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3 septembre 2015 4 03 /09 /septembre /2015 10:15

Les Moutons électriques, 2015

 

 

 

Oniromaque est un récit qui, une fois la dernière page tournée, m’a laissé sans voix, scotché à mon siège. Parce que le souffle de sa narration a su m’emporter jusqu’à un dénouement sublime. Parce que sa construction en forme de poupées gigognes ne laisse aucune échappatoire possible, tant au narrateur qu’au lecteur. Une pépite littéraire qui ramène sur le devant de la scène le nom de Jacques Boireau, auteur français décédé en 2011, lauréat du prix Rosny aîné en 1980. Catalogué science-fiction par les éditeurs de littérature générale, jugé trop « grand public » par les professionnels de la SF, il resta injustement méconnu de son vivant. La publication par Les Moutons électriques de son dernier roman, déjà publié par les Éditions Armada trois ans plus tôt, lui rend enfin hommage.

 

Le point de départ du scénario d’Oniromaque respire le danger : la Ligue Hanséatique, qui règne en maître sur l’Europe du Nord, cherche désormais à soumettre les nations plus méridionales. Alors que la junte militaire, soutenue par les zeppelins de la Hanse, se révolte en Grèce contre le gouvernement démocratique en place, des volontaires européens arrivent afin de lutter contre cette offensive liberticide. Pour ce faire, les scientifiques grecs comptent bien employer leur principal atout : l’oniromaque, une machine capable d’altérer la réalité à partir des rêves de ceux qui l’utilisent.

La virtuosité de l’auteur est vite palpable. Jacques Boireau manipule en effet les références historiques au fur et à mesure que les rêves de ses personnages s’emboîtent inéluctablement les uns dans les autres. Même si aucune chronologie ne vient dater l’action, on situe aisément cette Europe en lutte à une époque proche de la Première Guerre mondiale ou de l’entre-deux-guerres. La France porte ici le nom de Francie et l’Espagne celui d’Occitanie. Le combat des brigades internationales, venues défendre la démocratie grecque, rappelle quant à lui la Guerre civile espagnole de 1936-1939. Le voyage à Monemvassia convoque les temps antiques des agoras grecques. Sans compter que l’on retrouve parmi les principaux protagonistes des personnages ayant réellement existé, tels l’écrivain Dino Buzzati, le réalisateur Carlos Saura, l’alpiniste Tita Piaz, le poète Yannis Ritsos, ou bien encore André Malraux. On le voit bien, Jacques Boireau se plaît à mélanger les genres et les références, qu’elles soient historiques ou fictionnelles, ce qui lui permet de rendre cette uchronie surprenante bien plus tangible qu’on ne pourrait le penser de prime abord. Je serais d’ailleurs curieux de savoir dans quelle mesure celui-ci s’est inspiré du film Inception de Christopher Nolan (2010) pour structurer son enchaînement stupéfiant de rêves dans les rêves, qui délite au fur et à mesure du récit l’entendement qu’a le narrateur du monde qui l’entoure. Le rêve se déroulant au fort Bastiani est à ce titre exemplaire, puisqu’il reprend à l’identique le décor du Désert des Tartares de Dino Buzzati, tout en prolongeant le mystère quant à la capacité de l’oniromaque à répondre aux attentes placées en lui.

 

Oniromaque m’a procuré un sentiment assez jouissif de fuite en avant, de voyages partagés et de lâcher-prise vers l’inconnu. Il vaut autant pour l’originalité de son univers que pour le caractère magistral de sa chute, lutte finale entre l’Oubli et l’Amour rendue de manière saisissante et particulièrement émouvante. Voilà un livre dans lequel il faut se plonger de toute urgence !

 

 

Par Matthieu Roger

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Published by Matthieu Roger - dans Fictions
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commentaires

S. 07/09/2015 22:08

voilà une chronique qui me donne envie de plonger dans le rêve !

Matthieu Roger 08/09/2015 16:49

Plongez !

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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite