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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 20:20

Bibliothèque de La Pléiade, éditions Gallimard, 1951

 

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Beaucoup d’encre a été déjà versée au sujet des Misérables de Victor Hugo. Œuvre intemporelle appartenant au patrimoine littéraire mondial, ce récit n’a pas fini de marquer les générations de lecteurs qui se succèdent à son chevet. Il se distingue d’emblée par son envergure imposante : mille cinq cents pages  aussi denses que passionnantes, qui nous projettent au cœur de la destinée tragique du forçat Jean Valjean. Mais Les Misérables n’est pas  qu’un simple roman, aussi captivant soit-il, car il constitue un réquisitoire politique implacable contre le paupérisme et l’injustice sociale. Victor Hugo ne s’en cache pas, à travers les trajectoires individuelles des protagonistes qu’il met en scène, il entend clamer à la face du monde le scandale de la misère et du déterminisme social. La thèse soutenue par Hugo est la suivante : la violence exercée par le corps social sur l’homme est telle qu’elle le prive à la fois d’espoir et de justice, à quelques rares exceptions près. Constat pessimiste mais non nihiliste, puisqu’il n’exclue nullement le réformisme politique et la rédemption des âmes, but poursuivis respectivement par l’auteur et son héros Jean Valjean.

 

Au-delà de l’histoire de ces misérables, c’est l’Histoire avec un grand H qui nous intéresse ici. L’auteur nous livre en effet ses meilleures pages lorsqu’il narre la bataille de Waterloo, le régime louis-philippien ou encore l’insurrection parisienne de juin 1832. Consacrant plusieurs chapitres à la dernière bataille livrée par Napoléon Ier, Hugo nous offre plusieurs moments épiques saisissants, tels la célèbre charge des cuirassiers sur les carrés anglais, la dernière charge de la Garde ou encore l’anéantissement du dernier carré français. Partons sans attendre avec lui au cœur des combats :

 

« Ney tira son épée et prit la tête. Les escadrons énormes s’ébranlèrent.

Alors on vit un spectacle formidable.

Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonnes par division, descendit, d’un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d’un bélier de bronze qui s’ouvre une brèche, la colline de la Balle-alliance, s’enfonça dans le fond redoutable où tant d’hommes étaient déjà tombés, y disparut dans la fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l’autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage de mitraille crevant sur elle, l’épouvantable pente de boue de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables (…). On croyait voir de loin s’allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d’acier ; cela traversa la bataille comme un prodige.

Rien de semblable ne s’était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskova  par la grosse cavalerie ; Murat y manquait, mais Ney s’y retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n’eût qu’une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un vaste anneau du polype. On les apercevait à travers une fumée déchirée çà et là ; pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissements orageux de croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme des écailles sur l’hydre. » (p. 341-342)

 

Tout simplement grandiose ! Le combat final de la barricade de la rue de la Chanvrerie, où l’on retrouve Jean Valjean, Enjolras, Marius, Gavroche et Javert s’avère tout aussi épique, dramatique illustration des tactiques de contre-insurrection urbaine employées à cette époque.

 

Et quelle meilleure manière de savourer ce monument de la littérature française que la magnifique édition proposée depuis plus de soixante ans par La Bibliothèque de La Pléiade ? On n’a, à ce jour, pas encore trouvé mieux.

 

 

Par Matthieu Roger

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 23:37

Mensuel édité par la SA Le Monde Diplomatique

 

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Alors qu’aujourd’hui la presse française ne cesse de compiler les marronniers et cache sa misère à coups de soi-disantes enquêtes d’investigation, il faut savoir se raccrocher aux derniers représentants d’une presse de qualité, plus intéressée par le fond que par le buzz. Le Monde Diplomatique, qui publie en ce mois de décembre son 705e numéro, en est incontestablement l’illustre représentant. Bien décidé à « défendre un journalisme qui refuse à la fois les engouements béats et le commerce de la peur », pour reprendre l’expression utilisée par le directeur de la rédaction Serge Halimi dans son édito, Le Monde diplo s’érige par la plume comme un des derniers bastions de l’exigence journalistique, en procurant chaque mois à ses lecteurs une salutaire ouverture sur le monde. En témoigne le sommaire à la fois internationalement éclectique de ce numéro, qui nous transporte de New Dheli jusqu’à Johannesburg, en passant par les Etats-Unis, la Palestine, la Birmanie ou bien encore l’Arménie. Autant de pistes de réflexions pour comprendre notre monde et en saisir les tendances lourdes les plus saillantes. Le regard multidirectionnel du Monde Diplomatique participe en outre, tous les deux mois, à l’édition de Manière de voir, publication d’une centaine de pages mettant en perspective un sujet d’actualité en recourant aux meilleurs articles du Monde diplomatique. Notons que ce mois-ci Manière de voir aborde « L’armée dans tous ses états », dans le but d’interroger les nouvelles natures et natures de la guerre. On pourra ainsi retrouver, sous la coordination de Philippe Leymarie, les contributions éclairées et éclairantes d’Alain Gresh « Egypte, retour dans les casernes », Lucien Poirier « Zones d’ombre sur la dissuasion » ou encore Paul-Marie de La Gorce « L’esprit de guerre froide ».

 

Mais revenons à nos moutons, à savoir ce Monde diplo de l’Avent. Sans oublier les trois sacro-saintes et toujours stimulantes pages réservées aux livres du mois (p. 24-26), difficile de passer sous silence le passionnant article que Philippe Descamps consacre à la situation géopolitique du Haut-Karabakh « État de guerre permanent au Haut-Karabakh ». Coincé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui le revendiquent tous deux, ce territoire est depuis vingt ans le théâtre d’un statu quo armé entre les deux pays. Produits de l’escalade militaire et diplomatique déclenchée par les combats de 1992, des revendications territoriales inconciliables n’ont de cesse d’être émises par les deux camps, qui entendent bien défendre armes à la main ce corridor stratégique entre la Mer Noire et la Caspienne. Je voudrais également mettre en lumière, entre autres, l’article d’Anne-Marie Robert sur les partitions frontalières dessinant le continent africain. Après avoir posé d’emblée la question « Que reste-t-il des frontières africaines ? », elle montre et démontre, carte à l’appui, la fragilité historique des frontières de l’Afrique. Le conflit au Mali, qui pourrait bien sous peu provoquer le déclenchement d’une opération militaire menée par l’Union africaine, en est l’un des symptômes les plus actuels.

 


 

Par Matthieu ROGER


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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 23:39

Hors-série Histoire n°1 - Sciences Humaines Éditions, 2012

 

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Ce premier grand dossier hors-série du magazine Sciences Humaines nous propose un panorama intégral du phénomène guerrier depuis la nuit des temps. Afin de mener au mieux cette étude de la guerre à travers les âges, Jean-Vincent Holeindre et Laurent Testot ont scindé le corpus d’une trentaine d’articles en quatre grandes périodes chronologiques : « Aux sources de la guerre », abordant la période des guerres préhistoriques jusqu’à la défense de l’empire byzantin, « Les États combattants », du Moyen-Âge jusqu’à la Révolution et l’Empire, « Vers l’apocalypse », de la guerre de Sécession jusqu’à la Guerre froide, et enfin « Les temps des conflits asymétriques », qui traite de la guerre à l’ère contemporaine. Gages de qualité, on retrouve les contributions d'historiens et polémologues tels que Philippe Contamine, Guillaume Lasconjarias, Gérard Chaliand, ou encore Pierre Hassner. Les articles les plus intéressants sont ceux qui traitent des époques ou épisodes les plus méconnus. Citons par exemple le passionnant entretien avec Lawrence H. Keeley sur "Les guerres préhistoriques", où l'on apprend que les guerres primitives étaient souvents plus destructrices, plus fréquentes et plus violentes que les guerres modernes, ou bien encore l'aperçu de "La stratégie de l'Empire byzantin" proposé par Jean-Claude Cheynet, qui montre que les stratèges de Constantinople prônaient un savoir militaire fondé sur la guerres de mouvements et les embuscades. Des repères chronologiques et propositions bibliographiques viennent scander les quatre grands chapitres de ce hors-série, venant ainsi cadrer ces tentatives salutaires de vulgarisation historiques. Puisque la guerre accaompagne l'humanité depuis ses origines, il ne nous faut jamais oublier qu'elle constitue avant tout un fait social total, aux dimensions multiples, aussi bien militaires que politiques, économiques, culturelles ou juridiques. Sans se méprendre pour autant sur les enjeux décortiqués par vingt-cinq siècles de réflexion stratégique. C'est d'ailleurs uniquement à l'aune de cette démarche de compréhension pluridisciplinaire du choc armé que nous devons par exemple aujourd'hui appréhender les conflits se déroulant au Soudan, en Palestine ou en Syrie. A l'heure des drones, des cyberguerres et du technologisme, soulever la question de la fin de la guerre n'a jamais semblé aussi peu pertinent.

 

 

 

Par Matthieu ROGER

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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 14:53

Éditions Gallimard, 1981

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Pour la grande majorité d’entre nous, le nom d’Herman Melville reste indissociable de son célèbre roman Moby Dick. Peu savent que l’écrivain américain consacra une grande partie de sa carrière d’écrivain à la poésie. Comme l’indique Pierre Leyris en introduction à sa préface : « longtemps, pour presque tous, la poésie de Melville resta sous-estimée en Amérique ». Ce recueil de dix-sept poèmes tirés de Battle-Pieces and Aspects of The War (Tableaux de bataille et aspects de la guerre) nous permet de découvrir une poésie très humaniste, proche de la nature, qui met en exergue le sacrifice des hommes lors de la Guerre de Sécession. Le point fort de ce livre est de nous proposer une édition bilingue de ces Poèmes de guerre, le lecteur pouvant effectuer un va-et-vient permanent entre la version anglaise et la version française. Petit bémol à ce sujet : je trouve la traduction française réalisée par Pierre Leyris de qualité assez inégale selon les poèmes. Mais il est vrai que l’exercice est tout sauf facile. La poésie d’Herman Melville est logiquement bien plus forte et expressive dans sa version originale. Parmi tous les poèmes de ce recueil, c’est incontestablement celui relatant la bataille de Fort Donelson (12-16 février 1862) qui s’avère le plus marquant ; le lecteur se retrouve transporté tantôt en ville auprès de la population avide des nouvelles du front, tantôt au cœur des combats épiques pour la prise du fort. Laissons Melville nous conter une sortie des assiégés confédérés :

 

“After some vague alarms,

Which left our lads unscared,

Out sallied the enemy at dim of dawn,

With cavalry and artillery, and went

In fury at our environment.

Under cover of shot and shell

Three columns of infantry rolled on,

Vomited out of Donelson–

Rolled down the slopes like rivers of hell,

Surged at our line, and swelled and poured

Like breaking surf. But unsubmerged

Our men stood up, except where roared

The enemy through one gap. We urged

Our all of manhood to the stress,

But still showed shaterness in our desperateness.” (Donelson, p. 58)

 

Présent à la fin du livre, un Supplément écrit par l’auteur détaille l’état d’esprit dans lequel celui-ci composa ses Battle-Pieces, et fournit une prospective politique pour les États-Unis après la guerre civile. Soulignons l’excellent avant-propos de Philippe Jaworski, qui présente de manière claire et synthétique le contexte historique de la Guerre de Sécession.

 


 

Par Matthieu Roger


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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 15:57

Éditions Soteca, 2012

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Mon commandement en Orient est le récit, écrit par le Général Sarrail lui-même, de sa période passée en tant que général en chef des forces de l’Entente sur le front des Balkans, de 1915 à 1917. Plus qu’un descriptif très précis des mouvements tactiques des deux camps sur la ligne de front grecque, il s’agit là en fait des mémoires d’autojustification de Sarrail, dans la mesure où ce dernier cherche continuellement à louer ses prises de décisions personnelles, tout en accablant dans le même temps les acteurs qui gravitent autour de lui de reproches divers et variés. Cette tendance lourde à l’autojustification peut parfois énerver, mais elle a cependant le mérite de pointer du doigt les difficultés d’un commandement interarmes et interallié. Les forces placées en théorie sous le commandement du Général sont constituées de contingents non seulement français, mais également anglais, russes, italiens, serbes, auxquels viendront s’ajouter plus tard quelques troupes grecques. Considérés comme un front secondaire de la Première Guerre mondiale, les Balkans ne sont pas scrutés, la plupart du temps à juste titre, comme une priorité par le Grand Quartier Général (GQG) et les dirigeants politiques français. De manière quelque peu réductrice, on peut dire que la mission principale de Sarrail durant ces trois années se résuma à fixer l’armée bulgare afin de soulager les autres fronts de l’Entente. Même si le Général Sarrail fait souvent montre d’audace et de pugnacité pour tout ce qui toucha aux affaires militaires, les commentaires et annotations de Rémy Porte s’avèrent essentiels si l’on veut comprendre les luttes d’influences politiques qui se jouent alors en coulisses dans l’hexagone. Rémy Porte nous propose en effet un travail remarquable de décryptage et d’analyse historique des faits évoqués par Sarrail, replaçant dans leur contexte les responsabilités respectives des différents personnels politiques et militaires. Voilà qui explique la présence pour le moins étoffée et fournie des notes de bas de page.

 

Mon commandement en Orient est un livre à lire par tous ceux qui s’intéressent au premier conflit mondial. Il rappelle que la figure du Général Sarrail, pourtant méconnue aujourd’hui, comptait alors sur la scène nationale française. Ce sont d’ailleurs ses divers appuis ministériels qui lui permirent de décrocher son généralat en chef en Orient. Étude d’un cas concret d’action militaire, Mon commandement en Orient propose une lecture à la fois politique, stratégique et tactique d’un théâtre d’opérations précis. Instructif.

 

 


Par Matthieu Roger

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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 16:22

Bimensuel édité par Mondadori France

 

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À mettre en exergue dans ce neuvième numéro de Guerres & Histoire la très intéressante interview de Bruno Colson par Laurent Henninger, qui traite de la pensée militaire du Suisse Antoine Henri de Jomini. Ce dernier fut plusieurs années chef d’état-major du maréchal Ney, avant de passés aux alliés combattant Napoléon en 1813. C’est lui qui a diffusé et fait la publicité du terme de « stratégie », même si celui-ci fut en fait forgé au XVIIIe siècle par le théoricien français Joly de Maizeroy. Surtout connu pour son Précis de l’art de la guerre, Jomini a également écrit un Traité des grandes opérations militaires, en se basant sur ses observations recueillies tout au long des guerres de la Révolution et du Ier Empire. Selon Bruno Colson, la postérité de l’œuvre de Jomini est immense, puisque le Suisse a fortement influencé l’enseignement militaire des XIXe et XXe siècles, notamment outre-Atlantique. Au bout du compte, « il reste l’homme d’une seule idée, qui peut se résumer ainsi : il faut masser plus de forces que l’ennemi sur un point décisif ».

 

Je voudrais également mettre en avant « Denain, la manœuvre du miracle », écrit par Guillaume Lasconjarias, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Cet article montre qu’en matière d’affaires militaires l’audace s’avère parfois payante, en témoigne la contremarche osée tentée contre le Prince Eugène par Villars en 1712 le long de la Selle, affluent de l’Escault. Pourtant en infériorité numérique face aux troupes néerlandaises, les attaques vigoureuses portées en colonnes – disposition rare à l’époque – sur les fortifications ennemies permettent aux Français d’emporter la mise à Denain, et de desserrer ainsi grandement l’étau qui pesait alors sur tout le nord de la France.

 

Enfin, entres autres, une double page d’Éric Tréguier nous fait découvrir les kobukson ou « bateaux-tortues », étranges navires hérissés de piques conçu à la fin du XVIe siècle par l’amiral coréen Yi pour lutter contre la flotte nipponne. Ces étonnants bateaux étaient carrément hors normes pour l’époque : blindage épais, puissance de feu inégalés des 25 canons embarqués, autonomie totale. Surprenant !

 

 

 

Par Matthieu ROGER


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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 15:42

Éditions Tallandier, 2012

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Sun Tzu ou l’art de gagner des batailles : le titre de cet ouvrage résonne comme un slogan marketing placé en tête de gondoles des librairies. Mais il fallait faire fi de ce préjugé pour aller chercher ce que Bevin Alexander souhaitait nous offrir en substance. Vétéran américain de la guerre de Corée et spécialiste  de la stratégie militaire, celui-ci nous propose seize chapitres, chacun constituant un focus spécifique sur une campagne militaire de l’ère moderne. De la campagne de Saratoga en 1777 à Incheon et l’invasion de la Corée du Nord en 1950, en passant par les batailles de Gettysburg (1863) et de Stalingrad (1942), l’auteur se propose d’analyser les décisions des grands généraux à l’aune des enseignements livrés par Sun Tzu dans son célébrissime L’art de la guerre. Plus que les bons choix opératifs ou tactiques, il pointe du doigt les erreurs stratégiques qui débouchèrent sur des revers aux graves conséquences. Il ne se prive d’ailleurs pas de décrier sévèrement certains commandants qu’il juge incapables, tels Helmuth von Moltke ou Robert Lee.  Pour en revenir aux défaillances stratégiques les plus notables, il montre par exemple que c’est en contrevenant à son habitude de désaxer l’ordre de bataille de l’ennemi que Napoléon perd à Waterloo ses dernières illusions de gloire. De même le haut état-major allemand laisse-t-il échapper la victoire en 1914, parce qu’il a renié totalement l’esprit originel du Plan Schlieffen, qui prévoyait un débordement massif de l’aile gauche des armées alliées, puis leur encerclement total. Pour appuyer ses dires, Bevin Alexander se réfère constamment au principe du déséquilibre décisif provoqué par l’utilisation conjointe d’une force zheng, c’est-à-dire une force de fixation, orthodoxe, régulière, et d’une force qi, force irrégulière, de contournement. « En général, l’élément régulier correspond à la force principale, celle qui va  affronter et fixer l’ennemi, tandis que l’élément irrégulier correspond à une force moins importante, qui va attaquer l’ennemi en un endroit différent, inattendu, le plus souvent sur le flanc ou les arrières, le contraignant ainsi à se désagréger. » (p.134) Cette combinaison de deux forces aux objectifs différentes correspond au principe d’ « approche indirecte » abondamment prôné et analysé par Basil H. Liddell Hart.

 

Ce livre est une bonne surprise, dans la mesure où il nous permet d’appréhender l’art de la guerre de généraux offensifs, brillants et inspirés, comme par exemples Thomas Jonathan Jackson ou Patton. Ces deux-là avaient en effet mieux que quiconque compris cet axiome intangible énoncé en son temps par Sun Tzu : « Remporter cent victoires en cent combats n’est pas une preuve d’excellence. Ce qui est une vraie preuve d’excellence, c’est de soumettre l’ennemi sans combattre. » (p. 226)

 

 

Par Matthieu Roger

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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 14:13

Éditions L’Atalante, 2012


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Suite au succès international de ses deux romans Metro 2033 et Metro 2034, Dmitri Glukhvsky a lancé un projet littéraire intitulé « L’univers de Metro 2033 », qui permet à d’autres auteurs de poursuivre l’écriture de son univers post-apocalyptique, voire de publier pour les meilleurs d’entre eux l’histoire de leurs propres héros. Ce récit d’Andreï Dyakov, son premier roman,  a été sélectionné sur Internet par les lecteurs, première pierre d’une longue collection d’add-ons littéraires.

 

Fort logiquement, le contexte spatio-temporel de Vers la lumière est exactement le même que chez Dmitri Glukhovsky. Après la grande Catastrophe, conflit nucléaire mondial, les hommes survivants se sont terrés sous terre, dans les rames du métro, tel le sombre patchwork d’une humanité désormais désœuvrée. Mais si Metro 2034 prolongeait la dangereuse visite du métro moscovite, cet ouvrage nous propulse au cœur du métro de Saint-Pétersbourg, où l’Alliance décide de lancer à la surface un corps expéditionnaire d’une dizaine de combattants chevronnés, les stalkers. L’objectif : retrouver les émetteurs d’une mystérieuse lumière aperçue sur les rives de Kronstadt. Gleb, un jeune garçon, se trouve par la force des choses incorporé à cette escouade d’élite, et verra son destin inextricablement lié à celui de Taran, leader naturel de l’équipée. La trame du récit s’avère alors simple mais riche en rebondissement, s’apparentant à un « survival » épique en territoire hostile. Ce n’est rien dévoiler que de dire que certains n’en réchapperont pas, tant les dangers sont nombreux une fois sortis du métro : atmosphère radioactive, mutants, prédateurs en tous genres, sans compter le plus dangereux d’entre tous, l’homme. Homo homini lupus

 

Le défi relevé par Andreï Dyakov de succéder à Dmitri Glukhovsky tenait de la plus haute gageure mais se voit au final couronné de succès. Grâce à une narration enlevée riche en rebondissements, dont un double switch final extrêmement audacieux, le jeune auteur s’affirme dès son première œuvre comme une plume de talent. J’ai même trouvé Vers la lumière supérieur à Metro 2034 dans sa capacité à tenir le lecteur en haleine. Ne reste plus qu’à espérer que la Toile accouche d’autres extensions littéraires de ce calibre.

 

 

Par Matthieu Roger

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2 octobre 2012 2 02 /10 /octobre /2012 21:57

Éditions Fayard, 1984

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On ne présente plus Georges Duby, éminent médiéviste qui fut membre de l’Académie française et professeur au Collège de France. Son Guillaume le Maréchal retrace la vie du chevalier anglais éponyme, un des tournoyeurs les plus célèbres de son temps. S’appuyant pour l’essentiel sur les ouvrages de Sydney Painter, Anton Friedmann et surtout sur l’édition réalisée en 1891-1901 par P. Meyer de l’Histoire de Guillaume le Maréchal, récit d’environ vingt mille vers datant du XIIIe siècle, Georges Duby analyse avec une grande précision les codes de la chevalerie et le fonctionnement des liens féodaux ayant cours au XIIe siècle. Or il s’avère que destin hors norme de Guillaume le Maréchal aura pour nombre de ses pairs valeur du meilleur des exemples. « Juchée sur la prouesse, soutenue d’une part par la loyauté, d’autre part par la sagesse, voici la chevalerie, et le plus haut ordre qu’ait fait Dieu. Dans ces assises, de vaillance rassemblée autour du roi capétien, premier lieutenant de Dieu sur la terre, Guillaume le Maréchal, le plus preux, le plus loyal et le plus sage, se trouve proclamé le meilleur des chevaliers. » (p. 34). Issu de petite noblesse, Guillaume profita de sa proximité avec la maison royale d’Angleterre et de ses dons extraordinaires de jouteur pour bâtir sa renommée et sa richesse. Au fur et à mesure que ses prises de tournois s’accumulaient (chevaux, argent, biens matériels), il put faire montre de générosité envers ses hommes les plus dévoués et se gagner de précieux appuis au sein de la haute noblesse. Ce que montre bien l’auteur, c’est que le chevalier féodal, s’il voulait s’élever socialement, devait à la fois se rendre incontournable au sein de la maison de son suzerain et choisir le camp du vainqueur. Servant tour à tour les intérêts d’Henri II, d’Henri le Jeune, de Richard Cœur de Lion et de Jean sans Terre, il termina sa vie comme Régent d’Angleterre du jeune Henri III, pour lequel il put une dernière fois se distinguer en remportant la bataille de Lincoln, mettant fin en 1217 aux prétentions françaises sur le royaume d’outre-Manche.

 

 

La noblesse combattante de cette époque est en permanence sujette aux liens de vassalité contractés envers tel ou tel seigneur. Mais ce lien féodal s’avère encore plus fort que le respect dû au pouvoir royal, signe que les allégeances personnelles et intérêts familiaux possèdent encore la force inaltérable de la parole donnée, se transformant au besoin en bras armé du suzerain. Si le baron ou comte du XIIe siècle cherche en permanence à nouer des alliances via le mariage de sa progéniture, c’est pour consolider toujours plus encore le réseau de ses obligés. Si possible tout en essayant de se rapprocher au plus près des familles les plus influentes et prospères. De fait, le vrai pouvoir du chevalier réside avant dans l’usage combiné de sa libéralité et de sa bravoure. Étonnante alliance de l’apparat et de l’épée dont su profiter Guillaume le Maréchal, cadet sans avoir devenu riche homme et baron. Laissons pour conclure la jolie plume de Georges Duby résumer cette trajectoire ascendante : « Ce fut à cette excellence et à elle seule, qu’il dut de s’élever si haut. Grâce à ce grand corps infatigable, puissant, habile dans les exercices cavaliers, grâce à cette cervelle apparemment trop petite pour entraver par des raisonnements superflus le naturel épanouissement de sa vigueur physique : peu de pensées, et courtes, un attachement têtu, dans sa force bornée, à l’éthique très fruste des gens de guerre dont les valeurs tiennent en trois mots : prouesse, largesse et loyauté. » (p. 185-186).

 

A l’instar de l’excellent Dimanche de Bouvines, du même auteur, Guillaume le Maréchal mérite de figurer dans la bibliothèque de toute personne intéressée par cette période du Moyen Âge.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 19:36

Coédition Bernard Giovanangeli Éditeur & Ministère de la Défense, 2012

 

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Saluons l’heureuse initiative d’enfin publier un ouvrage dédié au remarquable peintre que fut Édouard Detaille. Édouard Detaille, un siècle de gloire rend hommage à l’homme qui fut en son temps considéré comme l’un des chefs de file de la peinture française de la dernière partie du XIXe siècle. Célèbre à l’époque, Édouard Detaille, au sujet duquel Albert Soubies déclarait en 1915 qu’il fut « l’un des artistes contemporains sur lesquels on a le plus écrit », a depuis mystérieusement disparu de la mémoire nationale. Une injustice tellement ce grand peintre français a perpétué avec génie le genre militaire en peinture. Cet ouvrage permet en effet de se rendre compte du coup de pinceau saisissant et réaliste propre à Detaille. Compilés au fil des pages, ses plus grands tableaux révèlent la maîtrise dont fit preuve ce brillant élève de Meissonier pour retranscrire sur toile le soldat au cœur des combats, ou tout simplement absorbé par les tâches de la vie militaire. S’il a consacré un grand nombre de ses premières œuvres les plus importantes à la guerre de 1870, c’est parce que Detaille combattit sous l’uniforme tricolore durant ce conflit. Appartenant au cercle restreint des peintres officiels de la IIIe République, il n’en demeura pas moins toute sa vie fervent bonapartiste, d’où son goût pour l’Empire et ses cavaliers chamarrés. Je retiens entre toutes les magnifiques figures de cavalerie qu’il nous offre avec « En batterie », artillerie de la Garde, régiment monté (Salon de 1890), « Vive l’Empereur ! » : charge du 4ème Hussards à Friedland (1891), ainsi que Le général Lasalle tué à Wagram (Salon de 1912). Tout simplement splendides ! Illustrant durant des décennies les manuels d’histoire, son Rêve de 1888 révèle une autre facette de son art en livrant aux yeux du spectateur abasourdi un émouvant parallèle entre des soldats endormis au bivouac et leurs songes allégoriques des gloires militaires passées. « L’aube point, tandis que défilent dans les cieux les soldats de Valmy et d’Iéna, les Africains de Bugeaud, les régiments de Magenta et Solferino » (p. 80-81). Un souffle épique que l’on retrouvera plus tard dans La chevauchée vers la gloire, superbe peinture murale d’une abside du Panthéon, à Paris (1905). Car Detaille n’est pas seulement peintre. Il est également, à l’instar de Jean-Charles Langlois, un grand panoramiste et décorateur.

 

Maître peintre, homme influent, grand bourgeois, loyal en amitié, tels sont les qualificatifs dont on peut parsemer à la va-vite le brillant parcours d’Édouard Detaille. Cependant, il ne faut avant tout pas perdre de vue que celui qui fut parfois contesté pour son esthétique réaliste ou ses opinions politiques militaristes entend nous lèguer à travers son œuvre l’amour de la nation et de l’héroïsme qui l’ont toujours profondément habité. C’est à l’aune de ce patriotisme esthétisant et nullement outrancier qu’il nous faut aujourd’hui appréhender la beauté des toiles de Detaille.

 


Par Matthieu Roger

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite