Stratégie militaire

Lundi 22 septembre 2014 1 22 /09 /Sep /2014 11:07

Éditions Economica, 2014 (2e édition)

 

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Tactique générale est la version abrégée du manuel de doctrine tactique de l’armée de Terre française. Il n’est point question ici d’exposer des études de cas ou autres exercices tactiques appliqués, mais bel et bien de récapituler le vocable usité aujourd’hui au sein de l’état-major et des rangs de l’armée française, et de le structurer en une pensée doctrinale claire et concise. De fait, ce petit manuel théorique permet de mieux mettre en perspective les projections récentes de l’armée française sur des théâtres extérieurs tels que l’Afghanistan, le Tchad, la Lybie, le Mali, etc. Alors qu’aujourd’hui les forces armées étatiques des grandes puissances s’engagent de manière quasi systématique dans des conflits asymétriques l’exemple le plus récent étant le déclenchement annoncé par François Hollande de frappes en Irak contre le Daesh , la variété des tempos de déploiements ne peut faire l’économie d’un cadre tactique à la fois adaptable et fonctionnel. Le Général de corps d’armée Bertrand Clément-Bollée ne s’y trompe pas, lorsqu’il rappelle dans sa préface que les théâtres d’opérations actuels de l’armée française, malgré des contextes politiques, physiques et géostratégiques différents, présentent à l’échelle tactique des similitudes fortes : « impératif de protection de la force, numérisation, intégration interarmes et interarmées aux plus bas niveaux d’exécution, dureté des combats ». D’où une volonté affirmée, en profitant de la supériorité logistique et technique qu’offre notre puissance militaire nationale, de revendiquer l’offensive comme moyen privilégié de rupture du réseau tactique ennemi : « Au combat, le succès est obtenu par l’action offensive. Même dans la défensive, toute occasion doit être saisie pour prendre l’initiative et passer à l’offensive » (p. 96-97). En effet, tous les moyens doivent être mis en œuvre pour prendre l’ascendant et la maîtrise de la situation, en imposant son rythme et ses initiatives à l’adversaire. Ce postulat est un corolaire de « l’accélération générale du cycle information, conception, décision, action ».

 

On notera la présence bienvenue de focus historiques illustrant tel ou tel point théorique, comme par exemple la bataille de Malplaquet (1709), la manœuvre israélienne d’Abou Agheila (juin 1967) ou la neutralisation allemande de l’Opération Goodwood (juillet 1944). On les aurait aimés un peu plus nombreux. Dans la même collection Stratégies & Doctrines, vous pouvez également vous référer à L’utilité de la force L’art de la guerre aujourd’hui, du général Rupert Smith, déjà chroniqué sur ce site.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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Vendredi 4 avril 2014 5 04 /04 /Avr /2014 23:06

Éditions Tallandier, 2014

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Michel Goya, ancien officier d’active de l’armée française, directeur du bureau Recherche au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de terre et  collaborateur permanent de la revue Guerres & Histoire, livre avec Sous le feu une analyse extrêmement fine de la place du soldat au milieu des combats. Comme le rappelle l’auteur, « l’étude du comportement au combat est devenue après-guerre un monopole des Anglo-Saxons, depuis les observations réalisées sur les troupes américaines et allemandes durant la Seconde Guerre mondiale par Morris Janowitz et Edward Shils, S.L.A. Marshall et Samuel Stouffer, ou plus tard par des auteurs comme Charles Moskos, Dave Grossman, Richard Holmes ou John Keegan » (p. 19-20). Le sous-titre plus qu’évocateur de l’ouvrage, La mort comme hypothèse de travail, ne laisse aucun doute sur les dangers qui contraignent de manière permanente le militaire à l’échelon tactique. Très documenté, s’appuyant sur de nombreuses enquêtes et études préexistantes, illustrant son propos de nombreux exemples et citations pertinents, Michel Goya resserre sa focale sur la psychologie individuelle du combattant et la complexité du traitement en temps réel de la menace. Il faudra ainsi distinguer l’homme face à la guerre, isolé dans sa compréhension toute personnelle du conflit dans lequel il s’engage, du soldat au sein de son unité, réceptacle des pressions – non violentes ou violentes – de ses frères d’armes. Parcourant un siècle de guerres, du premier embrasement mondial aux interventions en Afghanistan et Irak, il dresse ici un panorama saisissant de la difficulté pour tout combattant à contextualiser sous le feu de l’ennemi ses propres potentialités d’actions. Le champ de bataille permet toujours une alternative, autant faut-il posséder les moyens techniques ou cognitifs pour l’appréhender dans l’immédiat. « Le combattant est un stratège, plus ou moins doué et actif, utilisant toutes ses ressources pour évoluer dans la zone de mort. Dans cet espace-temps particulier, tout est affaire de détails minuscules, qui se mesurent en centimètres ou en fractions de seconde et dont l’accumulation peut faire la différence entre la vie et la mort. » (p. 117) Le soldat opère ainsi constamment des choix, en fonction d’objectifs aussi divers et variés que l’annihilation de l’ennemi, le respect des ordres ou bien tout simplement la survie.

 

Une armée n’est pas qu’une juxtaposition d’hommes en armes, elle constitue en fait l’agrégat de différents groupes dont les capacités de nuisance à l’échelle tactique confèrent à l’ensemble sa puissance de frappe. Sous le feu se démarque selon moi des autres ouvrages de tactique militaire par la clairvoyance de son auteur, capable de convoquer avec lucidité et sans forfanterie son propre vécu du champ de bataille, afin de mettre en relief les facettes à double tranchant du tueur « éduqué » qu’est appelé à devenir tout soldat. Notons en fin d’ouvrage une bibliographie particulièrement fournie et très utile, où l’on retrouve entre autres Batailles d’Hervé Drévillon (Points, 2009), Un balcon dans la forêt de Julien Gracq (José Corti, 1958), Anatomie de la bataille de John Keegan (Tallandier, 2011), ou bien encore Feu et sang et Orages d’acier d’Ernst Jünger, déjà chroniqués sur ce site.

 

 

Par Matthieu Roger

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Dimanche 9 juin 2013 7 09 /06 /Juin /2013 13:57

Éditions Perrin, 2012

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Voilà un petit livre qui mérite indéniablement que l’on s’y attarde. Laurent Henninger, chargé d’études à l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem), membre du comité de rédaction du magazine Guerres et Histoire, et Thierry Widemann, également chargé d’études à l’Irsem, y décortiquent en cinquante articles la notion de guerre, son histoire, ses évolutions saillantes et toutes ses acceptions connexes. Rejetant d’emblée toute prétention à l’exhaustivité, ils entendent ici proposer « un parcours du phénomène guerrier, à l’issue duquel la nature et les implications de celui-ci seront devenues plus évidentes, et les concepts plus précis », et délivrer ainsi un « court manuel d’initiation à l’histoire militaire et à la pensée stratégique en général » (p. 9). Chaque article ne dépasse pas les trois pages, ce qui rend la lecture de ce livre au final très rapide, bien qu’on n’ait jamais l’impression que les différents sujets évoqués soient survolés. Le exposés des deux auteurs, répartis en trois grands chapitres intitulés « La guerre et l’État », « L’art de la guerre » et « Les hommes et les armes », s’avèrent concis mais toujours riches en références et pistes de réflexions. Même si ce livre est à l’évidence destiné au grand public curieux de la chose militaire, le connaisseur en stratégie ou histoire militaire n’en trouvera du plaisir à repenser la guerre au moyen des focales originales proposées par les deux auteurs. Je pense notamment, entre autres, aux articles traitant de la « Sanctuarisation », des « Blocages et enlisements », de « L’insaisissable réalité du choc », de « La virtus », ou bien encore des « Armes en système ». Autant de portes d’entrée et de sorties replaçant les principales étapes de la pensée stratégique dans le contexte cutlurel ayant permis leur émergence. Comprendre la guerre nous fait alors saisir la nécessité de replacer la guerre à l’intersection des différentes sciences sociales : histoire, sciences politiques, économie, anthropologie, etc.

 

 

Par Matthieu Roger

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Lundi 6 mai 2013 1 06 /05 /Mai /2013 22:16

Éditions Argos, 2013

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Explorer toutes les ramifications de la notion de stratégie en seulement 555 axiomes, tel est le pari fou que relève Hervé Coutau-Bégarie dans ce Bréviaire stratégique. Mais précisons avant tout chose, pour ceux qui ne le connaitraient pas encore, que celui-ci est un grand Monsieur de la pensée stratégique. Comme l’indique Olivier Zajec dans sa préface, Hervé Coutau-Bégarie, décédé en 2012, n’était autre que « le plus grand spécialiste de la stratégie navale en France, d’ailleurs reconnu comme tel par ses collègues étrangers ». Et de rappeler l’œuvre colossale de celui qui fonda l’Institut de Stratégie Comparée, devenu en 2010 l’Institut de de Stratégie et des Conflits : 25 ouvrages personnels, 12 directions d’ouvrages collectifs, 73 articles et chroniques de presse, 42 préfaces, 93 articles de revues, 200 comptes rendus d’ouvrages, et la liste est loin d’être finie ! Le plus fort reste que la qualité fut toujours au rendez-vous de la quantité, tant Coutau-Bégarie se distingua par la pertinence de ses analyses et la profondeur encyclopédique de ses connaissances.

 

Son Bréviaire stratégique fait œuvre de définition au sens premier du terme, dans la mesure où il explore tous les faisceaux de sens, sans exception, qui constituent la pensée stratégique militaire. En enchaînant 555 axiomes exprimés simplement en une ou deux phrases, l’auteur développe une pensée stratégique complète, multiple et panoramique de l’art de la guerre. Il enchaîne les concepts avec une clarté et une concision bluffantes, sans jamais oublier d’énoncer ses sources et ses références théoriques. Dix chapitres (« De la stratégie pure », « De la science stratégique », « De la méthode stratégique », « Des principes stratégiques », « Des cultures stratégiques », « De l’art stratégique », « De la stratégie nucléaire », « De la stratégie maritime », « De la stratégie maritime », « De la stratégie aérienne », « Du stratège ») viennent scander cette marche en avant vers l’essence de la stratégie, à savoir l’étendue infinie des frictions venant perturber et complexifier l’état de guerre. Si les 555 principes ainsi énoncés ne constituent pas en soi des solutions intangibles, elles suggèrent au stratégiste l’état d’esprit dans lequel celui-ci doit chercher la solution. Soulignons tout de même que seuls les lecteurs munis de connaissances solides en histoire et stratégie militaires seront à même d’apprécier la multiplicité des références et des renvois théoriques présents à chaque page. Voilà qui vient justifier le soixante-quatorzième axiome de ce Bréviaire stratégique : « Il appartient à chacun de constituer sa bibliothèque stratégique personnelle, dans laquelle il puisera les éléments de sa "boîte à outils" conceptuelle (Poirier). » (p. 37). Un conseil que n’ont pas fini de suivre Les lectures d’Arès…

 

 

Par Matthieu Roger

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Samedi 26 janvier 2013 6 26 /01 /Jan /2013 18:38

In Machiavel – Œuvres complètes, Bibliothèque de La Pléiade, Éditions Gallimard, 1952

 

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Écrit entre 1519 et 1520, L’art de la guerre se présente comme un manuel des affaires militaires à destination du prince italien, d’où sa forme discursive. Nicolas Machiavel, dont je n’aurai pas ici l’impudence de rappeler l’influence sur les sciences politiques du XVIe siècle jusqu’à nos jours, y dispense les conseils susceptibles d’animer la virtù de tout général en chef. Par virtù, concept central de la pensée machiavélienne, il faut entendre la capacité humaine, éminemment politique, à s’adapter et à influer sur le cours des événements.

 

La lecture de L’art de la guerre peut parfois s’avérer fastidieuse, notamment lorsque l’auteur s’attarde à nous décrire par le menu sa composition idéale d’une armée, bataillon par bataillon, ou encore la manière de dresser un camp, avec les emplacements précis de chaque tente ou corps de garde. Heureusement la traduction proposée par La Pléiade ne tombe jamais dans le poussiéreux, et ravive la nature moderne de ce discours. La plume de Machiavel résume ainsi avec clarté tous les aspects quotidiens de l’ordonnancement militaire : l’armement, l’exercice des soldats, les dispositions tactiques, la garde d’un camp, le rôle des officiers, la manière d’organiser et d’assiéger les fortifications, les ruses de guerre, etc. Par ailleurs, n’oublions pas que Machiavel milite pour la constitution permanente d’une milice nationale de métier, seule armée capable, à ses yeux, d’assurer une certaine pérennité du pouvoir militaire. Cette milice nationale doit être composée prioritairement d’infanterie (piquiers, gens d’armes, vélites) : « il est hors de doute que le nerf d’une armée est l’infanterie ». Si cela ne l’empêche pas d’aborder de temps à autre l’utilisation de la cavalerie ou de l’artillerie, son ouvrage pêche dans l’absence d’une réelle pensée interarmes, enjeu qui se dégageait pourtant alors du conflit géographiquement proche de la Guerre de Cent Ans. À cette limite géographique de L’art de la guerre machiavélien, dont l’efficience est forgée dans le contexte historique des rivalités entre principautés italiennes, s’ajoute le peu de variété de ses sources d’influence. Le penseur florentin s’inspire en effet quasi exclusivement des méthodes de l’armée romaine antique, qu’il érige en exemple suprême. L’art de la guerre romain a bien sûr beaucoup de choses à nous apprendre, mais l’on peut toutefois regretter que Machiavel n’ait pas convoqué des exemples stratégiques tirés d’époques et de civilisations plus diverses. Il n’en reste pas moins qu’il relie ici de manière assez talentueuse les enjeux politiques du pouvoir régalien à l’impératif de professionnalisation des armées.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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Dimanche 4 novembre 2012 7 04 /11 /Nov /2012 16:22

Bimensuel édité par Mondadori France

 

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À mettre en exergue dans ce neuvième numéro de Guerres & Histoire la très intéressante interview de Bruno Colson par Laurent Henninger, qui traite de la pensée militaire du Suisse Antoine Henri de Jomini. Ce dernier fut plusieurs années chef d’état-major du maréchal Ney, avant de passés aux alliés combattant Napoléon en 1813. C’est lui qui a diffusé et fait la publicité du terme de « stratégie », même si celui-ci fut en fait forgé au XVIIIe siècle par le théoricien français Joly de Maizeroy. Surtout connu pour son Précis de l’art de la guerre, Jomini a également écrit un Traité des grandes opérations militaires, en se basant sur ses observations recueillies tout au long des guerres de la Révolution et du Ier Empire. Selon Bruno Colson, la postérité de l’œuvre de Jomini est immense, puisque le Suisse a fortement influencé l’enseignement militaire des XIXe et XXe siècles, notamment outre-Atlantique. Au bout du compte, « il reste l’homme d’une seule idée, qui peut se résumer ainsi : il faut masser plus de forces que l’ennemi sur un point décisif ».

 

Je voudrais également mettre en avant « Denain, la manœuvre du miracle », écrit par Guillaume Lasconjarias, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Cet article montre qu’en matière d’affaires militaires l’audace s’avère parfois payante, en témoigne la contremarche osée tentée contre le Prince Eugène par Villars en 1712 le long de la Selle, affluent de l’Escault. Pourtant en infériorité numérique face aux troupes néerlandaises, les attaques vigoureuses portées en colonnes – disposition rare à l’époque – sur les fortifications ennemies permettent aux Français d’emporter la mise à Denain, et de desserrer ainsi grandement l’étau qui pesait alors sur tout le nord de la France.

 

Enfin, entres autres, une double page d’Éric Tréguier nous fait découvrir les kobukson ou « bateaux-tortues », étranges navires hérissés de piques conçu à la fin du XVIe siècle par l’amiral coréen Yi pour lutter contre la flotte nipponne. Ces étonnants bateaux étaient carrément hors normes pour l’époque : blindage épais, puissance de feu inégalés des 25 canons embarqués, autonomie totale. Surprenant !

 

 

 

Par Matthieu ROGER


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Samedi 20 octobre 2012 6 20 /10 /Oct /2012 16:42

Éditions Tallandier, 2012

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Sun Tzu ou l’art de gagner des batailles : le titre de cet ouvrage résonne comme un slogan marketing placé en tête de gondoles des librairies. Mais il fallait faire fi de ce préjugé pour aller chercher ce que Bevin Alexander souhaitait nous offrir en substance. Vétéran américain de la guerre de Corée et spécialiste  de la stratégie militaire, celui-ci nous propose seize chapitres, chacun constituant un focus spécifique sur une campagne militaire de l’ère moderne. De la campagne de Saratoga en 1777 à Incheon et l’invasion de la Corée du Nord en 1950, en passant par les batailles de Gettysburg (1863) et de Stalingrad (1942), l’auteur se propose d’analyser les décisions des grands généraux à l’aune des enseignements livrés par Sun Tzu dans son célébrissime L’art de la guerre. Plus que les bons choix opératifs ou tactiques, il pointe du doigt les erreurs stratégiques qui débouchèrent sur des revers aux graves conséquences. Il ne se prive d’ailleurs pas de décrier sévèrement certains commandants qu’il juge incapables, tels Helmuth von Moltke ou Robert Lee.  Pour en revenir aux défaillances stratégiques les plus notables, il montre par exemple que c’est en contrevenant à son habitude de désaxer l’ordre de bataille de l’ennemi que Napoléon perd à Waterloo ses dernières illusions de gloire. De même le haut état-major allemand laisse-t-il échapper la victoire en 1914, parce qu’il a renié totalement l’esprit originel du Plan Schlieffen, qui prévoyait un débordement massif de l’aile gauche des armées alliées, puis leur encerclement total. Pour appuyer ses dires, Bevin Alexander se réfère constamment au principe du déséquilibre décisif provoqué par l’utilisation conjointe d’une force zheng, c’est-à-dire une force de fixation, orthodoxe, régulière, et d’une force qi, force irrégulière, de contournement. « En général, l’élément régulier correspond à la force principale, celle qui va  affronter et fixer l’ennemi, tandis que l’élément irrégulier correspond à une force moins importante, qui va attaquer l’ennemi en un endroit différent, inattendu, le plus souvent sur le flanc ou les arrières, le contraignant ainsi à se désagréger. » (p.134) Cette combinaison de deux forces aux objectifs différentes correspond au principe d’ « approche indirecte » abondamment prôné et analysé par Basil H. Liddell Hart.

 

Ce livre est une bonne surprise, dans la mesure où il nous permet d’appréhender l’art de la guerre de généraux offensifs, brillants et inspirés, comme par exemples Thomas Jonathan Jackson ou Patton. Ces deux-là avaient en effet mieux que quiconque compris cet axiome intangible énoncé en son temps par Sun Tzu : « Remporter cent victoires en cent combats n’est pas une preuve d’excellence. Ce qui est une vraie preuve d’excellence, c’est de soumettre l’ennemi sans combattre. » (p. 226)

 

 

Par Matthieu Roger

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Mardi 14 août 2012 2 14 /08 /Août /2012 19:13

Éditions Economica,  2012

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Avec La guerre – Une vision française, le Général Guy Hubin nous offre un nouvel exercice de réflexion, des plus salutaires, sur l’art de la guerre occidental. En une douzaine de chapitre, l’auteur, qui a effectué l’essentiel de sa carrière au sein des troupes aéroportées françaises, traverse l’histoire multiséculaire de la stratégie militaire dans un but clairement prospectif. Sans se défaire de certains partis pris clairement assumés, dont l’importance décisive de la culture militaire gréco-latine et la conviction de la qualité de l’œuvre militaire française, Guy Hubin retrace de quelle manière, au fil des siècles, la bataille s’est finalement « désintégrée en différentes parties qui ne prennent sens dans l’opération toute entière ». Si aujourd’hui le concept de bataille décisive n’est plus d’actualité, il n’en reste pas moins qu’il conditionna une grande part de l’évolution de la tactique militaire occidentale. J’ai particulièrement apprécié l’étude faite par l’auteur des guerres napoléoniennes et de la guerre de Sécession, qui incarnent respectivement la concrétisation et la mise en échec de ce concept. Par ailleurs, il rejoint Gérard Chaliand sur la prééminence de l’art de la guerre nomade durant le Moyen Âge, lorsque les hordes asiatiques, extrêmement mobiles, proposèrent une alternative extrêmement efficace au choc des corps et de l’acier promu jusqu’alors en occident. Conservant en filigrane l’histoire militaire de notre pays, Guy Hubin rappelle que les armes françaises peuvent légitimement se prévaloir de nombreux apports à la stratégie militaire occidentale : « la première armée permanente, le premier système d’artillerie opérationnel, la première administration militaire moderne, le principe du corps d’armée, les bases de l’art opératif, une compétence majeure dans l’affrontement avec l’asymétrique » (p. 255).

 

Mais cette contribution tricolore à l’Histoire avec un grand H ne peut évacuer la question de la capacité militaire française au XXIe siècle. À l’issue d’un exposé aussi pertinent que concis, l’auteur affirme la prééminence actuelle du concept d’économie des forces. Non pas dans une optique de sauvegarde frileuse d’un quelconque avantage technologique ou opérationnel, mais dans celle d’une utilisation optimale et proactive des moyens humains et matériels dont la France dispose en ce jour. Pour ce faire, alors le modèle asymétrique de la guerre convoque le double enjeu de contrôle des zones géographiques conflictuelles et des capacités de persuasion et de conviction (médias et guerre psychologique), un effort particulier doit être entrepris en ce qui concerne notre capacité à collecter et analyser tout renseignement sur l’ennemi potentiel ou déclaré, ainsi que sur son environnement. C’est la mise en actes de ces pré-requis, couplée à un nouveau volontarisme politique en faveur de la défense nationale, qui permettra d’aborder l’avenir avec optimisme.

 

La guerre – Une vision françaiseest indiscutablement à posséder dans toute bonne bibliothèque stratégique qui se respecte. Pour les lecteurs les plus curieux d’approfondir le sujet, soulignons la présence d’une bibliographie indicative en fin d’ouvrage suggérant, entre autres, certains livres déjà chroniqués sur ce blog, dont le passionnant Malplaquet d’André Corvisier ainsi que L’anthologie mondiale de la stratégie publiée par Gérard Chaliand.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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Mardi 6 mars 2012 2 06 /03 /Mars /2012 23:07

Éditions Tallandier, 1999

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L’épopée napoléonienne – Les grandes batailles est des ouvrages les plus agréables et les plus synthétiques qu’il m’ait été donné de lire sur les guerres napoléoniennes. Comme son titre l’indique, la majeure partie du livre est consacrée au récit d’une trentaine des plus notables batailles dirigées par Napoléon. Le déroulé de chacune d’entre-elles est donné jour par jour ou heure par heure, afin de suivre au mieux les conditions stratégiques et l’évolution tactique de l’engagement. Très pratique, une carte vient systématiquement restituer la disposition géographique des forces en présence. Si les batailles les plus connues de l’Empereur sont bien sûr traitées, Jean Tranié a choisi de nous exposer d’autres bien moins connues, comme par exemple celles de Montenotte (1796, campagnes italiennes), du mont Thabor (1799, expédition d’Égypte), de Somosierra (1808, guerre d’Espagne), de Dresde (1813, avant Leipzig), de Champaubert, de Montmirail et de Montereau (1814, campagne de France). Rehaussée par une iconographie particulièrement bien pensée et une mise en page aérée, les exposés de ces affrontements, qui se soldent le plus souvent par une victoire française, expliquent avec clarté le pourquoi et le comment des choix tactiques de Napoléon et de ses généraux dans le feu de l’action.

 

Mais cet ouvrage est bien plus qu’une simple compilation de batailles. Dans son introduction, l’auteur évoque brièvement l’origine de l’armée napoléonienne, son équipement et son ravitaillement, l’organisation du service de santé, les méthodes tactiques et stratégiques adoptées par l’Empereur en campagne, ainsi que son attitude face aux innovations techniques. Il présente également deuxième partie d’ouvrage un petit dictionnaire exhaustif des maréchaux du Ier Empire. Sans oublier, en annexes, plusieurs tableaux comparatifs des batailles (forces en présence et pertes, généraux de la Grande Armée tués ou blessés, citations des régiments), et un récapitulatif rapide des armements utilisés par les troupes françaises (infanterie, cavalerie, artillerie). On le voit donc, L’épopée napoléonienne – Les grandes batailles s’avère être fort complet pour qui veut appréhender de manière panoramique l’art de la guerre napoléonien. Et Jean Tranié n’emploie pas d’hyperbole en parlant d’ « épopée », car il s’agit en effet ici, si l’on écarte les centaines de milliers de soldats injustement tombés au champ d’honneur, d’une des pages les plus glorieuses de l’histoire de France.

 

 

 

Par Matthieu Roger

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Lundi 9 janvier 2012 1 09 /01 /Jan /2012 10:32

Éditions Perrin, 2011

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Avec cet ouvrage l’historien et maître de recherches à l’Institut de stratégie et des conflits Bruno Colson s’est livré à un exercice brillant de synthèse et d’analyse critique de la pensée stratégique napoléonienne. Pour se faire, il est allé recueillir une multitude de sources : correspondance privée et publique de Empereur, paroles rapportées par ses contemporains, archives, publications historiques, études préexistantes. Cela lui permet de présenter les propos de Napoléon de manière quasi exhaustive, et ce selon un ordre bien précis. En effet, ce De la guerre suit le même chapitrage que le Vom Kriege de Carl von Clausewitz, en se découpant pareillement en huit livres : « la nature de la guerre », « la théorie de la guerre », « de la stratégie en général », « le combat », « les forces militaires », « la défense », « l’attaque »,  et « le plan de guerre ». Bruno Colson justifie ce choix par le fait que Clausewitz prit en référence constante l’art de la guerre napoléonien pour écrire le traité qui forgea sa célébrité. Vu le résultat obtenu, on peut dire que son choix s’avère des plus pertinents.

 

Au fil des quatre-cent cinquante pages, on réalise l’étendue et la variété phénoménales des avancées apportées par Napoléon à l’art de la guerre. S’appuyant sur la masse démographique que met à sa disposition la conscription nationale, celui qui conquit l’Europe continentale montre qu’il fut aussi bien stratège hors pair qu’un meneur d’homme extraordinaire. Pendant, vingt ans, il révolutionna la stratégie opérationnelle militaire, en systématisant l’utilisation combinée des divisions et corps d’armée, et en faisant de la concentration interarmes le moyen ultime pour briser les armées ennemies. En 1806, contre la Prusse, l’Empereur réussit à orchestrer une projection de forces de plus de sept cent kilomètres, des bords du Rhin jursqu’à la Baltique ! L’avantage crucial que Napoléon possédait sur ses ennemis, avant que ceux-ci finissent par intégrer ses révolutions militaires, fut d’appréhender le hasard comme une variable à part entière. Cela le conduit à refuser tout dogme ou doctrine militaire intangible, et à faire de l’adaptabilité la première qualité du général en chef. Napoléon n’eut jamais le temps de théoriser son expérience du terrain – ce livre a d’ailleurs pour but d’y remédier –, mais il ne cessa jamais, tout au long de sa vie, de s’inspirer des hauts faits et erreur de ses prédécesseurs (Alexandre, César, Hannibal, Turenne, Malborough, Frédéric II, etc.). La méticulosité qu’il met à préparer ses campagnes ne cède en rien à sa faculté de saisir en un coup d’œil le point de rupture au sein de la ligne adverse. Marcher vers le plus gros des forces ennemies, avec la totalité de ses forces réunies, voici l’axiome qu’il mit le plus souvent en pratique. Il érige de fait la rupture comme principe tactique, et la victoire comme but politique ultime. Comme il le dit lui-même : « en résumé, mon plan de campagne c’est une bataille, et toute ma politique, c’est le succès ».

 

De la guerre est un ouvrage à posséder sans faute au sein de sa bibliothèque stratégique.

 



Par Matthieu ROGER

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Vendredi 9 décembre 2011 5 09 /12 /Déc /2011 14:29

Éditions Perrin, 2010 (1ère publication en 1987)

 

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L’historien britannique John Keegan est une figure contemporaine incontournable de l’étude des conflits. Fait chevalier de l’Ordre de l’Empire britannique par Elizabeth II en 2000, on lui doit de nombreux ouvrages d’histoire militaire, qui témoignent de champs d’études extrêmement diversifiés : Barbarossa: Invasion of Russia, 1941 (1971), The face of battle: a study of Agincourt, Waterloo and the Somme (1976), The Second World War (1990), Fields of Battle: The Wars for North America (1997), The First Wolrd War (1999), The Iraq War (2004), entres autres… Aujourd’hui, il est toujours correspondant à la Défense au Daily Telegraph.

 

Dans L’art du commandement, il traite comme il le dit lui-même « non de l’art de la guerre à travers les âges, mais des techniques et des attitudes mentales qu’impliquent le rôle du chef et l’exercice du commandement militaire ». Pour ce faire, il choisit ici de se concentrer sur quatre stratèges de guerre qui opérèrent à des époques bien distinctes : Alexandre le Grand, le duc de Wellington, Ulysses Simpson Grant, et Adolf Hitler. Son objet n’est pas de détailler les différentes campagnes que chacun a menées, même si celles-ci sont largement abordées, mais de présenter les caractéristiques et capacités particulières de leur mode de commandement. Il démontre qu’un grand chef de guerre, au-delà de ses qualités tactiques et opérationnelles, se doit de posséder des facultés mentales extraordinaires, au sens premier du terme. Cette analyse psychologique de l’attitude et du charisme du général en chef lui permet de cerner des modes opératoires inédits. Si Alexandre représente l’âge héroïque par excellence, toujours placé en première ligne des combats, il considère à l’inverse que Wellington incarne l’antihéros raisonné, ce qui ne l’empêchait pas de se placer lui aussi parfois au plus proche des combats. Grant, qui symbolise la proximité avec ses hommes et une capacité d’adaptation phénoménale, annonce déjà la mise en retrait physique du commandement en chef par rapport au feu de la bataille. Et si Hitler opérait au loin, dans ses différents QG d’Europe centrale et orientale, sa démesure insensée ne l’a pas empêché d’abattre sur le continent les affres du totalitarisme et de la guerre totale. Pour autant, l’auteur revient également sur d’autres périodes et d’autres chefs de guerre, ce qui lui permet de mettre en perspective leurs différentes stratégies. De fait, on peut selon lui résumer l’art du commandement à cinq impératifs essentiels : l’impératif d’affinité (identification de l’armée à son chef), l’impératif  de sanction (l’autorité incontestable du commandant), l’impératif d’exemple (la prise de risque comme justification de son rang), l’impératif d’éloquence (le discours pour galvaniser les troupes), et enfin l’impératif d’action (la capacité décisive à décrocher la victoire).

 

L’art du commandement, de par l’étendue de ses champs d’explorations – le commandement  nucléaire est même traité en fin d’ouvrage – et les nombreuses questions polémologiques qu’il soulève, est un essai particulièrement bien renseigné, dont on aurait tort de se priver.

  


Par Matthieu ROGER

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Communauté : Lire et écrire
Mardi 29 novembre 2011 2 29 /11 /Nov /2011 09:10

Éditions Albin Michel, 1983

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Par un matin d’octobre 1600, telle un voile mortuaire posé sur la plaine de Sekigahara, la brume, comme par pudeur, recouvre le corps des samouraïs tombés pour leur seigneur. Dans le sang lié, le sort du Japon est désormais scellé. Victorieux, Tokugawa Ieyasu devient le nouveau Shogun. Ouvrant ainsi l’ère d’Edo, il met un terme à deux-cents ans de guerre civile. Parmi les vaincus de Sekigahara se trouve celui qui deviendra le plus grand bretteur qu’un sabre ait jamais servi, le jeune Miyamoto Musashi. Dans ce Japon pacifié, les écoles d’escrime se multiplient et l’art du samouraï acquiert ses lettres de noblesse. Ces écoles fourniront d’ailleurs de nombreux adversaires au rônin Musashi. A la suite d'une longue carrière de duelliste, invaincu après avoir défié les plus illustres escrimeurs de son temps, notamment Kojirō Sasaki, l’auteur du Traité des cinq roues se retire dans les montagnes pour finir ses jours en ermite. C’est dans ce cadre ascétique qu’il sent venir sa fin. Il y rédige alors cette œuvre de tactique et de stratégie à la justesse intemporelle.


Ce livre est avant tout un manuel dont l’auteur rappelle qu’il peut cependant s’appliquer à un seul comme à mille combattants. Au delà des technique d’escrime qu’il prodigue, l’ouvrage qui se révèle être un monument de stratégie et de tactique, propose une voie inédite à emprunter pour qui entend vaincre. En effet, à travers les cinq étapes de son enseignement (Terre, Eau, Feu, Vent, Vide), le samouraï offre à son disciple / lecteur les clefs d’un véritable mode de vie. La spiritualité et la technique deviennent les voies inséparables qui, associées à l’autodiscipline, mènent à la victoire. C’est l’esprit qui terrasse et non le sabre, et le premier se doit d’être au moins aussi aiguisé que le second. Chaque action doit s’effectuer selon le « rythme » qui lui convient. Musashi transcende le concret et met son expérience au service du lecteur avec pour maitre mot « la volonté de vaincre par n’importe quelle arme : c’est la voie de notre école ». Au delà de la dynamique de groupe, la pensée de Musashi se concentre sur l’individu et sur sa capacité à remporter à tout prix un combat singulier. Il est intéressant d’observer que sa vision stratégique consiste alors à appliquer sa « Voie » au général en chef et à ses hommes. Il entretient ainsi une conception organique de l’armée, la voyant comme une émanation des membres qui la composent, tel un corps au sein duquel chacun devrait respecter les principes qu’il énonce.

Ces préceptes que le maitre énonce relèvent de « l’art de l’avantage », l’art de mener sa vie afin de parvenir à la victoire, cela en toutes circonstances. Face à une pensée si globale et si efficace, on ne peut s’empêcher d’extraire le texte de Miyamoto Musashi de son  contexte et de le confronter au monde actuel. Il est en effet passionnant d’établir des parallèles et de voir combien ses enseignements universels constituent d’heureux conseils pour qui vit au XXIe siècle, même sans sabre ni kimono. De fait, le Traité des cinq roues est aujourd’hui utilisé dans les affaires et comme base d’une certaine théorie du management. Pour en appréhender la substance, il faudra comme l’auteur le conseille s’arrêter à chaque mot, afin d’en saisir la portée authentique. Aussi profond qu’un haïku, aussi dense qu’une calligraphie, le Traité des cinq roues est un livre de chevet qui, plus qu’il ne se lit, s’étudie.

 

 

Par Nicolas SAINT BRIS

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Communauté : Lire et écrire
Vendredi 15 juillet 2011 5 15 /07 /Juil /2011 12:54

Éditions Pierre de Taillac, 2011


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Jacques-Olivier Boudon, historien et Président de l’Institut Napoléon, a eu l’excellent idée de réunir en un ouvrage les principaux discours de guerre de Napoléon. La compilation de ses adresses aux soldats et au peuple français permet de revivre l’épopée de la Révolution et du Premier Empire. Elle permet également de saisir les champs lexicaux chers au général puis à l’empereur. Jusqu’au couronnement de 1804, les textes de Napoléon invoquent les grands principes de la Révolution, dont la liberté. Plus tard, on observe un glissement sémantique qui repose sur la soif de gloire et le recensement des victoires passées. A la lecture de ces manifestes, on ne peut qu’admirer l’éloquence du chef de guerre exhortant ses troupes à la victoire. Si le ton s’avère souvent hyperbolique, il contribue au lien direct que Napoléon a toujours voulu tisser entre lui et ses soldats, ceux qu’il nomme « les invincibles ». La dernière phrase de son discours du 11 septembre 1808 résume bien cela : « Soldats, tout ce que vous avez fait, tout ce que vous ferez encore pour le bonheur du peuple français, pour ma gloire, pour la vôtre, sera éternellement dans mon cœur ». Le nombre exceptionnel de victoires obtenues par l’Empereur engendre cette confiance mutuelle entre l’armée et son général. Et Napoléon de ressasser, quasiment à chaque discours, le nombre de drapeaux, de canons, de places fortes et de prisonniers capturés à l’ennemi. Instruments de la propagande impériale, ces discours, dont certains furent réécrit pour la postérité par Napoléon lui-même, témoignent de deux idées-forces : la grandeur de la France, et la nature transcendantale de la gloire militaire. Àce sujet, on remarque que Napoléon dresse constamment un parallèle entre la destinée de l’antique peuple romain et celle du peuple français. De la première campagne d’Italie jusqu’aux lendemains de Waterloo, le commandant en chef de la Grande Armée aime à féliciter ses unités les valeureuses, sans pour autant oublier de vilipender la perfidie des argentiers britanniques et l’infériorité des armées russes, autrichiennes et prussiennes. Napoléon Bonaparte avait pris toute la mesure d’une rhétorique percutante et concise, qu’il maniait comme un outil de stratégie militaire à part entière.

 

Discours de guerre est un livre très intéressant, dont la présentation de qualité est rehaussée par plusieurs gravures illustratives. Pour ceux qui ne seraient pas familiers de l’épopée napoléonienne, quelques phrases d’introduction précèdent chaque discours, le replaçant dans son contexte historique. La préface de Jacques-Olivier Boudon revient sur l’éloquence militaire et les références et thèmes les plus employés par Napoléon. Enfin, une chronologie placée en fin d’ouvrage vient rappeler les dates à retenir de ces vingt-cinq années qui bouleversèrent à jamais le cours de l’Histoire.

 

 

Par Matthieu Roger

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Communauté : Histoire
Lundi 20 juin 2011 1 20 /06 /Juin /2011 22:38

Éditions Tallandier, 2010

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Wagram, à l’instar d’Austerlitz (1805) et Friedland (1807), entre dans la catégorie des batailles dites décisives. Celles qui, dans la foulée des combats, obligent l’ennemi à négocier la paix. Aboutissement de la campagne d’Autriche de 1809, il s’agit d’un choc dantesque opposant sur le champ de bataille environ 300.000 soldats. Ce qui la rend extraordinaire, au sens premier du terme, c’est l’emploi extrêmement massif que les deux camps font de l’artillerie. La grande batterie impériale, dont les gueules crachent en continu une pluie de boulets, jouera d’ailleurs un grand rôle dans l’avènement de la victoire française. D’où un véritable carnage, l’affrontement laissant plus de 50.000 hommes sur le carreau, sans compter les 18.000 prisonniers autrichiens.

 

Tout l’intérêt de ce livre est de ne pas se cantonner à la simple relation des diverses offensives et contre-offensives. Arnaud Blin, dont je vous recommande d’ailleurs l’excellent ouvrage sur la bataille d’Iéna (Éditions Perrin, 2003), prend en effet le temps de narrer la totalité de la campagne et de resituer l’affrontement dans son contexte diplomatique et stratégique. Il montre bien l’étendue de la révolution stratégique napoléonienne, qui bouleverse les modes de pensée de l’intelligentsia militaire européenne. Plus encore, il avance l’hypothèse selon laquelle Wagram serait peut-être le premier stigmate de la guerre moderne, de par le volume des troupes engagées et une puissance de feu inédite pour l’époque. Cartes à l'appui, le lecteur assiste au jeu d’échec mettant aux prises Napoléon Ier, auréolé de son invincibilité et de sa gloire militaires, à l’archiduc Charles, le propre frère du souverain autrichien, décrit par l’auteur comme « le plus bel adversaire » qui ait jamais combattu l’Empereur. Ce dernier s’est appuyé sur la mobilité supérieure de ses troupes pour fondre sur l’Allemagne puis s’emparer de Vienne. Ce qui ne l’empêche pas – une première ! – d’être culbuté par Charles à Aspern-Essling. Tirant les leçons de sa défaite, le génie napoléonien démontre une nouvelle fois son exceptionnelle aptitude à planifier chaque détail des opérations. Prélude à un enfoncement du centre ennemi, sa magistrale manœuvre d’enveloppement par les ailes, rendue possible par une audacieuse traversée du Danube, sonnera le glas des espoirs autrichiens.

 

 

Par Matthieu Roger

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Communauté : Lire et écrire
Vendredi 13 mai 2011 5 13 /05 /Mai /2011 15:44

Éditions Robert Laffont, 1ère publication en 1990 revue en 2008


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Réunir en un seul ouvrage tous les plus grands textes de stratégie militaire écrits depuis la nuit des temps : tel est le pari fou tenté par Gérard Chaliand. Et force est d’admettre que ce pari est pleinement réussi. Bien sûr une anthologie suppose certains choix arbitraires de la part de son auteur, mais l’épaisseur de l’ouvrage –1500 pages ! – lui confère une exhaustivité maximale. On retrouve bien sûr les historiens ou stratèges les plus célèbres, à l’image de Jules César, Sun Tse, Vauban, Clausewitz ou encore Guderian, mais on découvre également pléthores d’écrits méconnus, comme Le rouleau de la guerre (Ier siècle av. J.-C.), le Livre des ruses arabe (XIVe siècle), La conquête du Pérou de Francisco de Jerez ou Le traité des stratagèmes de Joly de Maizeroy. Gérard Chaliand introduit chaque extrait d’œuvre par un bref paragraphe de présentation de son auteur et du contexte historique. Il déroule sous nos yeux quatre mille ans d’art de la guerre, sans omettre une seule des grandes périodes géostratégiques : l’orient ancien, la Grèce et Rome, Byzance, la Chine, l’Inde, les Arabes, les Persans, les Turcs, les Mongols et l’Asie centrale, les XVe-XVIe, XVIIe, XVIIIe, XIXe et XXe siècles, l’âge du nucléaire, et enfin la stratégie à l’heure de l’hégémonie américaine. Certains passages de cette anthologie se lisent comme des récits d’aventure. J’ai à titre exemple été tout particulièrement frappé par la retranscription que nous livre Xénophon de la retraite des dix mille, effectuée sur 2500 kilomètres et pendant plus de huit mois par une armée de mercenaires grecs harcelée par l’ennemi. Une des grandes originalités de l’auteur est d’engager une réflexion non pas occidentalo-centrée, mais qui prend en compte les influences théoriques reçues des Byzantins, Chinois, Indiens et musulmans. Dans sa brillante introduction, Gérard Chaliand montre en effet que jusqu’au XIVe siècle, « l’antagonisme fondamental, à l’échelle du continent eurasiatique, est celui entre nomade et sédentaires ». Une idée qu’il développera à nouveau dans son Nouvel art de la guerre, livre déjà chroniqué sur ce blog.

 

Le lecteur ne peut s’y méprendre : cette imposante Anthologie  mondiale de la stratégie est sans aucun doute le must-have ultime en matière de polémologie. À se procurer d’urgence, sans hésitation !

 

Par Matthieu Roger

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Communauté : Géopolitique et géostratégie

Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite

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