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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 10:32

Éditions Perrin, 2011

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Avec cet ouvrage l’historien et maître de recherches à l’Institut de stratégie et des conflits Bruno Colson s’est livré à un exercice brillant de synthèse et d’analyse critique de la pensée stratégique napoléonienne. Pour se faire, il est allé recueillir une multitude de sources : correspondance privée et publique de Empereur, paroles rapportées par ses contemporains, archives, publications historiques, études préexistantes. Cela lui permet de présenter les propos de Napoléon de manière quasi exhaustive, et ce selon un ordre bien précis. En effet, ce De la guerre suit le même chapitrage que le Vom Kriege de Carl von Clausewitz, en se découpant pareillement en huit livres : « la nature de la guerre », « la théorie de la guerre », « de la stratégie en général », « le combat », « les forces militaires », « la défense », « l’attaque »,  et « le plan de guerre ». Bruno Colson justifie ce choix par le fait que Clausewitz prit en référence constante l’art de la guerre napoléonien pour écrire le traité qui forgea sa célébrité. Vu le résultat obtenu, on peut dire que son choix s’avère des plus pertinents.

 

Au fil des quatre-cent cinquante pages, on réalise l’étendue et la variété phénoménales des avancées apportées par Napoléon à l’art de la guerre. S’appuyant sur la masse démographique que met à sa disposition la conscription nationale, celui qui conquit l’Europe continentale montre qu’il fut aussi bien stratège hors pair qu’un meneur d’homme extraordinaire. Pendant, vingt ans, il révolutionna la stratégie opérationnelle militaire, en systématisant l’utilisation combinée des divisions et corps d’armée, et en faisant de la concentration interarmes le moyen ultime pour briser les armées ennemies. En 1806, contre la Prusse, l’Empereur réussit à orchestrer une projection de forces de plus de sept cent kilomètres, des bords du Rhin jursqu’à la Baltique ! L’avantage crucial que Napoléon possédait sur ses ennemis, avant que ceux-ci finissent par intégrer ses révolutions militaires, fut d’appréhender le hasard comme une variable à part entière. Cela le conduit à refuser tout dogme ou doctrine militaire intangible, et à faire de l’adaptabilité la première qualité du général en chef. Napoléon n’eut jamais le temps de théoriser son expérience du terrain – ce livre a d’ailleurs pour but d’y remédier –, mais il ne cessa jamais, tout au long de sa vie, de s’inspirer des hauts faits et erreur de ses prédécesseurs (Alexandre, César, Hannibal, Turenne, Malborough, Frédéric II, etc.). La méticulosité qu’il met à préparer ses campagnes ne cède en rien à sa faculté de saisir en un coup d’œil le point de rupture au sein de la ligne adverse. Marcher vers le plus gros des forces ennemies, avec la totalité de ses forces réunies, voici l’axiome qu’il mit le plus souvent en pratique. Il érige de fait la rupture comme principe tactique, et la victoire comme but politique ultime. Comme il le dit lui-même : « en résumé, mon plan de campagne c’est une bataille, et toute ma politique, c’est le succès ».

 

De la guerre est un ouvrage à posséder sans faute au sein de sa bibliothèque stratégique.

 



Par Matthieu ROGER

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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 11:48

Bimensuel édité par Mondadori France


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Une très bonne nouvelle tout d’abord, puisque le trimestriel Guerres & Histoire devient dès à présent bimensuel. Six numéros paraîtront donc désormais chaque année. Voilà un signe de bonne santé pour ce jeune magazine, dont je ne suis pas étonné qu’il ait trouvé rapidement son public, au vu de la qualité éditoriale déployée. Notons l’arrivée d’un nouveau venu au sein du comité éditorial en la personne de Benoist Bihan, chercheur en études stratégiques et rédacteur en chef adjoint de la revue Histoire & Stratégie.

 

Ce quatrième numéro de Guerres & Histoire aborde comme à son habitude des périodes historiques extrêmement variées. Le dossier principal traite de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941, et démontre en vingt-quatre pages en quoi ce coup d’audace fut à la fois un échec stratégique et tactique. Non seulement le différentiel économique avec les États-Unis ne laissait aucune chance au Japon de remporter la guerre, mais le raid massif sur Pearl Harbor, contrairement l’idée commune que l’on se fait d’un désastre pour la Navy, ne permis au final d’envoyer par le fond que deux cuirassés américains et un navire cible ! Voilà un constat avéré qui va à l’encontre de nos imageries d’Épinal. C’est là d’ailleurs un des dénominateurs communs de la ligne éditoriale de Guerres & Histoire, cette tendance à aller à l’encontre des clichés militaires et des idées reçues. J'apprécie cette capacité salutaire à susciter le débat.

 

On retiendra également dans ce numéro l’article synthétique d’Éric Tréguier sur la bataille de Carrhes, le début du cauchemar parthe (p. 54-58), pour ceux que la lecture du dernier livre de Giusto Traina pourrait à tort rebuter. Cette bataille marque en soi une crise tactique pour les légions romaines, détruites sur place car démunies face à la mobilité et aux flèches des Parthes. J’ai aussi été particulièrement intéressé par l’exposé sur les Ordres guerriers aztèques : ascenseurs pour la gloire, qui nous fait découvrir l’organisation des troupes d’élites qui forgèrent au XVe siècle un véritable petit empire en Amérique centrale. Enfin, l’interview du général André Bach par Jean Lopez revient sur les relations humaines qui se tissèrent parfois entre troupes françaises et allemandes le long des tranchées de la Première guerre mondiale. Surprenant et instructif.

 

 

 

Par Matthieu ROGER

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20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 15:09

Mensuel édité par la SA Le Monde Diplomatique

 

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Encore un sommaire très fourni pour ce numéro du Monde Diplomatique du mois de décembre. De la Russie jusqu’au Congo, en passant par Mayotte, la Grèce, l’Inde ou les Etats-Unis, voici une nouvelle revue complète des sujets internationaux les plus significatifs. Bien évidemment la crise économique mondiale se retrouve en premières ligne des interrogations. Dans son article Sur le toboggan de la crise, qui fait la une, l’économiste Frédéric Lordon décortique avec brio le cercle vicieux dans lequel nous nous trouvons actuellement à cause des politiques de rigueur budgétaire : « L’impossibilité pour chacun séparément de compenser par la demande extérieure l’étranglement de la demande intérieure, du fait que tous les autres alentour font le même choix de la rigueur, conduit fatalement à des baisses de croissance telles que les pertes de recettes fiscales détruisent l’effet des réductions des dépenses. (…) Il s’ensuit cet enchaînement absurde dans lequel les hausses de taux d’intérêt déclenchées par les attaques de panique spéculative dégradent cumulativement les soldes budgétaires (…), à quoi les politiques économiques  répondent en approfondissant la restriction… et les dettes. (p. 12) » Ou comment résumer la macroéconomie en quelques phrases.

 

Trois autres articles ont particulièrement attiré mon attention, car ils reviennent sur des questions stratégiques incontournables. Séisme géopolitique au Proche-Orient, écrit par Alain Gresh, aborde le processus de démocratisation embrasant depuis peu le monde arabe. L’occasion d’inscrire la poursuite des revendications populaires (Ègypte, Syrie, Yémen, Bahreïn, etc.) dans le cadre plus global des jeux de pouvoir géopolitiques entre Washington, la Ligue arabe et les États revendiquant leur indépendance diplomatique. L’ancien diplomate français Patrick Haimzadeh cherche quant à lui à décrypter l’après-guerre en Lybie en posant une question à première vue simple : Qui a gagné la guerre en Lybie ? Sauf que le Conseil national de transition, bien que militairement vainqueur de la guerre civile, n’est pas accepté par l’ensemble de la population et « se heurte à la militarisation de la société, au repli sur les identités clanique et religieuse, ainsi qu’à l’intervention d’acteurs étrangers ». De leur côté, deux professeurs d’histoire à l’université de New York, Jane Burbank et Frederic Cooper, mettent en perspective la notion d’empire au travers d’une double page intitulée De Rome à Constantinople, penser l’empire pour comprendre le monde. Leur raisonnement, qui les conduit à interroger la solidité parfois factice et peu efficiente de l’État-nation, les amène à souhaiter la venue de nouvelles formes de souveraineté, plus à même d’intégrer la lutte contre l’inégalité et l’acceptation de la diversité comme piliers politiques et structurels.

 

Je vous invite une nouvelle fois à pratiquer et faire connaître Le Monde Diplo autour de vous. Les qualités éditoriales et rédactionnelles de ce journal en font un titre à part dans le paysage journalistique français, qui mérite plus que jamais notre soutien inconditionnel.

 

 

 

Par Matthieu ROGER

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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 12:57

Éditions Points, 2011

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La poésie de Charles Bukowski est crue, aride, violente, désespérée. Elle peint des figures marginales, qui se morfondent dans une Amérique aussi cruelle qu’insolite. Charles Bukowski, qui fut à la fois poète et romancier, lance les mots comme on tire au revolver, sans respect ni de la syntaxe ni des convenances :

 

« (…) J’ai fait un trou dans la grille

pour élargir mon champ de vision et lorsque les jambes

se sont mises à défiler au-dessus de ma tête,

j’ai eu le temps de descendre un colonel, un major et trois lieutenants

avant que l’orchestre arrête de jouer ;

et maintenant c’est comme une guerre, des uniformes

partout, derrière les voitures et les broussailles,

et pan pan pan

ma cave est un vrai feu d’artifice, et je

riposte, le colt est aussi brûlant

qu’une patate cuite au four (…) » (venus avec la marche, p. 22)

 

À beau chercher un dénominateur commun à ce recueil de poésies je n’en vois que deux. Le pessimisme ambiant tout d’abord, qui n’épargne ni l’homme ni l’acte poétique lui-même :

 

« (…)

qu’est-ce que la poésie ? personne ne sait. ça varie. ça fonctionne

tout seul comme un escargot rampant sur le mur d’une maison. oh,

c’est une grosse chose spongieuse qui devient toute gluante et visqueuse

quand on

marche

dessus. (…) » (caca & autres immolations, p. 205)

 

L’incongruité des titres et sujets traités ensuite : poème pour les chefs du personnel, fourmis défilant sur mes bras ivres, comment ça se passe à l’intérieur d’une conserve de pêches, pédé, pédé, pédé, au diable Robert Schumann, caca & autres immolations, etc. Ce n’est pas pour rien que ce recueil s’intitule Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines, les titres égarent le lecteur autant que la poésie disjointe et disharmonique de leur auteur. L’incipit d’un poème est une ville (p. 54) résume bien cet univers tourmenté que campe Charles Bukowski. Ici l’anaphore est reine dans un monde en déroute :

 

« un poème est une ville remplie de rues et d’égouts

remplie de saints, de héros, de mandiants, de fous,

remplie de banalité et de bibine,

remplie de pluie et de tonnerre et de périodes de

sécheresse, un poème est une ville en guerre,

un poème est une ville demandant à une horloge pourquoi,

un poème est une ville en feu,

un poème est une ville dans de sales draps

ses boutiques de barbiers remplies d’ivrognes cyniques,

un poème est une ville où Dieu chevauche nu

à travers les rues comme Lady Godiva,

où les chiens aboient la nuit et chassent

le drapeau ; un poème est une ville de poètes, la plupart d’entre eux interchangeables,

envieux et amers... »

 

Personnellement cet ouvrage m'a quelque peu rebuté, car j’ai dû mal à concevoir l’art poétique sans portée esthétique clairement assumée. Mais le style d’écriture de Bukowski est tellement particulier que tout à chacun pourra se faire son avis sur la question après la lecture de seulement quatre ou cinq de ses poèmes. Envie de broyer des idées noires ? Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines est sans doute le livre qu’il faut.

 

 

 

Par Matthieu ROGER

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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 14:29

Éditions Perrin, 2010 (1ère publication en 1987)

 

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L’historien britannique John Keegan est une figure contemporaine incontournable de l’étude des conflits. Fait chevalier de l’Ordre de l’Empire britannique par Elizabeth II en 2000, on lui doit de nombreux ouvrages d’histoire militaire, qui témoignent de champs d’études extrêmement diversifiés : Barbarossa: Invasion of Russia, 1941 (1971), The face of battle: a study of Agincourt, Waterloo and the Somme (1976), The Second World War (1990), Fields of Battle: The Wars for North America (1997), The First Wolrd War (1999), The Iraq War (2004), entres autres… Aujourd’hui, il est toujours correspondant à la Défense au Daily Telegraph.

 

Dans L’art du commandement, il traite comme il le dit lui-même « non de l’art de la guerre à travers les âges, mais des techniques et des attitudes mentales qu’impliquent le rôle du chef et l’exercice du commandement militaire ». Pour ce faire, il choisit ici de se concentrer sur quatre stratèges de guerre qui opérèrent à des époques bien distinctes : Alexandre le Grand, le duc de Wellington, Ulysses Simpson Grant, et Adolf Hitler. Son objet n’est pas de détailler les différentes campagnes que chacun a menées, même si celles-ci sont largement abordées, mais de présenter les caractéristiques et capacités particulières de leur mode de commandement. Il démontre qu’un grand chef de guerre, au-delà de ses qualités tactiques et opérationnelles, se doit de posséder des facultés mentales extraordinaires, au sens premier du terme. Cette analyse psychologique de l’attitude et du charisme du général en chef lui permet de cerner des modes opératoires inédits. Si Alexandre représente l’âge héroïque par excellence, toujours placé en première ligne des combats, il considère à l’inverse que Wellington incarne l’antihéros raisonné, ce qui ne l’empêchait pas de se placer lui aussi parfois au plus proche des combats. Grant, qui symbolise la proximité avec ses hommes et une capacité d’adaptation phénoménale, annonce déjà la mise en retrait physique du commandement en chef par rapport au feu de la bataille. Et si Hitler opérait au loin, dans ses différents QG d’Europe centrale et orientale, sa démesure insensée ne l’a pas empêché d’abattre sur le continent les affres du totalitarisme et de la guerre totale. Pour autant, l’auteur revient également sur d’autres périodes et d’autres chefs de guerre, ce qui lui permet de mettre en perspective leurs différentes stratégies. De fait, on peut selon lui résumer l’art du commandement à cinq impératifs essentiels : l’impératif d’affinité (identification de l’armée à son chef), l’impératif  de sanction (l’autorité incontestable du commandant), l’impératif d’exemple (la prise de risque comme justification de son rang), l’impératif d’éloquence (le discours pour galvaniser les troupes), et enfin l’impératif d’action (la capacité décisive à décrocher la victoire).

 

L’art du commandement, de par l’étendue de ses champs d’explorations – le commandement  nucléaire est même traité en fin d’ouvrage – et les nombreuses questions polémologiques qu’il soulève, est un essai particulièrement bien renseigné, dont on aurait tort de se priver.

  


Par Matthieu ROGER

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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 09:10

Éditions Albin Michel, 1983

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Par un matin d’octobre 1600, telle un voile mortuaire posé sur la plaine de Sekigahara, la brume, comme par pudeur, recouvre le corps des samouraïs tombés pour leur seigneur. Dans le sang lié, le sort du Japon est désormais scellé. Victorieux, Tokugawa Ieyasu devient le nouveau Shogun. Ouvrant ainsi l’ère d’Edo, il met un terme à deux-cents ans de guerre civile. Parmi les vaincus de Sekigahara se trouve celui qui deviendra le plus grand bretteur qu’un sabre ait jamais servi, le jeune Miyamoto Musashi. Dans ce Japon pacifié, les écoles d’escrime se multiplient et l’art du samouraï acquiert ses lettres de noblesse. Ces écoles fourniront d’ailleurs de nombreux adversaires au rônin Musashi. A la suite d'une longue carrière de duelliste, invaincu après avoir défié les plus illustres escrimeurs de son temps, notamment Kojirō Sasaki, l’auteur du Traité des cinq roues se retire dans les montagnes pour finir ses jours en ermite. C’est dans ce cadre ascétique qu’il sent venir sa fin. Il y rédige alors cette œuvre de tactique et de stratégie à la justesse intemporelle.


Ce livre est avant tout un manuel dont l’auteur rappelle qu’il peut cependant s’appliquer à un seul comme à mille combattants. Au delà des technique d’escrime qu’il prodigue, l’ouvrage qui se révèle être un monument de stratégie et de tactique, propose une voie inédite à emprunter pour qui entend vaincre. En effet, à travers les cinq étapes de son enseignement (Terre, Eau, Feu, Vent, Vide), le samouraï offre à son disciple / lecteur les clefs d’un véritable mode de vie. La spiritualité et la technique deviennent les voies inséparables qui, associées à l’autodiscipline, mènent à la victoire. C’est l’esprit qui terrasse et non le sabre, et le premier se doit d’être au moins aussi aiguisé que le second. Chaque action doit s’effectuer selon le « rythme » qui lui convient. Musashi transcende le concret et met son expérience au service du lecteur avec pour maitre mot « la volonté de vaincre par n’importe quelle arme : c’est la voie de notre école ». Au delà de la dynamique de groupe, la pensée de Musashi se concentre sur l’individu et sur sa capacité à remporter à tout prix un combat singulier. Il est intéressant d’observer que sa vision stratégique consiste alors à appliquer sa « Voie » au général en chef et à ses hommes. Il entretient ainsi une conception organique de l’armée, la voyant comme une émanation des membres qui la composent, tel un corps au sein duquel chacun devrait respecter les principes qu’il énonce.

Ces préceptes que le maitre énonce relèvent de « l’art de l’avantage », l’art de mener sa vie afin de parvenir à la victoire, cela en toutes circonstances. Face à une pensée si globale et si efficace, on ne peut s’empêcher d’extraire le texte de Miyamoto Musashi de son  contexte et de le confronter au monde actuel. Il est en effet passionnant d’établir des parallèles et de voir combien ses enseignements universels constituent d’heureux conseils pour qui vit au XXIe siècle, même sans sabre ni kimono. De fait, le Traité des cinq roues est aujourd’hui utilisé dans les affaires et comme base d’une certaine théorie du management. Pour en appréhender la substance, il faudra comme l’auteur le conseille s’arrêter à chaque mot, afin d’en saisir la portée authentique. Aussi profond qu’un haïku, aussi dense qu’une calligraphie, le Traité des cinq roues est un livre de chevet qui, plus qu’il ne se lit, s’étudie.

 

 

Par Nicolas SAINT BRIS

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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 23:21

Soleil Productions, 2011

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Elles sont rares les bande-dessinées qui allient la beauté et l’originalité d’un dessin à la richesse d’un scénario. C’est pourtant ce que nous proposent Éric Bourgier et Fabrice David avec la série Servitude, dont sort aujourd’hui le troisième opus intitulé L’Adieu aux Rois. Servitude s’inscrit dans un univers qu’on pourrait qualifier de fantastique médiéval réaliste. Alors que dragons, géants, sirènes, fées et anges ne sont plus que des légendes, les Fils de la terre, c'est-à-dire les hommes, règnent sur une grande partie des terres connues. Mais l’immensité de leurs royaumes et les luttes de pouvoir qui agitent divers coins du continent annoncent des lendemains tragiques, où les épées des complots sortiront de leurs fourreaux.

 

On retrouve dans L’Adieu aux Rois le magnifique coup de crayon d’Éric Bourgier, qui restitue toute la richesse d’un univers fouillé, régi par des intrigues politiques aussi complexes que dans Le Trône de Fer. J’aime beaucoup sa manière de restituer le caractère et la force des paysages, grâce à des contrastes de coloris parfois marqués, parfois tout en nuances. La spécificité de cette série est d’inscrire chaque tome dans une gamme chromatique bien délimitée, qui confère une indéniable identité plastique à l’œuvre du dessinateur. Le jaune et le sépia pour Le chant d’Anoroer (livre I), le gris et le marron pour Drekkars (livre II), et le marron et le noir pour L’Adieu aux Rois (livre III). L’absence de couleurs fauves ou vives permet d’inscrire Servitude dans une geste héroïque des temps anciens, comme s’il nous était donné de contempler une antique saga. Ce qui s’avère extrêmement plaisant, outre ce graphisme léché, c’est la profondeur de l’univers qu’a contribué à forger le scénariste Fabrice David. Non seulement le scénario échappe aux standards communs à la fantasy, en l’ancrant solidement dans un magma d’intrigues politiques, mais il laisse aussi la part belle à l’imaginaire et aux scènes d’action. La cohérence de cet univers prend alors tout son sens à la lecture des trois premiers tomes de la série. L’Adieu aux Rois se distingue par un rythme narratif plus riche en action, qui culmine lors des préparatifs de la grande bataille devant les remparts de la cité fortifiée d’Al Astan. Le peu de place accordé au déroulé même de la bataille est compensé par la présence d’annexes conséquentes situées en fin d’ouvrages, lesquelles narrent sur quatre pages l’évolution militaire, cartographies tactiques à l’appui, de cet affrontement épique au pied des murailles d’Al Astan.

 

Une douzaine de planches de ce livre III sont visibles ICI.

 

 

Par Matthieu ROGER

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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 00:29

Éditions Gallimard, 2008

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J’avoue qu’il y a quelques jours encore je ne connaissais encore pas ce grand poète contemporain qu’est Christian Bobin. Je suis tombé sur La Présence pure et autres textes au détour des rayons d’une librairie, et les deux ou trois extraits parcourus m’ont tout de suite semblés porteurs des plus belles promesses. Acquisition coup de cœur en forme de coup de poker gagnant, puisque la lecture de ce recueil de prose poétique m’a transporté dans les limbes de la félicité littéraire.

 

Cet ouvrage regroupe dix textes différents, qui confrontent tous l’homme à sa propre finitude : L’Autre Visage, Lettre pourpre, Le feu des chambres, Le baiser de marbre noir, Dame, roi, valet, Mozart et la pluie, Un désordre de pétales rouges, L’Équilibriste, La Présence pure, et Le Christ aux coquelicots. L’étendue du champ d’investigation de ces textes-poèmes est tellement vaste qu’il ne pourrait se résumer en quelques phrases. Sachez juste que l’écriture de Christian Bobin est forte, d’une force à la fois sensible et juste, puissamment mélancolique. Cette sensibilité à fleur de peau, ou devrais-je dire à fleur de prose, est si magnifique qu’elle m’a à plusieurs reprises amené les larmes aux yeux. La beauté de son écriture n’est pas descriptible, elle se vit au fil des mots qui inondent l’esprit du lecteur pour l’emmener vers une lucidité parfois triste mais jamais morose. Car on le comprend assez vite, l'auteur est un amoureux des hommes et de la nature, dont il raccroche la vie à l’immanence de Dieu.

Ce sont L’Autre Visage et La Présence pure qui m’ont le plus bouleversé, ces deux chef-D’œuvres méritant à eux seuls le détour. L’Autre Visage énonce ce que l’Homme tel qu’il aurait pu devenir adresse à l’humanité d’aujourd’hui : « Chez vous le temps s’entasse – et puis se fane. / Chez nous le temps se perd – et puis fleurit. » En trente pages le poète nous offre un panoptique mystérieux et universel, où « la parole est plus que le monde, plus que le ciel et le soleil ». Quant à La Présence pure, qui constitue sans doute le texte le plus émouvant du recueil, Christian Bobin y dresse un parallèle entre un arbre et son père, gravement touché par la maladie d’Alzheimer. Cette réflexion poignante sur la mort qui nous guette tous lui permet d’isoler la joie et la bouleversante humanité qui réside en chacun de nous. Les sens et la poésie ont alors ceci de magique qu’ils nous nous conduisent à voir au-delà des apparences. Car au final « à quoi cela sert-il de demander ce qu’est la mort, puisque la porte qui s’ouvrira alors est magnifique, même si elle donne sur un terrain vague ? »

 

La Présence pure et autres textes m’ont remué au plus profond de moi comme rarement. Ce livre m’accompagnera sans doute encore longtemps, tellement sa lecture bouleverse et questionne. Dans Le baiser de marbre noir on peut lire : « Je m’allongerai sous tes paupières. Lorsque tu les baisseras pour t’endormir, je lancerai de l’or dans ton sommeil. De l’or et des songes pareils à des nuages. » (p.68). En effet, c’est bel et bien d’or et de songes pareils à des nuages que l’auteur nous gratifie au fil de ces pages.

 

 

Par Matthieu Roger

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 01:22

Éditions Grasset, 2008

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Dans Pour mon plaisir et ma délectation charnelle, Pierre Combescot, lauréat du Goncourt en 1991, retrace la vie de Gilles de Rais, en un tourbillon de faste, de combats, de sang et de débauche. Reprenant le même principe narratif que Michel Tournier pour son Gilles & Jeanne, sans insister autant sur la relation entre les deux compagnons d’armes, il narre son inéluctable descente aux enfers dans le crime, la luxure et la pédophilie. Les monstruosités du maréchal de France et seigneur de Tiffauges sont d’ailleurs passées à la postérité, puisque Charles Perrault les reprit à son compte lorsqu’il inventa la figure de Barbe bleue. Sauf que, comme l’indique la dernière phrase de ce livre, Barbe bleue, contrairement à Gilles de Rais, tue ses femmes mais néglige d’assassiner les pages et adolescents d’alentours. Heureusement, l’horreur est circoncise en fonction du lectorat visé.

 

J’ai bien aimé le style de l’auteur, qui ponctue Pour mon plaisir et ma délectation charnelle de phrases courtes et incisives, comme pour marquer un rythme dont à la fois le lecteur et le protagoniste ne pourraient se défaire. Ce parti pris narratif, selon moi efficace, ne permet néanmoins ni descriptions ni peintures psychologiques fouillées, ce qui manque parfois pour mettre en relief la folie incommensurable de Gilles de Rais. Mais l’inexorable destin de Gilles de Rais n’attend pas. Et pourtant l’auteur fait parfois montre d’une prose brillante. J’en veux pour preuve cette peinture remarquable du champ de bataille d’Azincourt, située en première page du prologue :


 « Une odeur de charnier saturait l’air. Amoncellement de crustacés d’acier mal nettoyés par les vents au milieu d’un taillis de ferrailles, reste d’une chevauchée sans lendemain mûrissant au soleil. La trahison, la peste prospéraient. Les princes s’assassinaient avec minutie. Et pas les moindres : ceux de sang. Bourgogne, Orléans. Les lances, les braquemarts, les haches, les becs-de-faucon, les boucliers abandonnés hérissaient la terre ; la rendaient rêche et vaine. Les hasards de la guerre ne traitaient pas mieux le fier chevalier que le simple piéton ou le sournois archer anglais. Étendards en loques, bannières effilochées par les vents, usés par les années, trempaient dans la boue. Certains dataient de la lointaine bataille de Poitiers : Luxembourg, Alençon, Châtillon, Chalons, d’Harcourt, Nevers… Et dans l’enclos d’Azincourt, ce fut pire encore. Les barons s’entremêlaient avec les ducs et ceux-ci avec leurs écuyers. Les carcasses des chevaux formaient de grands orgues où le vent, s’engouffrant, hennissait sa musique. Tous étaient égaux devant la mort. » (p. 11-12)

 

Ce passage porte en lui toutes les thématiques principales déployées par l’auteur dans ce roman historique : les complots, le sang, la mort. Triptyque des plus tragiques, qui dessine en sous main une France ravagée par la guerre, qui annonce l’antagonisme entre de grands seigneurs rois en leur fief et un une royauté qui cherche de plus en plus  à imposer le poids de sa suprématie.

 

 

Par Matthieu Roger

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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 23:06

Éditions Les Belles Lettres, 2011


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En 53 avant J.-C., deux importantes armées s’affrontent sur les plaines de Mésopotamie. À Carrhes, les forces parthes menées par le général Surena sont venues faire barrage aux ambitions impérialistes du consul Marcus Licinius Crassus et de ses légions. Cette bataille, qui ne fait étrangement pas partie des événements les plus connus de l’histoire romaine antique, marque pourtant un revers à la hauteur du futur désastre du Teutobourg (9 après J.-C.). Le bilan de l’affrontement se solde en effet par un désastre côté romain : « sur les quarante mille légionnaires attestés par Plutarque, vingt mille tombèrent sur le champ de bataille et seuls dix mille survécurent, organisés en deux légions » (p. 94). Infamie suprême et rarissime, les aigles des légions romaines sont capturées par les Parthes, en sus de nombreux prisonniers. Sur le plan tactique, Carrhes oppose l’infanterie légionnaire romaine à la cavalerie parthe, le glaive à l’arc composite, la discipline à la mobilité. Et Giusto Traina de citer Gastone Breccia, mettant en perspective cette supériorité tactique pour le moins surprenante – aux yeux des militaires romains – de l’archer monté sur l’homme de troupe : « Provoquer, frapper à distance, éluder le choc frontal, provoquer de nouveau, attirer l’ennemi loin de ses bases, dans une vaste étendue, hostile, impropre à la concentration de l’effort, à ce paroxysme de violence décisive qu’est le combat en ordre serré : tels sont les principes auxquels doivent obéir la stratégie et la tactique de l’archer ; bien appliqués, ils sont potentiellement fatals aux armes lourdes, typiques de l’Occident, comme en témoignent à travers les siècles une série de désastres, de Carrhes au Viêt Nam. » (p. 77). La défaite de Carrhes infirme donc le mythe d’une supériorité incontestable de l’art de la guerre « occidental » sur le modèle « oriental » de la guerre.

 

Loin d’analyser cette bataille uniquement d’après la dualité infanterie / cavalerie, Giusto Traina la replace dans son contexte historique, politique et diplomatique. De fait, le récit de la bataille proprement dit n’occupe qu’une quinzaine de pages de ce livre. L’auteur montre que la méconnaissance de l’ennemi fut une cause essentielle de la défaite romaine. Entrant en contradiction avec la vulgate historique qui voudrait que Marcus Licinius Crassus soit tenu pour le seul responsable de la défaite romaine, il explique en quoi la tactique des Parthes, à Carrhes, s’avéra en tous points exemplaire, et invite le lecteur à reconsidérer les tenants et aboutissants de cette bataille à l’aune des sources historiographiques des deux camps. Carrhes constitue une défaite cinglante dont les répercussions se firent longtemps ressentir à Rome. Tout l’intérêt de Carrhes, 9 juin 53 avant J.-C. – Anatomie d’une défaite est de replacer ce combat dans un conflit de bien plus grande envergure, qui opposa pendant plusieurs siècles entre l’empire romain et l’empire iranien.

 

Par Matthieu Roger

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Published by Matthieu Roger - dans Histoire militaire
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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite