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5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 11:00

Éditions Denoël, 2009

 

 

 

J’ai lu Il est difficile d’être un dieu d’un seul trait, sans pouvoir un instant me détacher du récit. Enfin presque. La quinzaine de pages pour le moins abscondes du prologue faillit me dissuader de poursuivre plus en avant. À croire que la traduction française de Bernadette du Crest s’annonçait bancale voire, encore plus inquiétant, carrément défaillante. Mais un chapitre plus loin, j’ai su que cette première impression était fausse. Au côté de Roumata, le héros de ce livre, le lecteur se retrouve soudain transporté à la lisière d’une forêt obscure de la planète Arkanar, pour un rendez-vous nocturne indéterminé. Ce que l’on comprend au fur et à mesure, c’est que Roumata, sous ses airs de Cid ferrailleur et de Don Juan, est en fait un historien envoyé depuis la Terre pour étudier l’évolution de la civilisation semi-féodale sur Arkanar. Car Arkanar n’a rien d’une planète extraterrestre aux technologies les plus avancées. Bien au contraire, ses royaumes sont en train de plonger dans une période de guerres civiles et d’obscurantisme rappelant l’Âge Sombre du proto-Moyen Âge. Il est difficile d’être un dieu mêle ainsi dystopie et anticipation historique, grâce à un scénario diabolique où l’atmosphère délétère d’apocalypse politique, perceptible très rapidement, laisse la part belle aux intrigues politiques de bas étages.

 

Le génie des deux auteurs, les frères Strougatski, est de nous offrir un roman complètement baroque, où les références historiques s’amoncellent pour peindre peu à peu le tableau anxiogène d’un Âge noir inéluctable. La société d’Arkanar, au faîte de laquelle le dangereux don Reba manipule un roi podagre et bouffon, se mue en effet sous nos yeux effarés en un royaume tenant à la fois de l’Allemagne nazie, de la Russie stalinienne, de l’Espagne de l’Inquisition, de la Terreur révolutionnaire et du 1984  de George Orwell. Roumata se débat comme un beau diable au milieu des luttes politiques intestines et de leurs dérives fascistes, contemplant avec impuissance le spectacle d’un monde où l’homme devient plus que jamais un loup pour l’homme. Sorte de cocktail explosif où La Raison dans l’Histoire de Hegel vient percuter de plein fouet une science-fiction à la fois chatoyante et pessimiste, ce roman constitue une expérience littéraire inédite quant à l’universalisme de son propos fictionnel. Il est difficile d’être un dieu, ou quand le baroque convoque de manière brillante et échevelée les fragments épars de notre Histoire la plus sombre.

 

 

Par Matthieu Roger

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Published by Matthieu Roger - dans Fictions
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Rhapsodie

Mon âme et mon royaume ont pour vaisseaux les astres

Les cieux étincelants d’inexplorées contrées

Ébloui par l’aurore et ses nobles pilastres

J’embrasse le fronton du Parthénon doré

 

 

Frôlant l’insigne faîte des chênes séculaires

Je dévide mes pas le long d’un blanc chemin

À mes côtés chevauche le prince solitaire

Dont la couronne étreint les rêves de demain

 

 

Au fil de l’encre noire, ce tourbillon des mers

Ma prose peint, acerbe, les pennons désolés

D’ombrageux paladins aux fronts fiers et amers

Contemplant l’acrotère d’austères mausolées

 

 

Quiconque boit au calice des prouesses épiques

Sent résonner en lui l’antique mélopée

Du chant gracieux des muses et des gestes mythiques

Qui érigent en héros l’acier des épopées

 

 

Par Matthieu Rogercasque-hoplite