tout prix un combat singulier. Il est intéressant d’observer que sa vision stratégique consiste alors à appliquer sa « Voie » au général en chef et à ses hommes. Il entretient ainsi une conception organique de l’armée, la voyant comme une émanation des membres qui la composent, tel un corps au sein duquel chacun devrait respecter les principes qu’il énonce.

Ces préceptes que le maitre énonce relèvent de « l’art de l’avantage », l’art de mener sa vie afin de parvenir à la victoire, cela en toutes circonstances. Face à une pensée si globale et si efficace, on ne peut s’empêcher d’extraire le texte de Miyamoto Musashi de son  contexte et de le confronter au monde actuel. Il est en effet passionnant d’établir des parallèles et de voir combien ses enseignements universels constituent d’heureux conseils pour qui vit au XXIe siècle, même sans sabre ni kimono. De fait, le Traité des cinq roues est aujourd’hui utilisé dans les affaires et comme base d’une certaine théorie du management. Pour en appréhender la substance, il faudra comme l’auteur le conseille s’arrêter à chaque mot, afin d’en saisir la portée authentique. Aussi profond qu’un haïku, aussi dense qu’une calligraphie, le Traité des cinq roues est un livre de chevet qui, plus qu’il ne se lit, s’étudie.

 

 

Par Nicolas SAINT BRIS

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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 23:21

Soleil Productions, 2011

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Elles sont rares les bande-dessinées qui allient la beauté et l’originalité d’un dessin à la richesse d’un scénario. C’est pourtant ce que nous proposent Éric Bourgier et Fabrice David avec la série Servitude, dont sort aujourd’hui le troisième opus intitulé L’Adieu aux Rois. Servitude s’inscrit dans un univers qu’on pourrait qualifier de fantastique médiéval réaliste. Alors que dragons, géants, sirènes, fées et anges ne sont plus que des légendes, les Fils de la terre, c'est-à-dire les hommes, règnent sur une grande partie des terres connues. Mais l’immensité de leurs royaumes et les luttes de pouvoir qui agitent divers coins du continent annoncent des lendemains tragiques, où les épées des complots sortiront de leurs fourreaux.

 

On retrouve dans L’Adieu aux Rois le magnifique coup de crayon d’Éric Bourgier, qui restitue toute la richesse d’un univers fouillé, régi par des intrigues politiques aussi complexes que dans Le Trône de Fer. J’aime beaucoup sa manière de restituer le caractère et la force des paysages, grâce à des contrastes de coloris parfois marqués, parfois tout en nuances. La spécificité de cette série est d’inscrire chaque tome dans une gamme chromatique bien délimitée, qui confère une indéniable identité plastique à l’œuvre du dessinateur. Le jaune et le sépia pour Le chant d’Anoroer (livre I), le gris et le marron pour Drekkars (livre II), et le marron et le noir pour L’Adieu aux Rois (livre III). L’absence de couleurs fauves ou vives permet d’inscrire Servitude dans une geste héroïque des temps anciens, comme s’il nous était donné de contempler une antique saga. Ce qui s’avère extrêmement plaisant, outre ce graphisme léché, c’est la profondeur de l’univers qu’a contribué à forger le scénariste Fabrice David. Non seulement le scénario échappe aux standards communs à la fantasy, en l’ancrant solidement dans un magma d’intrigues politiques, mais il laisse aussi la part belle à l’imaginaire et aux scènes d’action. La cohérence de cet univers prend alors tout son sens à la lecture des trois premiers tomes de la série. L’Adieu aux Rois se distingue par un rythme narratif plus riche en action, qui culmine lors des préparatifs de la grande bataille devant les remparts de la cité fortifiée d’Al Astan. Le peu de place accordé au déroulé même de la bataille est compensé par la présence d’annexes conséquentes situées en fin d’ouvrages, lesquelles narrent sur quatre pages l’évolution militaire, cartographies tactiques à l’appui, de cet affrontement épique au pied des murailles d’Al Astan.

 

Une douzaine de planches de ce livre III sont visibles ICI.

 

 

Par Matthieu ROGER

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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 00:29

Éditions Gallimard, 2008

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J’avoue qu’il y a quelques jours encore je ne connaissais encore pas ce grand poète contemporain qu’est Christian Bobin. Je suis tombé sur La Présence pure et autres textes au détour des rayons d’une librairie, et les deux ou trois extraits parcourus m’ont tout de suite semblés porteurs des plus belles promesses. Acquisition coup de cœur en forme de coup de poker gagnant, puisque la lecture de ce recueil de prose poétique m’a transporté dans les limbes de la félicité littéraire.

 

Cet ouvrage regroupe dix textes différents, qui confrontent tous l’homme à sa propre finitude : L’Autre Visage, Lettre pourpre, Le feu des chambres, Le baiser de marbre noir, Dame, roi, valet, Mozart et la pluie, Un désordre de pétales rouges, L’Équilibriste, La Présence pure, et Le Christ aux coquelicots. L’étendue du champ d’investigation de ces textes-poèmes est tellement vaste qu’il ne pourrait se résumer en quelques phrases. Sachez juste que l’écriture de Christian Bobin est forte, d’une force à la fois sensible et juste, puissamment mélancolique. Cette sensibilité à fleur de peau, ou devrais-je dire à fleur de prose, est si magnifique qu’elle m’a à plusieurs reprises amené les larmes aux yeux. La beauté de son écriture n’est pas descriptible, elle se vit au fil des mots qui inondent l’esprit du lecteur pour l’emmener vers une lucidité parfois triste mais jamais morose. Car on le comprend assez vite, l'auteur est un amoureux des hommes et de la nature, dont il raccroche la vie à l’immanence de Dieu.

Ce sont L’Autre Visage et La Présence pure qui m’ont le plus bouleversé, ces deux chef-D’œuvres méritant à eux seuls le détour. L’Autre Visage énonce ce que l’Homme tel qu’il aurait pu devenir adresse à l’humanité d’aujourd’hui : « Chez vous le temps s’entasse – et puis se fane. / Chez nous le temps se perd – et puis fleurit. » En trente pages le poète nous offre un panoptique mystérieux et universel, où « la parole est plus que le monde, plus que le ciel et le soleil ». Quant à La Présence pure, qui constitue sans doute le texte le plus émouvant du recueil, Christian Bobin y dresse un parallèle entre un arbre et son père, gravement touché par la maladie d’Alzheimer. Cette réflexion poignante sur la mort qui nous guette tous lui permet d’isoler la joie et la bouleversante humanité qui réside en chacun de nous. Les sens et la poésie ont alors ceci de magique qu’ils nous nous conduisent à voir au-delà des apparences. Car au final « à quoi cela sert-il de demander ce qu’est la mort, puisque la porte qui s’ouvrira alors est magnifique, même si elle donne sur un terrain vague ? »

 

La Présence pure et autres textes m’ont remué au plus profond de moi comme rarement. Ce livre m’accompagnera sans doute encore longtemps, tellement sa lecture bouleverse et questionne. Dans Le baiser de marbre noir on peut lire : « Je m’allongerai sous tes paupières. Lorsque tu les baisseras pour t’endormir, je lancerai de l’or dans ton sommeil. De l’or et des songes pareils à des nuages. » (p.68). En effet, c’est bel et bien d’or et de songes pareils à des nuages que l’auteur nous gratifie au fil de ces pages.

 

 

Par Matthieu Roger

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 01:22

Éditions Grasset, 2008

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Dans Pour mon plaisir et ma délectation charnelle, Pierre Combescot, lauréat du Goncourt en 1991, retrace la vie de Gilles de Rais, en un tourbillon de faste, de combats, de sang et de débauche. Reprenant le même principe narratif que Michel Tournier pour son Gilles & Jeanne, sans insister autant sur la relation entre les deux compagnons d’armes, il narre son inéluctable descente aux enfers dans le crime, la luxure et la pédophilie. Les monstruosités du maréchal de France et seigneur de Tiffauges sont d’ailleurs passées à la postérité, puisque Charles Perrault les reprit à son compte lorsqu’il inventa la figure de Barbe bleue. Sauf que, comme l’indique la dernière phrase de ce livre, Barbe bleue, contrairement à Gilles de Rais, tue ses femmes mais néglige d’assassiner les pages et adolescents d’alentours. Heureusement, l’horreur est circoncise en fonction du lectorat visé.

 

J’ai bien aimé le style de l’auteur, qui ponctue Pour mon plaisir et ma délectation charnelle de phrases courtes et incisives, comme pour marquer un rythme dont à la fois le lecteur et le protagoniste ne pourraient se défaire. Ce parti pris narratif, selon moi efficace, ne permet néanmoins ni descriptions ni peintures psychologiques fouillées, ce qui manque parfois pour mettre en relief la folie incommensurable de Gilles de Rais. Mais l’inexorable destin de Gilles de Rais n’attend pas. Et pourtant l’auteur fait parfois montre d’une prose brillante. J’en veux pour preuve cette peinture remarquable du champ de bataille d’Azincourt, située en première page du prologue :


 « Une odeur de charnier saturait l’air. Amoncellement de crustacés d’acier mal nettoyés par les vents au milieu d’un taillis de ferrailles, reste d’une chevauchée sans lendemain mûrissant au soleil. La trahison, la peste prospéraient. Les princes s’assassinaient avec minutie. Et pas les moindres : ceux de sang. Bourgogne, Orléans. Les lances, les braquemarts, les haches, les becs-de-faucon, les boucliers abandonnés hérissaient la terre ; la rendaient rêche et vaine. Les hasards de la guerre ne traitaient pas mieux le fier chevalier que le simple piéton ou le sournois archer anglais. Étendards en loques, bannières effilochées par les vents, usés par les années, trempaient dans la boue. Certains dataient de la lointaine bataille de Poitiers : Luxembourg, Alençon, Châtillon, Chalons, d’Harcourt, Nevers… Et dans l’enclos d’Azincourt, ce fut pire encore. Les barons s’entremêlaient avec les ducs et ceux-ci avec leurs écuyers. Les carcasses des chevaux formaient de grands orgues où le vent, s’engouffrant, hennissait sa musique. Tous étaient égaux devant la mort. » (p. 11-12)

 

Ce passage porte en lui toutes les thématiques principales déployées par l’auteur dans ce roman historique : les complots, le sang, la mort. Triptyque des plus tragiques, qui dessine en sous main une France ravagée par la guerre, qui annonce l’antagonisme entre de grands seigneurs rois en leur fief et un une royauté qui cherche de plus en plus  à imposer le poids de sa suprématie.

 

 

Par Matthieu Roger

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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 23:06

Éditions Les Belles Lettres, 2011


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En 53 avant J.-C., deux importantes armées s’affrontent sur les plaines de Mésopotamie. À Carrhes, les forces parthes menées par le général Surena sont venues faire barrage aux ambitions impérialistes du consul Marcus Licinius Crassus et de ses légions. Cette bataille, qui ne fait étrangement pas partie des événements les plus connus de l’histoire romaine antique, marque pourtant un revers à la hauteur du futur désastre du Teutobourg (9 après J.-C.). Le bilan de l’affrontement se solde en effet par un désastre côté romain : « sur les quarante mille légionnaires attestés par Plutarque, vingt mille tombèrent sur le champ de bataille et seuls dix mille survécurent, organisés en deux légions » (p. 94). Infamie suprême et rarissime, les aigles des légions romaines sont capturées par les Parthes, en sus de nombreux prisonniers. Sur le plan tactique, Carrhes oppose l’infanterie légionnaire romaine à la cavalerie parthe, le glaive à l’arc composite, la discipline à la mobilité. Et Giusto Traina de citer Gastone Breccia, mettant en perspective cette supériorité tactique pour le moins surprenante – aux yeux des militaires romains – de l’archer monté sur l’homme de troupe : « Provoquer, frapper à distance, éluder le choc frontal, provoquer de nouveau, attirer l’ennemi loin de ses bases, dans une vaste étendue, hostile, impropre à la concentration de l’effort, à ce paroxysme de violence décisive qu’est le combat en ordre serré : tels sont les principes auxquels doivent obéir la stratégie et la tactique de l’archer ; bien appliqués, ils sont potentiellement fatals aux armes lourdes, typiques de l’Occident, comme en témoignent à travers les siècles une série de désastres, de Carrhes au Viêt Nam. » (p. 77). La défaite de Carrhes infirme donc le mythe d’une supériorité incontestable de l’art de la guerre « occidental » sur le modèle « oriental » de la guerre.

 

Loin d’analyser cette bataille uniquement d’après la dualité infanterie / cavalerie, Giusto Traina la replace dans son contexte historique, politique et diplomatique. De fait, le récit de la bataille proprement dit n’occupe qu’une quinzaine de pages de ce livre. L’auteur montre que la méconnaissance de l’ennemi fut une cause essentielle de la défaite romaine. Entrant en contradiction avec la vulgate historique qui voudrait que Marcus Licinius Crassus soit tenu pour le seul responsable de la défaite romaine, il explique en quoi la tactique des Parthes, à Carrhes, s’avéra en tous points exemplaire, et invite le lecteur à reconsidérer les tenants et aboutissants de cette bataille à l’aune des sources historiographiques des deux camps. Carrhes constitue une défaite cinglante dont les répercussions se firent longtemps ressentir à Rome. Tout l’intérêt de Carrhes, 9 juin 53 avant J.-C. – Anatomie d’une défaite est de replacer ce combat dans un conflit de bien plus grande envergure, qui opposa pendant plusieurs siècles entre l’empire romain et l’empire iranien.

 

Par Matthieu Roger

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 23:31

Éditions Armand Colin, 2007

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Dans La Guerre, Barthélémy Courmont, docteur en sciences politiques et chercheur à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), dresse un panorama historique extrêmement synthétique de l’évolution de la guerre à travers les âges. Il entend ici mêler l’étude de la pensée théorique de ce phénomène et de son évolution historique, « en étudiant la transformation progressive de la guerre et, par voir de conséquence, l’évolution de la réflexion sur ses causes autant que sur ses objectifs ». Pour ce faire, il scinde son propos en quatre chapitres chronologiques : de la guerre antique à la guerre moderne, la Guerre froide, les conflits post-guerre froide, et l’époque contemporaine. Mais ce qui est intéressant c’est que l’auteur ne se limite à cette seule chronologie, puisqu’il émaille celle-ci de mises en perspectives historiques exposant les changements de paradigmes qui bouleversèrent l’art de la guerre. Ainsi il appuie constamment son propos sur ceux de chercheurs contemporains ou d’anciens stratèges. La bibliographie exposée en fin de livre s’avère judicieusement variée, et contient d’ailleurs plusieurs ouvrages déjà chroniqués sur ce blog, tels l’Anthologie mondiale de la stratégie de Gérard Chaliand Le fil de l’épée de Charles de Gaulle, ou encore L’Art de la guerre de Sun Tzu. Plus d’une trentaine de petits encadrés mettent en lumière tel ou tel penseur (Machiavel, Clausewitz, Raymond Aron…), telle ou telle notion (la chevalerie, la polémologie, la guerre propre…) ou évènement important (les Croisades, la bataille de Verdun, les attentats du 11 septembre 2001…).

 

De fait, La guerre constitue l’ouvrage par excellence pour quiconque voudrait de manière rapide embrasser les différentes problématiques soulevées par l’art de la guerre. Des guerres puniques au questionnement du terrorisme contemporain en passant par les mutations des guerres asymétriques, Barthélémy Courmont fournit à travers ce petit livre une pensée à la fois claire et concise, abordable pour le néophyte. Il ne faut pas attendre autre chose de La guerre qu’une synthèse de l’évolution historique des formats et schèmes guerriers, mais celle-ci a le mérite de replacer dans son juste contexte chaque révolution des affaires militaires ayant à un moment ou l’autre ébranlé les nations. Bigrement intéressant.

 

 

Par Matthieu Roger

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 19:30

Presses universitaires de France, 2011

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Où va l’Amérique d’Obama ? D’entrée la question est posée, même si la figure du président américain n’apparaît que très rarement au fil des pages. Dans son introduction, le parfois contestable Alexandre Adler convoque les leçons de l’histoire et tente d’en tirer les scénarios les plus plausibles. Ce panorama géostratégique global, appréhendant concrètement les défis auxquels sont aujourd’hui confrontés les États-Unis, part du postulat que la poursuite du leadership américain doit partir de l’intérieur, via une nouvelle refonte de l’économie nationale – ceci est également la thèse d’Hervé de Carmoy. Non que le combat contre l’islamisme international ou la compétition envers les puissances émergentes soient quantités négligeables, mais seules une nouvelle « flexibilité tactique » et une nouvelle « vision globale du monde » permettront d’articuler efficacement l’économie américaine à une diplomatie moins agressive, peut-être plus pragmatique.

  

Afin de sonder les diverses pistes de développement possibles, Hervé de Carmoy interroge tour à tour, dans ce qui constitue le cœur de ce livre, les mutations démographiques, l’état du secteur financier, le potentiel d’innovation, la politique étrangère, et la force militaire des États-Unis. Cinq champs d’étude qui font apparaître la véritable problématique à laquelle s’attaque l’auteur, celle de la capacité des Américains à maintenir leur suprématie internationale. Hervé de Carmoy, qui fut en poste dans certaines des plus grandes banques mondiales, accorde donc logiquement beaucoup d’importance à la question économique. Il en dégage l’impératif d’un nouveau partenariat entre secteur public et secteur privé, ce qui n’est pas sans aller à l’encontre du sacro-saint ultralibéralisme républicain. Mais ce sont les deux derniers chapitres d’Où va l’Amérique d’Obama ? qui m’ont le plus intéressé. Ceux-ci montrent une espèce de continuité évidente entre les années Roosevelt et l’époque actuelle, laquelle, comme je l’ai déjà évoqué, passe par la fondation d’un nouveau pacte économique national. C’est à ce prix que les États-Unis seront en mesure de maintenir leur primat technologique et d’intégrer une nouvelle approche « logicielle » de leur supériorité. Car aujourd’hui plus que jamais, il leur faut « détecter, comprendre, réagir plus vite que tout adversaire, et ce de manière si démonstrative  qu’il devienne décourageant pour quelque adversaire que ce soit de s’y frotter » (p. 165). Hervé de Carmoy précise ainsi les quatre axes qui forment le socle de la nouvelle politique étrangère américaine : le réalisme, l’impératif de sécurité, la puissance économique, et ce qu’il appelle « l’option de la paix ». Et que ce soit face à l’ennemi ou à n’importe quel concurrent économique, l’Amérique ne suivra à coup  sûr qu’une seule voie : celle, supposée, de ses propres intérêts.

 

 

Par Matthieu Roger

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 17:16

 

Éditions Privat, 1992

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Le colloque dont sont tirés ces actes a pour thème les visionnaires et prophètes dans l’histoire religieuse du Languedoc, de la fin du XIIIe siècle jusqu’au début du XV esiècle. Cette période recouvre la perception d’un âge sombre et noir marqué par la peste, la famine ou encore les guerres, qui lui vaudront d’ailleurs l’expression de période des « terreurs de l’an Mille ». Les malheurs de ce temps provoquent l’obsession d’une approche de la fin du monde, à savoir : comment se présentera la fin ? Dans ce contexte tragique, certaines personnes affirment délivrer de la part de Dieu des messages que l’on désigne sous les termes de visions eschatologiques, c’est-à-dire un ensemble de doctrine relatives à la destinée humaine et à la fin du monde. L’enjeu est double puisqu’il s’agit également de « ramener les foules à l’écoute de la parole de Dieu » (p. 30), comme le démontre Raoul Manselli dans ses recherches sur l’eschatologie. Ces visions sont donc employées comme un remède aux vices de l’époque.

 

Si les uns furent plutôt des visionnaires (frère Roger, Arnaud de Villeneuve, frère Robert d’Uzès, etc.), d’autres privilégient la prophétie qui se définit comme l’art d’interpréter les textes prophétiques (l’abbé cistercien Joachim de Flore par exemple). La base du système prophétique médiéval est constituée d’oracles : le prophète n’est pas celui qui délivre une parole inspirée mais il est « l’interprète d’une parole antérieure transmise par la tradition » dixit Jean de Roquetaillade. Certains prophètes s’imposent donc comme de véritables « exégètes », c’est-à-dire des spécialistes sur l’interprétation d’un texte.

Peu à peu, la fonction prophétique est employée de diverses manières tantôt à des fins politiques, tantôt à des fins propagandistes. Colette Beaune s’emploie à montrer la manière dont la prophétie est employée de sorte à imprégner l’imaginaire populaire (p. 237).

Avec le Grand schisme d’Occident, au tournant des XIVe et XV e  siècles (1378 - 1417), apparaît un nouvel outil en terme de vision au travers de la pratique astrologique. L’astrologie s'appréhende comme « une science du ciel » (p. 259), en totale rupture avec les littératures prophétiques. Au XIVe siècle, le Pape Clément VI use fréquemment des jugements astrologiques pour prévoir l’avenir lié à la chrétienté face à la menace musulmane. Cette tradition à la coutume astrologique des Papes d’Avignon se perpétue, comme en témoigne le De excellentia spiritualis imperii d’Opicinus.

Les révélations et les prophéties constituent un phénomène massif du XIIIe au XV e  siècle. Les visionnaires et les prophètes font office de témoins des « sensibilités, espoirs et peurs de leur temps » (p. 352). Ils cherchent en quelque sorte à enrayer les catastrophes, en prévoyant l’avenir, en le maîtrisant, et si possible en l’orientant. Avec l’apparition du phénomène astrologique la prophétie est employée au service des causes les plus diverses : dans des affaires politico-religieuses, pour flatter les intérêts d’un prince, en tant que propagande, etc. On s’éloigne alors de la fonction spirituelle des visions eschatologiques et des prophéties qui avaient pour but d’annoncer le retour glorieux du Christ.

 

Les visions et les prophéties sont la traduction d’une angoisse face aux multiples malheurs frappant le Bas Moyen Âge. Toutefois celle-ci rompt avec la notion de temporalité historique, elle entend prévoir et maîtriser l'avenir. Dès lors, l’utilisation des signes devient clairement un outil tant à caractère politique que religieux, dans le but de promettre un monde meilleur.

 

Notons que la liste des sources utilisées par les différents historiens et auteurs de ce colloque s'avère particulièrement exhaustive, au point de ne pouvoir toutes les mentionner et de ne citer que les plus pertinentes.

 

 

Par Pierre Roger

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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 21:34

Mensuel édité par la SA Le Monde diplomatique


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Autant le déclarer d’entrée : Le Monde diplo’ est mon journal favori. Espèce d’OVNI au sein du paysage journalistique français, il est l’un des derniers gages d’une presse indépendante de qualité. Dans L’emprise du journalisme, Bourdieu soulignait déjà le fait qu’en France, seuls Le Monde diplomatique et Le Canard enchainé pouvaient se prévaloir d’une complète indépendance envers la publicité. Une politique éditoriale qui a son prix, comme le rappelle le directeur de la publication Serge Halimi dans son édito (p. 2). De tendance altermondialiste, mais jamais partisan dans son approche des faits, Le Monde diplomatique offre depuis plusieurs décennies des articles analytiques développés, d’une ou deux pages, qui font sens dans un monde aux constantes mutations. Grâce aux bibliographies indicatives situées en fin d’articles, le lecteur peut, s’il le désire, approfondir les pistes de réflexion lancées par les journalistes. À l’instar des Lectures d’Arès, Le Monde diplomatique propose également des chroniques littéraires, mais uniquement sur les ouvrages récemment publiés. D’une manière générale, l’approche socio-économique dont se réclame ce journal permet des mises en perspectives à la fois singulières et pertinentes. Chaque début de mois est ainsi l’occasion de revenir sur les grands enjeux internationaux qui définissent notre tumultueuse et inégalitaire contemporanéité. Et pour un prix-numéro à seulement 4,90 euros, on peut dire que le jeu en vaut la chandelle.

 

Dans ce numéro d’octobre, trois articles ont particulièrement retenu mon attention. Le premier d’entre eux traite des opérations militaires que le gouvernement indien entreprend contre la guérilla naxalite au Jharkhand et dans le Chhattisgarh (p. 4-5). L’occasion de revenir sur ce qui relie l’intelligentsia intellectuelle indienne à la pensée révolutionnaire maoïste. Le second article, intitulé « Demain l’État palestinien, toujours demain » (p. 6-7), écrit par Alain Gresh, offre une synthèse passionnante de la question étatique palestinienne. Alain Gresh y explique pourquoi le changement de stratégie des leaders palestiniens en faveur de la voie diplomatique n’a toujours pas porté ses fruits. Enfin, Jean-Marie Harribey interroge dans « Sortir la crise, par où commencer ? » (p. 18-19) le concept de démondialisation à l’aune des principes de souveraineté et de coopération. Il montre l’intérêt d’une troisième voie altermondialiste, seule capable selon lui « de désigner les véritables cibles à atteindre, d’esquisser une bifurcation socio-écologique, des sociétés et de construire pas à pas une véritable coopération internationale ». Mais ce focus personnel est bien évidemment lacunaire, puisque ce numéro n° 691 se penche aussi sur Twitter, la nouvelle Tunisie, le nucléaire français, la politique d’Obama, l’industrie militaire russe, la Grèce face aux dette, etc., et offre un supplément très intéressant de quatre pages sur la démocratie participative,

 

 

Par Matthieu Roger

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Published by Matthieu Roger - dans Relations internationales
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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite